Libre opinion - Contre le passéisme de Guy Rocher

Dans son texte au Devoir (16 septembre), Guy Rocher défend la Charte des valeurs québécoises, garantie selon lui « d’un long avenir dans la diversité ». La défense du sociologue me paraît passéiste, fondée sur la peur de disparaître.

 

Il rappelle d’abord à juste titre que le programme de déconfessionnalisation de la Révolution tranquille ne fut jamais mis en place totalement. À son avis, ce ne fut tout simplement pas nécessaire : les écoles se sont laïcisées d’elles-mêmes dans les faits, et les religieux ont renoncé à leurs signes « pour respecter la diversité des élèves et des parents ».

 

Je nuancerais cette affirmation. Les religieux et religieuses que j’ai connus dans les années 1960 ont abandonné leurs costumes parce qu’ils étaient engagés dans la Révolution tranquille et qu’ils appuyaient ce mouvement de modernisation, et non parce qu’on les a obligés à le faire ou par pur respect des valeurs des autres. D’autre part, les signes religieux et les valeurs catholiques ont continué d’être présents dans les écoles. Je n’ai jamais oublié les sermons que j’ai dû endurer dans les écoles primaires de Montréal quand, à la fin des années 1970, j’ai voulu inscrire mon fils dans les cours de morale plutôt que dans les cours de catéchèse. Nous nous sommes tout simplement accommodés de ces signes religieux pendant des années parce qu’ils faisaient partie de « nos valeurs ».

 

Mais voilà que tout change quand les signes religieux sont ceux des autres. Guy Rocher évoque la diversité croissante de la société québécoise, diversité qui est là pour rester, dit-il, et qui entraîne des demandes qu’il juge inadmissibles. Comment aborder ces demandes ? Il rejette le modèle multiculturaliste canadien fondé sur des droits individuels : « Le Québec a besoin d’un plan collectif plus intégrant » et « une authentique neutralité en fait partie ». On comprend que cela signifie l’adhésion aux « valeurs québécoises » et le rejet de tout signe religieux, même si cela doit brimer les droits des individus.

 

Mais de quelles valeurs québécoises est-il question ? Quelqu’un peut-il en faire la liste ? Devra-t-on passer un test de pureté québécoise ? Il y a derrière cette notion d’un « collectif plus intégrant» l’idée d’un bloc de valeurs québécoises quasi immuables auxquelles tous doivent adhérer. Autrement, la nation serait en danger. Le Québec serait-il encore cette petite chose fragile en Amérique du Nord ? A-t-on encore peur des autres, peur de disparaître ? Après la revanche des berceaux, la revanche des valeurs ?

 

Qu’on me comprenne bien : s’il s’agit de défendre l’égalité des sexes ou de combattre les intégrismes de tout poil, je suis partante. Mais là n’est pas la question. Ce n’est pas pour rien qu’on a nommé cette charte la Charte des « valeurs ». La démarche a moins à voir avec la laïcité qu’avec la survivance. Guy Rocher le montre très bien : ce qu’il veut protéger, c’est le « nous », un nouveau « nous » expurgé de ces signes religieux dérangeants qui portent des valeurs que « nous » n’aimons pas.

 

Je veux bien défendre la culture québécoise, mais je ne vois dans cette Charte qu’un énorme gâchis, un vieux réflexe assimilationniste fondé sur la peur. Comment peut-on parler de bâtir un pays sur des prémisses pareilles ? En 2013, le Québec ne saurait se concevoir à partir de cette ligne de fracture séparant le « nous » et le « eux ». La Charte apportera peut-être quelques votes francophones au PQ lors de la prochaine élection. À terme, elle le tuera. Bâtir un pays, c’est rallier toutes ses composantes autour d’un projet porteur d’avenir. C’est vraiment raté.


Colette St-Hilaire - Professeure de sociologie à la retraite, collège Édouard-Montpetit

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57 commentaires
  • Siegfried L. Mathelet - Inscrit 19 septembre 2013 00 h 44

    Bien vu !

    Vous avez bien vu.

