Libre opinion - BlackBerry ou les limites de la haute technologie

Dans de nombreux pays industrialisés, des dizaines de milliers d’usines ont fermé leurs portes, entraînant la destruction de millions d’emplois dans le secteur manufacturier. Depuis dix ans par exemple, les États-Unis ont perdu environ 7,5 millions d’emplois industriels, la France, plus de 700 000, l’Italie, 534 000 et le Québec, plus de 250 000. Cette hécatombe d’emplois productifs provoque des dommages considérables, dont une disqualification de la main-d’oeuvre, un endettement accru des individus et des ménages, le freinage de la croissance et un déficit récurrent du commerce extérieur.

 

Lorsque l’opinion publique s’alarme des ravages de la désindustrialisation, certains experts insistent lourdement pour qu’on abandonne le « monde ancien de la manufacture » pour recueillir les fruits, supposément abondants, de la société postindustrielle. Ainsi, chaque fois qu’une nouvelle fermeture d’usine est annoncée, comme ce fut le cas récemment avec l’aluminerie Rio Tinto Alcan de Shawinigan, on se veut rassurant en nous répétant que de nouveaux postes « high tech » pourront éventuellement être créés pour remplacer avantageusement les emplois productifs détruits. On a beau souligner le caractère hautement fantaisiste de l’effet multiplicateur de la « high tech » sur l’emploi, rien n’y fait.

 

Il suffit pourtant d’un petit calcul mathématique pour comprendre les limites de ce jovialisme « high tech ». En effet, au tournant des années 2000, la part du manufacturier dans l’emploi total frôlait les 19 % au Québec, comme d’ailleurs dans d’autres sociétés occidentales en voie de désindustrialisation ; aujourd’hui, le taux moyen est d’environ 11 %. Comment ce déficit de 8 % peut-il être comblé alors que l’apport du secteur des technologies de pointe à la création d’emplois est de 4 % à peine aux États-Unis, pourtant berceau des hautes technologies, et certainement encore plus bas si on parle du Québec ? Ces simples considérations nous permettent d’affirmer que les emplois créés par le secteur des hautes technologies ne peuvent remplacer l’entièreté des postes détruits dans le secteur de la fabrication.

 

En plus, les emplois « high tech » sont non seulement insuffisants pour compenser les pertes du secteur manufacturier, mais ils sont aussi hautement volatiles, voire éphémères, comme l’illustre la débandade récente de BlackBerry. En effet, confronté à une perte trimestrielle anticipée de près de 1 milliard de dollars, ce chef de file du téléphone intelligent confirme le licenciement de 40 % de ses effectifs, soit environ 4500 personnes. Même situation dramatique chez Nokia, qui vient d’annoncer une mise à pied massive de 10 000 employés pour 2013. Enfin, qui ne se rappellera pas de Nortel, un géant hélas disparu, qui en 2006, avec un chiffre d’affaires de plus de 10 milliards de dollars, employait environ 90 000 personnes à travers le monde.

 

En raison de sa faiblesse inhérente, le secteur des hautes technologies a donc des limites qu’on ne saurait ignorer. Ainsi, sans chercher à déprécier l’apport significatif de ce secteur à l’enrichissement de l’offre sur le marché du travail, il faut se rappeler qu’il est un supplément et non un substitut au secteur industriel, qui demeure la locomotive de la croissance économique d’une société dynamique.


Jacques Houle - Saint-Hyacinthe

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