Libre opinion - Les TIC en éducation: innovation ou normalisation?

Au cours des dernières semaines, les pages du Devoir ont fait écho à un débat passionnant à propos de la place des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans l’éducation. Qu’il s’agisse de doter les élèves de tablettes numériques ou d’équiper les salles de classe de tableaux blancs interactifs, l’introduction de ces dispositifs dans l’arsenal pédagogique soulève de nombreuses questions auxquelles il est important de tenter d’apporter des réponses. Vaut-il la peine d’investir autant d’argent public dans un appareillage qui est encore loin d’avoir démontré son efficacité sur le plan pédagogique ? Comment garantir aux enseignants et enseignantes la liberté de ne pas intégrer dans leur pratique ces outils et technologies s’ils estiment qu’ils ne conviennent pas aux situations de classe qu’ils rencontrent ? Comment tirer parti de ces appareils omnipotents, tout en cultivant le regard critique essentiel pour protéger l’institution scolaire contre cet autre relais de marchandisation de l’éducation ? Le fait que ces questions mettent en cause des dispositifs particuliers (tableaux blancs interactifs, tablettes numériques, TIC) me semble compromettre notre capacité à saisir tous les enjeux du débat. C’est que l’introduction de ces technologies dans les classes est généralement vue comme le symbole d’un renouvellement fondamental de l’éducation. Or, il serait sans doute utile de se demander quelle sorte d’innovation pédagogique représente l’intégration de ces appareils dans l’équipement de base de la vie scolaire.

 

Innover, c’est introduire quelque chose de neuf dans une situation connue : c’est se donner une licence, au risque de choquer et de bousculer l’ordre établi. En ce sens, le contraste entre les positions exprimées par les uns et les autres laisse peu de doute sur le fait que l’usage des TIC dans l’enseignement représente bien une innovation. Il y a bien quelque chose de hardi à user d’objets destinés à l’origine soit au loisir, soit à l’augmentation de la productivité au travail, pour éduquer de jeunes personnes. Et on ne saurait certainement pas reprocher aux enseignants qui se sont accordé la liberté de subvertir ces objets, d’avoir vu dans les TIC des outils qui les aideraient à mieux faire leur travail. C’est, à mon sens, une des missions mêmes de l’enseignant que de toujours savoir faire évoluer ses méthodes et ses outils en fonction de son expérience et de son auditoire. Mais cette exigence d’invention, d’innovation, de raffinement place l’enseignant dans une position parfois difficile par rapport à son institution - école, commission scolaire, ministère -, qui n’offre pas toujours les conditions aptes à faciliter l’émergence de l’innovation pédagogique. De ce point de vue et au regard de la forte pression faite au réseau scolaire pour qu’il acquière massivement les tableaux blancs interactifs et, éventuellement, les tablettes numériques, on peut se demander en quoi cette introduction peut être qualifiée d’innovante. Si certaines écoles ont fait preuve d’une réelle ingéniosité en réussissant à mettre en place des programmes d’anglais intensif pour les élèves de sixième année du primaire, il est vite apparu compliqué à plusieurs autres de devoir adopter une telle innovation lorsqu’elle est devenue une directive ministérielle (à laquelle le gouvernement actuel a renoncé). De même, s’il peut être apparu fécond à un enseignant en musique d’utiliser une plateforme de mixage informatique simple pour faire vivre aux élèves de sa classe une expérience de création musicale collective, il peut s’avérer contreproductif pour l’enseignant en français de chercher à intégrer un tel dispositif dans son travail. C’est que l’innovation émerge bien souvent de problématiques locales (la salle de classe) et la question de sa pertinence au-delà de la situation qui l’a vu naître nécessite toujours d’être examinée. C’est la différence entre une politique qui favorise l’innovation et une politique qui l’étouffe : la première valorisera le tâtonnement, la prise de risque individuelle, voire le piratage local, la seconde cherchera à transformer en normes les réponses contingentes s’étant montrées efficaces à un moment et en un lieu donnés.

 

La volonté actuelle de doter tout le réseau scolaire de dispositifs numériques semble bien se faire à l’encontre des modalités d’innovation propres à la pratique de l’enseignement. En ce sens, on peut bien se demander si ces appareils offriront de nouvelles marges de manoeuvre aux enseignants ou s’ils représenteront une contrainte supplémentaire dans le développement de leur pratique pédagogique. En somme, entre l’innovation et la normalisation, il n’y a qu’un pas. Un pas qui, trop souvent et peut-être à tort, est considéré comme une fatalité quand vient le temps de concevoir des politiques publiques.


