Libre opinion - Il y a 40 ans, au Chili

Le 11 septembre dernier, où les États-Unis se préparaient à intervenir en Syrie, sont remontées en moi cette émotion et cette révolte que je ressentais au Chili il y a quarante ans, jour pour jour, alors que les militaires renversaient, avec l’aide américaine, Salvador Allende.

 

Comment oublier cette expérience brutale au Chili qui m’a plongé dans une crise profonde face aux États-Unis, à l’Église catholique chilienne et à mon propre pays ? Malgré ma formation universitaire au séminaire qui me prépare à devenir prêtre et missionnaire, c’est comme si, en ce 11 septembre 1973, mes yeux s’ouvrent pour la première fois. Je découvre que les États-Unis, pays où les présidents répètent que leur nation, bénie de Dieu, est la meilleure du monde entier, n’hésitent pas à utiliser le sabotage économique, la propagande, l’assassinat et même la torture à grande échelle pour défendre ses intérêts.

 

Je découvre que l’ambassadeur canadien, Andrew Ross, tout en se réjouissant ouvertement du coup d’État, n’accepte dans sa résidence qu’une dizaine des milliers de réfugiés qui, pour échapper à l’emprisonnement, à la torture et à l’exécution, frappent désespérément à sa porte. Je découvre que cette Église dans laquelle je perçois un idéal d’amour universel qui privilégie les exclus se range au Chili du côté de la junte militaire, acceptant, une semaine après le coup d’État, de prier en public avec elle, lui offrant toute sa « désintéressée collaboration », et ce, dans une cérémonie télédiffusée à travers tout le Chili grâce à un des réseaux de télévision qui ont survécu au coup d’État, propriété de l’Église catholique !

 

Bien sûr, Assad n’est pas Allende. Ce dernier, par sa réforme agraire ambitieuse et sa nationalisation d’entreprises, y compris les multinationales américaines qui exploitent le cuivre chilien, tente de construire une économie où les paysans sans terre et les dizaines de milliers de Chiliens qui vivent dans les bidonvilles auront enfin une place et une voix. Ce faisant, il heurte les intérêts des grands propriétaires terriens et des investisseurs, en particulier des entreprises américaines, Kennecott Copper et Anaconda Copper.

 

Vietnam, Laos, Cambodge

 

Assad, par sa répression brutale des manifestations populaires initialement pacifiques, représente une menace pour son peuple. Depuis deux ans, il y a eu 100 000 morts en Syrie, dont 10 000 enfants, plus de 2 millions de réfugiés et, récemment, Assad aurait utilisé l’arme chimique.

 

Pourtant, je me vois redevenir émotif, révolté et inquiet. Comment croire que les États-Unis interviendront en Syrie pour des raisons humanitaires ? Pourquoi le secrétaire d’État américain, John Kerry, affirme-t-il, lors de son récent séjour en France le 7 septembre, que, depuis la signature en 1925 du protocole de Genève contre l’usage des armes chimiques, Saddam Hussein, Assad et Adolf Hitler sont les seuls qui ont utilisé de telles armes ? A-t-il oublié que, durant la guerre du Vietnam dans les années 60, les États-Unis répandent une énorme quantité d’agent orange et de napalm, des armes chimiques, sur le Vietnam, et certaines parties du Laos et du Cambodge, occasionnant des dizaines de milliers de morts et autant d’infirmes ?

 

A-t-il oublié que ce sont les États-Unis qui appuient Saddam Hussein dans sa guerre contre l’Iran de 1980 à 1988, lui fournissant même, comme le démontre le reporter du Washington Post Michael Dobbs, des matériaux avec lesquels il produit les armes chimiques qui font des dizaines de milliers de morts chez les Iraniens et les Kurdes ? A-t-il oublié qu’un grand nombre d’enfants à Falloujah en Irak naissent avec des difformités liées à l’uranium appauvri et le phosphore blanc des bombes américaines ?

