Libre opinion - La révolution numérique et la reconquête des territoires ruraux

Si le Québec des années 1960 à 2000 a été celui du monopole industriel et urbain accompagné du déclin rural, celui des décennies qui suivent est en voie de faire une large part à la nouvelle ruralité dans une démarche de complémentarité et de solidarité avec la ville. L’ère postindustrielle dans laquelle nous sommes engagés modifie profondément la structure économique et les logiques de localisation, entraînant la reconfiguration de l’organisation et de l’occupation du territoire.

 

La révolution numérique, les nouvelles technologies d’information et de communication, la dématérialisation de larges pans de l’activité économique, l’essor vertigineux de l’économie du savoir, combinés aux dysfonctionnements de la grande ville et à la montée des valeurs écologiques, sont autant de paramètres à la base d’un phénomène nouveau constaté en Amérique du Nord comme en Europe : le desserrement des grandes villes et la reconquête des territoires ruraux. Ce constat prend l’allure d’une véritable inversion de tendance démographique dans plusieurs régions du Québec qui ont été, durant plusieurs décennies, aux prises avec un problème d’exode au profit des grands centres.

 

À partir du moment où l’impératif de la concentration s’érode, d’autres lieux que la grande ville deviennent propices à l’établissement de nombreuses fonctions et sont convoités pour des installations permanentes de résidence, de loisir et de production. La révolution numérique fait éclater les lieux de travail pour nombre de professionnels : architectes et designers, courtiers, journalistes, écrivains, programmeurs, gestionnaires, concepteurs, chercheurs, artistes, etc.

 

Le travail à distance est un choix désormais possible ainsi que l’installation dans une petite ville, voire un village, pour une gamme élargie d’entreprises. Les conditions sont progressivement réunies pour la réappropriation des territoires hors de la cité. Aux développements concentriques des premières et deuxièmes ceintures de banlieues succèdent des territoires ruraux en mutation qui n’ont plus rien des caractéristiques de la banlieue traditionnelle. On est ici détaché de la trame mère urbaine, carrément implanté dans des milieux distincts et arrimés aux communautés existantes, villages ou « country towns ». Bien que sans continuité spatiale avec la ville, des liens fonctionnels irriguent la relation ville-campagne.

 

Dans ce nouveau mode d’occupation du territoire, les villes centrales et régionales ne sont pas affaiblies. Elles y trouvent l’occasion de repenser leur rôle à travers leurs missions essentielles, libérées désormais des exigences d’une croissance illimitée inhérente au modèle de la concentration, dans lequel le capital de production et les populations tiraient les avantages de la proximité.

 

Un autre bénéfice que procure ce desserrement de l’occupation du territoire à travers la reconquête des territoires ruraux et des petites villes est la perspective d’un développement mieux équilibré du territoire occupé et ainsi d’une lutte plus efficace contre les disparités régionales.

 

L’équilibre social du Québec est intrinsèquement lié à l’équilibre des territoires. Or, pour parvenir à cet équilibre, le pouvoir public doit reconnaître et accompagner les transformations en cours et accepter de se libérer du modèle de concentration qui a guidé ses politiques à incidences territoriales au cours des dernières décennies. Le Québec moderne se construit aussi avec ses campagnes. Nous sommes tous modernes. Nous vivons à la ville ou à la campagne. La mobilité accrue des personnes, des biens et des systèmes de production rend désormais la campagne plus accessible, ce qui lui permet d’être désirée, fréquentée et occupée plus aisément et par un plus grand nombre.

 

Oser des politiques vigoureuses

 

La capacité d’imaginer, d’inventer et de proposer des campagnes actualisées est précieuse pour le Québec. Le monde rural dessine aujourd’hui un modèle de vie alternatif et moderne. Pour faire le Québec du XXIe siècle, la ruralité est désormais un lieu et un acteur incontournable. Après plusieurs décennies d’abandon et de « maltraitance », la campagne est reconquise, réanimée et redéfinie. Le temps est venu de donner un socle solide à ce renouveau de la ruralité, grâce auquel le Québec rural pourra construire son avenir et contribuer à celui du Québec tout entier.

