Libre opinion - Le Québec littéraire doit se réveiller

On s’entend présentement pour dire que le marché du livre numérique occupe 16 % des ventes au Canada, mais seulement 5 % au Québec. Bien que ces parts de marché croissent à un rythme effréné, force est d’admettre que nous tardons à entrer dans cet univers plein de possibilités.

 

La pauvreté du catalogue de livres originaux offerts sur les différentes plateformes de distribution semble être l’une des principales raisons de ce retard. Mais cela s’améliore et, surtout, il y a autre chose.

 

Nous croyons que l’avenir de la littérature passe par une appropriation ici comme ailleurs du mode numérique. Déjà, on estime qu’un lecteur américain sur trois est passé à la lecture sur tablette. Dernièrement, on apprenait qu’une première bibliothèque numérique avait vu le jour au Texas. Les signes de la croissance du livre numérique se succèdent à un rythme soutenu. Il faut que le Québec embarque.

 

Malheureusement, depuis la mise en ligne de nos premiers ouvrages, nous allons de désenchantement en déception face à l’attitude du monde littéraire québécois devant ce nouveau vecteur de diffusion pourtant incontournable. Nous observons que les lecteurs sont là, mais que les supports à la publication et à la promotion manquent.

 

Même si le modèle économique ne tient pas encore la route, il faut que des éditeurs investissent et voient dans le numérique autre chose qu’un dérivé du papier. Il faut que se développent une expertise et des réflexes qui seront primordiaux lorsque le numérique aura pris la place qui lui revient de plein droit.

 

Comment se fait-il que le gouvernement du Québec et le gouvernement canadien, par le truchement de leurs organismes responsables du développement de l’industrie du livre, n’aient toujours pas emboîté le pas en matière de soutien aux éditeurs qui voudraient privilégier le numérique ? Croient-ils que les maisons d’édition de ce type se développent plus facilement que les éditeurs traditionnels ? Peuvent-ils comprendre qu’il faut développer une « manière » québécoise en ce domaine comme dans d’autres ?

 

Comment se fait-il que la grande majorité des organisateurs d’événements qui se consacrent au livre n’aient pas trouvé le moyen de faire place aux livres numériques en donnant à leurs auteurs le moyen de rencontrer leurs lecteurs ? Parce qu’ils n’ont pas d’objet à faire signer ? L’imagination pourrait-elle se déployer ?

 

Comment se fait-il que la plupart des concours littéraires québécois n’acceptent que les manuscrits imprimés ? Parce que les jurys ne sont pas munis de tablettes ? Ou ne savent pas ce que c’est ? Une oeuvre littéraire est-elle de moindre qualité parce qu’elle n’est pas sur papier ?

 

Croire que l’engouement pour le livre numérique est passager relève de l’ignorance. Penser que la lecture sur d’autres supports que le papier ne suscite pas un intérêt suffisant trahit une méconnaissance de milliers de lecteurs du Québec. Attendre de « voir ce qui va se passer » relève d’un flagrant manque de vision. Penser que le livre numérique demeurera marginal et qu’il est un sous-produit littéraire tient de la mauvaise foi. Refuser de revoir les modes de production et de promotion littéraires en fonction de cet avancement indéniable des possibilités de développement de la lecture s’apparente à un poussiéreux maintien du statu quo.

 

La question n’est pas de savoir si le Québec de demain sera « papier » ou « numérique » ou de se demander si l’un va tuer l’autre. Se demande-t-on aujourd’hui s’il faut faire un choix entre le cinéma, la télévision et le Web ?

 

Elle est plutôt : le monde littéraire québécois va-t-il laisser passer une occasion phénoménale d’encourager la création et la lecture ? Il en va de l’avenir de la littérature. Et ce, à bien plus court terme que certains ne pourraient le croire.