    Cette gauche met elle-aussi de l'avant un sujet historique, la génération du baby boom, dont la synthèse aura produit des valeurs immuables, cette fois laïques, féministes et républicaines; mais tout aussi garantes de la cohésion sociale que les valeurs occidentales sont garantent de vitalité culturelle de la nation pour les identitaires.

    Il rejoignent ainsi les conservateurs dans leur communautarisme.

    Cepedant, alors que les jeunes idéalisent leurs ailleuls, ceux-là donne un tantitnet l'impression de se regarder le nombril.

  • André - Inscrit 19 septembre 2013 02 h 16

    Encore la culpabilité

    «je ne vois dans cette Charte qu’un énorme gâchis, un vieux réflexe assimilationniste fondé sur la peur».
    Encore la culpabilité de vouloir s'affirmer. C'est la volonté de tout peuple digne de ce nom de vouloir s'affirmer. On l'accepte des autres peuples, mais pour nous, ce n'est pas acceptable.

    Bizarre comme réflexion. At-on déjà essayé d'assimiler qui que ce soit ? C'est plutôt le contraire. On a essayé de toutes les manières de le faire et ils n'ont pas encore réussi. Ce pays, c'est à nous de le bâtir avec ceux qui veulent nous accompagner et encore moins avec le religieux qui est d'une autre époque. On est rendu à une autre étape, sinon on ira nulle part et je ne suis pas partant.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 19 septembre 2013 07 h 41

      D'accord avec vous sur toute la ligne.

      Quant à moi, la vision de M. Rocher est progressiste et accueillante pour tous ceux qui veulent s'intégrer dans notre société. Depuis au moins 50 ans, on travaille à édifier une société laïque, ouverte sur le monde. Le «maître chez nous», ce n'est pas seulement en économie que ça vaut.

      Un sociologue, aménagiste, architecte paysagiste à la retraite.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 19 septembre 2013 09 h 47

      Vous avez donc raison ! La vision de M. Rocher est accueillante pour tous ceux qui veulent s'intégrer à votre société, à votre peuple, à vos valeurs communautaires. Et à voir le culte qu'on lui voue dans les commentaires de son texte - au point même quelquefois de réprouver bruyamment la moindre critique -, on dirait bien qu'il est en passe de devenir le pape d'une laïcité jouant le même rôle «intégrateur» que le catholicisme d'autrefois. À la différence que malgré tout, l' «immense», l'«intemporel» Guy Rocher ne se comporte tout de même pas comme les curés en chaire...

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 19 septembre 2013 06 h 40

    La force des mots

    On aurait appelé ça «loi sur la neutralité de l'État», personne n'aurait trouvé à y redire. Mais comme le PQ se croit moralement détenteur du passé, du présent et de l'avenir, il fallait que ça devienne une charte des valeurs. Depuis lors, c'est la bisbille.

    Si l'État n'a pas sa place dans ma chambre à coucher, que diable fait-il dans mes valeurs?

    Desrosiers
    Val David

    • Marc Provencher - Inscrit 19 septembre 2013 09 h 40

      C'est cela même. La dérive identitaire (double: nationaliste et multiculturaliste) vient de là. D'ailleurs, si on y pense, "identité" et "neutralité" sont des contraires.

      Le meilleur argument que j'aie entendu jusqu'ici contre cette notion de "Charte des valeurs" est venu de l'ex-ministre péquiste Louise Harel. En substance, prétendre définir l'identité depuis les hauteurs de l'État revient à vouloir rendre fixe ce qui en réalité est toujours en devenir. La seule chose à ajouter, c'est que cet argument vaut tout autant - exactement autant - contre la doctrine identitaire multiculturaliste...

      Ce qu'il nous faut, c'est une Charte de la laïcité, pas "des valeurs".

    • Francois Gougeon - Inscrit 19 septembre 2013 13 h 04

      La bisbille était probablement l'effet recherché depuis le début. C'est du "wedge politics" comme disent les anglais. Ils misent sur les votes des régions avec une charte qui prétend s'attaquer à un problème presque uniquement montréalais.

    • Michel Gagnon - Inscrit 19 septembre 2013 13 h 23

      M. Pierre-R. Desrosiers:
      Vous écrivez: «Si l'État n'a pas sa place dans ma chambre à coucher, que diable fait-il dans mes valeurs?»
      Pourtant, vous acceptez que l'État vous interdise de faire sur la place publique ce que vous faites dans votre chambre à coucher!