 

Sans actes politiques volontaires forts, il sera impossible de revitaliser les espaces ruraux tout en réhumanisant les villes. Il s’agit non seulement de protéger les territoires ruraux, mais également de les développer.

 

La ruralité a besoin de nouveaux projets en matière d’activités et d’emplois, d’habitations et de services, de culture, de sports et de loisirs, pour que l’occupation du territoire rural signifie habiter pleinement un lieu, non en résistant ou en marginal, mais en citoyen de plein droit.

 

Il faut notamment permettre à ceux qui font le choix de s’installer à la campagne - familles et entreprises - d’avoir accès aux mêmes services publics, au même système de soins, aux mêmes réseaux de téléphonie mobile et d’Internet à haute vitesse que ceux qui choisissent la ville.

 

Edgar Morin préconise « un nouveau modèle de vivre ensemble, qui promeut une action continue en faveur de deux courants amorcés qu’il faut développer : la réhumanisation des villes et la revitalisation des campagnes. Cette dernière comporte la nécessité de réanimer les villages par l’installation du télétravail, le retour de la boulangerie et du bistro. » On comprendra « le retour de la boulangerie et du bistro » comme un appel aux activités de production et de cohésion sociale.

 

Ces nouvelles réalités posent un immense défi à l’aménagement du territoire : favoriser le desserrement des grands centres urbains et la recomposition des territoires ruraux tout en préservant les caractéristiques fondamentales de la ruralité dans un contexte de modernité.


Bernard Vachon - Ph. D,. Professeur retraité du Département de géographie de l’UQAM et spécialiste en aménagement et développement territorial

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2 commentaires
  • A/s De Mme Danielle Lécuyer Services Juridiques - Abonnée 2 août 2013 08 h 34

    on peut toujours rêcer

    Malgré l'intéressante perspective proposée ici, il est peu probable, sinon impossible, que "cet immense défi à l'aménagement du territoire" puisse survenir dans le cadre de la logique de la mondialisation capitaliste qui nous gouverne.

  • Richard Laroche - Inscrit 2 août 2013 12 h 30

    Le télétravail et le paradigme absurde du poste de travail

    Ça devrait prendre encore un bon 20 ans avant que vraiment le télétravail soit mis en valeur.

    Pas que ce soit impossible techniquement aujourd'hui! En fait, nous avons toutes les technologies requises. Non, tout ce qui manque, c'est de briser le paradigme de la présence au bureau.

    Dans n'importe quelle organisation bien gérée avec un programme de contrôle de la qualité, les projets sont budgetés, les banques de temps sont fixées, les feuilles de temps sont tenues à jour en continu et un employé qui flâne se fait se fait vite repérer et celui qui éprouve des difficultés a intérêt à aviser son équipe immédiatement. La surveillance du travail se fait à travers des réunions régulières.

    Même les réunions d'équipe peuvent aisément être réalisées en utilisant la téléconférence. On peut rassembler 25 personnes dans une conférence skype.

    Puis nous avons la preuve à l'ère des réseaux sociaux que le contact humain, l'empathie, le leadership et toutes les formes d'interactions émotionnelles qui lient une équipe ne nécessitent pas absolument une présence physique.

    En plus, selon les lois de l'offre et la demande, un employé en télétravail acceptera vraisemblablement un salaire plus bas pour le même pouvoir d'achat puisqu'il n'a pas à dépenser pour les déplacements et les prix immobiliers.

    La très vaste majorité des professionnels que vous avez mentionnés "architectes et designers, [...] chercheurs, artistes, etc." continuent à chaque jour de se déplacer au bureau. De manière absurde, il n'est pas rare que deux employés dans des bureaux adjacents se téléphonent d'un poste à l'autre sans même se lever, ou s'écrivent des courriels.

    Alors pourquoi exiger de se présenter physiquement dans un lieu commun? Il n'y a aucune bonne raison, sinon que certains dirigeants sont incapables de maîtriser les technologies et ont peur de perdre le contrôle sur leur entreprise.