 

Comment croire que ce pays, qui se perçoit comme la police mondiale, n’agira pas en Syrie, comme il l’a fait en de si nombreuses interventions militaires antérieures, que pour ses propres fins stratégiques ? Et que la souffrance en Syrie, une fois son infrastructure encore plus démolie, ne fera qu’augmenter ?


Ovide Bastien - Auteur de Chili : le coup divin, Éditions du jour, Montréal, 1974

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7 commentaires
  • Zohra Joli - Inscrit 16 septembre 2013 08 h 34

    Remettre les pendules à l'heure.

    Bravo pour votre article monsieur Bastien, qui remet les pendules à l'heure !
    Et pour compléter l'image de sauveur qui s'oppose à ce que les autres pays développent le nucléaire, n'oublions pas que seuls les EU ont utiliser les bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. C'est loin, mais cela ne doit pas être oublié.

  • Nicolas Bouchard - Inscrit 16 septembre 2013 10 h 47

    Hitler ?

    À ce que je sache, Adolf Hitler n'a jamais utilisé d'armes chimiques. Il n'y a aucune utilisation rapportée d'armes chimiques durant la deuxième guerre mondiale.

    Kerry voulait peut-être parler des chambres de la mort mais là, on s'éloigne de beaucoup du traité de 1925 qui régit les armes chimiques, pas les camps de la mort....

    Probablement un autre qui utilise « ad nauseum » la loi de Godwin.

    Nicolas B.

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 septembre 2013 12 h 09

      Et comment les gens étaient-ils tués en masse dans les camps, selon vous?

    • Hélène Paulette - Abonnée 16 septembre 2013 16 h 12

      @Bouchard: dans les chambres de la mort, comme vous dites, on utilisait des gazs mortels....

  • Gilbert Troutet - Abonné 16 septembre 2013 12 h 47

    La Syrie n'est pas le Chili, cependant...

    Merci pour ce témoignage émouvant sur le Chili et le renversement d'un gouvernement légitime et démocratique. De bonnes mises au point aussi, notamment sur l'usage des armes chimiques au Vietnam, dont les conséquences sur la population se font encore sentir aujourd'hui. Mais attention quand vous accusez Bachar El Assad d'être une «menace pour son peuple». C'est ce que la propagande nous dit et dont il faut se méfier. La rébellion en Syrie n'a jamais été pacifique, mais plutôt le fait de groupes armés et de mercenaires soutenus par l'Arabie saoudite et le Qatar. En fait, c'est une guerre civile alimentée en sous-main par les États-Unis, Israel et leurs alliés dans la région. Voici un article expliquant d'autres raisons pour lesquelles «il faut abattre le régime syrien» :
    http://www.informationclearinghouse.info/article36

  • Michel Gélinas - Abonné 16 septembre 2013 14 h 30

    Un rappel nécessaire

    ...et d'actualité, à voir encore les USA se servir de leurs avions furtifs pour jeter des bombes sur la tête des gens. Et s'ils lancent une bombe sur des armes chimiques, qu'arrivera-t-il à la population syrienne recevant ces gaz à grande échelle?
    Merci d'avoir rappelé aussi l'agent orange utilisé par les USA au Vietnam et j'ajoute, 2 fois la bombe atomique sur le Japon. Derrière tout ça, il y a Israël qui joue ses cartes par l'entremise des USA. Une conférence sur le Moyen-Orient avec tous ces pays devraient éclaircir qui possède les armes chimiques et la bombe atomique, en pointant aussi Israël, bien sûr qui ne l'a jamais nié.

    On n'a pas oublié les souffrances du peuple chilien et merci de nous rappeler cet accroc à la démocratie avec la complicité des USA survenu au Chili.

  • Marc Blanchard - Inscrit 16 septembre 2013 22 h 26

    Il faudrait rappeler que la gauche de la gauche du Chili (l'équivalent de QS au Québec) était en faveur de Pinochet et de son coup d'état car elle trouvait Allende trop mou... On voit où cela a mené.