    • Denis Marseille - Inscrit 19 septembre 2013 15 h 40

      «Vous écrivez: «Si l'État n'a pas sa place dans ma chambre à coucher, que diable fait-il dans mes valeurs?»
      Pourtant, vous acceptez que l'État vous interdise de faire sur la place publique ce que vous faites dans votre chambre à coucher!»

      Quel beau sophisme! Je propose à M.Desrosier d'utiliser le stratagème 21 de Schopenhauer. (Ça devient de plus en plus amusant, même si on doit prendre ça au sérieux!)

    • Léandre Nadeau - Inscrit 19 septembre 2013 23 h 24

      @M. Desrosiers. Il y en a quelques uns qui font de l'urticaire avec le titre Charte des valeurs, moi je fais de l'urticaire à les voir se répéter la dessus... lol!! Est-ce si important ce titre ? Peut-être qu’il était nécessaire pour couvrir tous les aspects des accommodements raisonnables. Peut-être qu’ils ont cherché un titre accrocheur pour susciter l’intérêt de la population dans ce débat. Je n'ai pas fait l'analyse sous cet angle, mais si le projet de charte porte principalement sur la laicité et la neutralité, alors pourquoi s'en faire avec ce titre ? En dernier ressort, la Charte des valeurs contiendra les éléments qu'on aura convenu d'y mettre après réflexions et discussions.

    • Michel Gagnon - Inscrit 20 septembre 2013 11 h 18

      M. Mardeille:
      Est-ce que vous parlez du «beau sophisme» de M. Desrosiers?

  • François Ricard - Inscrit 19 septembre 2013 06 h 45

    Si le costume religieux n'est pas important...

    Ni la Torah, ni la Bible, ni le Coran, ni l'Évangile n'exigent le port de quelque vêtement que ce soit. Alors la croix, le voile, le kippa et autres signes ne sont nullement exigés par ces religions.
    Certaines personnes, pour affirmer publiquement leur foi, posant donc un geste politique, tiennent à arborer un ou des signes de leur foi.Qu'elles le fassent en tant que citoyennes, bien d'accord. Mais, à l'emploi de l'État, emploi qui est un privilège et non un droit, elles devraient s'imposer le devoir d'afficher la plus grande neutralité et ne pas afficher quelque signe que ce soit.

    • Denis Marseille - Inscrit 19 septembre 2013 12 h 48

      Très peu de gens s'habillent seulement pour se couvrir. Les vêtements pour plusieurs servent avant tout à s'affirmer, à se positionner socialement et politiquement.

      Je sais, c'est bassement matérialiste, mais c'est avant tout une réalité sociale.

      Secundo, la laïcité ne va pas chercher sa légitimité dans les écrits sacrés. Il est inutile de chercher dans ces livres les arguments en faveur de celle-ci.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 19 septembre 2013 13 h 07

      Vous frappez dans le mille !

      Le respect des convictions diversifiées des élèves et des parents doit avoir priorité sur le respect des convictions personnelles de l’enseignant. Les convictions diversifiées des parents et des élèves vis-à-vis la religion exigent une neutralité des agents. L’école est au service de tous les citoyens et se doit d’être neutre.

      De la même façon, le respect des convictions diversifiées des citoyens faces aux services de l’État doit avoir priorité sur le respect des convictions personnelles religieuses ou politiques des fonctionnaires de l’État. Les convictions diversifiées des citoyens exigent une neutralité des agents de l’État. L’État est au service de tous les citoyens et se doit d’être neutre.

      L’école n’est pas au service des enseignants, et l’État n’est pas au service des fonctionnaires. Inverser les priorités, ce serait le monde à l’envers.

  • Guy Lafond - Inscrit 19 septembre 2013 06 h 57

    Quelles sont les valeurs que propose Madame St-Hilaire...


    ...à la nation québécoise?

    Ce navire a besoin de maintenir un cap dans cet océan Nord-Américain.

    Nous avons besoin de nommer l'espace aussi dans la langue française.

    Ne sommes-nous que des mots qui dansons sur votre silence?

    Ne sommes-nous que des "cannot"?