Libre opinion - Pourquoi avoir peur du regard alphabétisé?

En juin dernier, un groupe de travail dirigé par M. Pierre Bourgie a proposé au gouvernement du Québec des pistes de solution pour accroître la philanthropie culturelle au Québec.

 

Ce rapport contient toutefois, au chapitre 5, une section intitulée « Investir pour la jeunesse » qui concerne le ministère de l’Éducation.

 

Dans le rapport Bourgie, on trouve, en page 47, une recommandation voulant que ce ministère intègre dans le cours d’histoire un volet consacré à l’histoire de l’art et aux pratiques artistiques au cours des siècles. « Cette initiative viserait à développer le goût de l’art chez les jeunes et à accroître leur connaissance des grands courants artistiques de l’humanité. »

 

Quelle étonnante suggestion ! Pourquoi demander aux professeurs d’histoire, formés dans des facultés d’éducation, de prendre en charge le volet histoire de l’art au secondaire alors que ce sont les enseignants en arts plastiques qui ont suivi des cours d’histoire de l’art dans le cadre de leur formation dans des facultés des arts et qui sont impliqués depuis de nombreuses années dans l’appréciation de l’art par les élèves ? Pourquoi confier le volet histoire de l’art aux professeurs d’histoire alors que les programmes d’arts plastiques au secondaire contiennent déjà tout un volet sur le répertoire visuel, les repères culturels et des éléments de l’histoire de l’art ? D’autant que les programmes d’art dans les écoles sont appuyés par des ensembles d’images de grand format, les éditions L’image de l’art, qui reproduisent de nombreux tableaux de plusieurs musées, dont des tableaux du Musée des beaux-arts de Montréal. Est-il besoin de mentionner la collaboration des musées avec les groupes scolaires et l’importance grandissante de leurs services éducatifs ?

 

Comprendre concrètement

 

On pense souvent que la connaissance de l’histoire de l’art, la lecture des petits cartons didactiques ou l’écoute des audioguides dans les musées permettent de comprendre l’art. En réalité, la compréhension de l’art nécessite aussi un rapport concret avec celui-ci. Par exemple, si on s’intéresse à la gravure, on pose avant tout un problème d’image inversée. Il faut en avoir fait l’expérience pour le comprendre intimement. En outre, les procédés d’impression de surfaces que les jeunes connaissent bien, comme la lithographie, la sérigraphie ou la reprographie, sont différents des procédés en creux ou en relief comme les eaux-fortes ou les procédés typographiques.

 

Il ne s’agit ici que d’un exemple. En fait, dans les cours d’art au secondaire, les élèves explorent à travers des matériaux humbles chacune des techniques artistiques nobles inscrites dans une tradition. Dans une perspective plus large, les modes d’accès à l’histoire de l’art dans les cours d’arts plastiques au secondaire sont nombreux. Ainsi, l’étude de la bande dessinée dans un cadre d’art scolaire permet aux élèves de réaliser que la BD s’approprie, par abréviations stylistiques, tous les codes de la grande peinture.

 

De même, dans les classes d’art du secondaire, il m’a été donné de voir de jeunes élèves reproduire pour elles-mêmes, avec des matériaux humbles, le collier de cette belle dame, Caroline Dionne (fille du couple Têtu) de Théophile Hamel, ou encore le collier et les bracelets du Sénégalais de Charles Huot.

 

En fait, les programmes d’arts plastiques actuels, que l’on devrait plus judicieusement identifier dans les programmes comme des « cours d’arts visuels », visent à former des citoyens culturellement avertis et visuellement alphabétisés [...]

 

En somme, comprendre la vie en décodant les images et en comprenant la fonction idéologique de l’art. C’est un choix pour le regard alphabétisé… un choix qui devrait avoir priorité sur le « goût de l’art »que souhaite le rapport Bourgie.

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2 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 14 août 2013 10 h 00

    Ta place

    Pourquoi avoir peur du regard alphabétisé?

    Peut-être parce qu'on découvrirait que chaque être humain a un potentiel créatif qu'il pourrait exploiter alors que «le goût de l'art» en garde une majorité à distance, la distance entre consommateur passif et l'oeuvre d'une minorité désignée comme dépositaire de l'art créé.

  • Jean Lengellé - Inscrit 14 août 2013 16 h 43

    Querelle inutile, s'il en est!

    C'est quoi le problème?
    L'histoire de l'art est-elle indépendante de l'histoire? L'être est-il indépendant de son époque?
    Les professeurs d'histoire, c'est malheureusement vrai formés voire déformés hélas, trois fois hélas dans le bourbier pédagogique des prétendues facultés de l'éducation seraient-ils à ce point ignares ou inintéressés par l'aspect culturel des époques qu'ils étudient, et dont ils transmettent la réalité? Allons donc!
    Savoir qu'un mouvement artistique existe, et le situer et le dater est formateur, mais cela ne veut pas dire non plus qu'il faille prétendre l'aimer. Car oui, le "heavy metal" existe, et oui il correspond à quelque chose mais de là à s'en passionner? quelle infâme aberration.
    Le goût de l'art est en fait le goût du beau et de sa recherche, et le désir profond de constater, de rejeter tout ce qui est laid, comme le "heavy metal" cette triste cacophonie à la mode qui rend sourd!
    Le rôle de l'histoire est de présenter, de comprendre et d'expliquer, mais certainement pas de faire du prosélytisme en faveur d'une tendance populaire ou snobinarde, d'une religion ou d'un courant politique. L'histoire est neutre! Elle raconte, elle explique, elle ne dicte pas.