Benoit Gignac - Éditeur, Les Éditions numériques À temps perdu

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

6 commentaires
  • Solange Bolduc - Inscrite 4 septembre 2013 10 h 36

    Et à Radio-Canada ?!

    On présente une émission littéraire 4 jours/semaine, à la radio de Radio-Canada. J'aime énormément la littérature. Mais l'animatrice est tellement et toujours sur-excitée que je change de poste.

    Quand on veut que les choses fonctionnent, on cesse de se constituer en chapelle, et on travaille pour fair en sorte que cela réussisse, autrement on demeure bien marginal et peu accessible.

    Après tout c'est avec nos taxes que l'on produit ces émissions.

    À part Marie-Louise Arsenault, les autres animatrices de la radio de Radio-Canada demeurent agréables à entendre, nous présentant un contenu intelligent pas juste pour faire du show.

    La radio (différent pour la télévision) demande une certaine retenue dans la voix, autrement on s'en fatigue bien vite !

  • France Marcotte - Inscrite 4 septembre 2013 10 h 50

    Quoi...

    Le Québec littéraire ne réagit pas?

    Que lui faut-il donc, ce bel espace libre et tout blanc n'est pas assez invitant?

  • Gaston Carmichael - Inscrit 4 septembre 2013 11 h 06

    Parallèle avec Kodak

    Dans un article de ce matin, on nous apprend que Kodak, ce géant de la photographie argentique a totalement raté le virage numérique. Après s'être finalement sorti de la loi sur les faillites, il n'est plus maintenant qu'un joueur insignifiant dans le marché qu'il dominait autrefois.

    J'ai l'impression que l'industrue du livre fait face aujourd'hui au même défi. Seul ceux qui s'adapteront au numérique vont survivre.

    Merci M. Gignac d'avoir sonner l'alarme.

  • Gil France Leduc - Inscrite 4 septembre 2013 11 h 31

    Reconnaissance

    « Une oeuvre littéraire est-elle de moindre qualité parce qu’elle n’est pas sur papier ? »

    La réponse simple est : non.

    Mais...

    Devant l'abondance de choix, les lecteurs préfèrent sans doute y aller avec des valeurs sûres. Pour l'instant, je pense que dans l'esprit de la majorité des gens, un livre qui n'est pas aussi publié en version papier est considéré comme un « rejet », sinon quelque chose qui se rapproche de l'auto-édition, comme si le livre uniquement numérique n'était pas tangible.

    On ne parle pas des éditeurs numériques dans les médias traditionnels. C'est bien beau le Web et les réseaux sociaux, mais ce n'est pas suffisant (voire illusoire.)

    Je suggérerais aux éditeurs numériques de créer un ou des prix pour récompenser les meilleures oeuvres, et d'inviter des gens bien en vue du monde littéraire à titre de jury. C'est une façon d'acquérir cette légitimité qui ouvrira peut-être les portes de la reconnaissance auprès des subventionneurs.

    • Gaston Carmichael - Inscrit 4 septembre 2013 15 h 54

      Pour moi, le livre uniquement numérique ne me cause aucun problème. Le livre uniquement papier, oui. Je préfère le numérique.

      Je reconnais que je suis probablement du côté de la minorité. Toutefois, comme le mentionne M. Gignac, le numérique va gagner de plus en plus de crédibilité et de légitimité. C'est maintenant qu'il faut se positionner.

    • Solange Bolduc - Inscrite 4 septembre 2013 21 h 00

      Lire un livre numérique ne me pose pas tant que ça de problème, même si j'apprécie tenir un livre dans mes mains...c'est sensoriel, sensuel !

      Mais pour ce qui est d'écrire, j'apprécie vraiment les deux: Je vois mieux mes fautes de français en général quand j'imprime mon texte: mais j'aime bien travailler mes premiers ou derniers jets en passant de l'un à lautre. Rien n'est parfait, faut-il croire ?

      Peut-être peut-on apprendre à concilier les deux et s'en servir à bon escient ?