Philippe Gauthier - Département de sociologie, directeur du groupe design et société, Université de Montréal

5 commentaires
  • Frédéric Jeanbart - Abonné 29 août 2013 16 h 44

    Le vrai bobo...

    Le vrai bobo de ces technologies, ce ne sont pas les OUTILS pédagogiques qui peuvent en germer, leur application devant rester SOUMISE aux exigences et impératifs pédagogiques (pas l'inverse), loin de là! C'est ce qu'on en fait bien entendu. Par exemple, à mon humble avis on devrait demander à TOUS les élèves de laisser leur iPhone, Galaxy, tablettes et tuti cuanti au casier, si ce n'est pas à la maison. Ces bidules n'ont rien à faire en classe, et ne devraient être permis qu'au Cégep ou à l'Université. Idem pour les super calculatrices.

  • Raymond Cantin - Inscrit 29 août 2013 17 h 08

    Les TIC, bien utilisées, SONT une innovation!


    Bonjour,

    vous parlez des tablettes tactiles (comme le iPad) et du tableau blanc interactif (TBI) comme d'un "appareillage qui est encore loin d’avoir démontré son efficacité sur le plan pédagogique".

    Dans ma pratique personnelle en tant que conseiller pédagogique TIC et technopédagogue dans un collège secondaire avec des jeunes élèves, le iPad m'a clairement démontré sa valeur pédagogique. Il fallait voir les élèves créer, en équipes, leur propre cinéma avec l'application iMovie pour être émerveillé. Dans le réseau collégial, le TBI m'a clairement démontré sa valeur pédagogique, car il et une extension numérique du tableau traditionnel, et il donne accès au Web (avec plein de contenus pédagogiques, des simulations interactives en sciences, des logiciels d'apprentissage, etc). La recherche démontre que le TBI aide les étudiants, surtout en sciences.

    Tous les enseignants ont accès, dans leurs institutions d'enseignement, à des conseillers pédagogiques TIC compétents et passionnés par leur travail, qui se feront un devoir de les aider à intégrer ces outils de façon efficace. Et ces outils ne sont pas nécessairement achetés à grande échelle dans les écoles ou collèges. Il y a par exemple, un chariot de iPad, et dans les cégeps, quelques classes avec TBI. Les profs intéressés réservent ces outils ou ces classes. Donc je ne vois pas où est le problème.

    Raymond Cantin, chargé de cours, Faculté d'éducation de l'Université de Sherbrooke

  • Roland Berger - Inscrit 29 août 2013 22 h 09

    Seulement des outils

    Comme les manuels scolaires depuis des décennies, les technologies risquent de prendre la place d'une relation fructueuse entre l'enseignant et les élèves. Et c'est par l'apprentissage de cette relation que doit passer une réforme de la formation des maîtres. Autrement, on fait semblant.

  • Nicole Perreault - Inscrite 30 août 2013 11 h 17

    La planification pédagogique avant l'implantation de l'outil technologique

    Ce que je comprends du billet de M. Gauthier, c’est ceci : l’implantation d’outils technologiques peut s’avérer non pertinente, voire contreproductive, si elle ne découle pas d’une problématique (le terme « problématique » étant pris dans un sens large) spécifique à un cours, une discipline ou un programme, et si les conditions associées à la mise en place de l’outil technologique (conditions organisationnelles, approche pédagogique idoine, etc.) ne sont pas rencontrées. Si j’ai bien compris, et bien j’abonde dans le sens de M. Gauthier. Un des objets de travail du Réseau collégial des répondantes et répondants TIC est d'ailleurs de doter les collèges d'une démarche et d'outils permettant de soutenir la planification et la réalisation d’une activité pédagogique intégrant les TIC, de même que l’évaluation de son efficacité sur la réussite.

  • Ève Marie Langevin - Abonnée 30 août 2013 19 h 59

    De nombreuses questions à poser aux TIC

    Pour faire suite à une petite recherche sur les TIC en éducation pour mon travail d'enseignante au secondaire à l'éducation des adultes, quelques aspects du potentiel des TIC me sont apparus très problématiques : l'intrusion d'un grand nombre de nouveaux objets issus de l'industrie privée à l'école, et qui nous sont vendus comme la panacée et la modernité; la relation (inattendue) entre la «Réforme» internationale de l'éducation et l'industrie numérique qui tend à instrumentaliser la connaissance; les dommages cognitifs issus de nos environnements multitâches; l'asociabilité de la machine si elle (donne l'illusion de) remplace(r) l'humain.
    Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il était temps d'avoir ce débat! Avions-nous été aveuglés?
    Pour plus de détail, voir http://evemarieblog.wordpress.com/2013/07/23/quand