Libre opinion - Nous ne sommes pas des «ennemis»

Lettre à Stephen Harper,

 

Monsieur le Premier Ministre, Nous vous écrivons au nom de Voices-Voix, une coalition canadienne regroupant plus de 200 organisations de la société civile opérant tant à l’échelle communautaire que canadienne. Par la présente, nous tenons à exprimer notre vive inquiétude à la suite d’échos récents selon lesquels votre cabinet a mandaté des représentants gouvernementaux pour dresser des listes d’intervenants « amis et ennemis », listes qui feront partie des documents d’information qui seront remis aux nouveaux ministres.

 

Monsieur le Premier Ministre, nous sommes particulièrement ébranlés par le recours au terme « ennemis », qui semble ici décrire les individus ou les organisations qui critiquent les politiques et initiatives de votre gouvernement ou s’y opposent. C’est pourquoi nous vous demandons de confirmer urgemment que de telles listes, si elles existent déjà, ne seront pas utilisées, qu’aucune autre ne sera dressée et qu’il est inacceptable d’accoler une telle terminologie aux critiques du Parti conservateur.

Les Canadiens doivent vous entendre déclarer sans équivoque que votre gouvernement accepte les voix contraires et qu’il voit dans le désaccord l’un des catalyseurs de politiques publiques fortes et d’une démocratie vigoureuse.

C’est en 2010 que la coalition Voices-Voix a vu le jour en mobilisant des acteurs autour d’une inquiétude grandissante : au cours des années précédentes, une série de décisions et d’initiatives du gouvernement avait considérablement réduit la place laissée à la société civile pour exprimer son désaccord et revendiquer, directement ou indirectement, au sujet d’enjeux sociaux et politiques fondamentaux — notamment l’égalité des femmes, l’environnement et les droits de la personne.

Nous avons documenté de nombreux exem-ples d’individus ou de groupes devant aujourd’hui composer avec de graves problèmes financiers, organisationnels et professionnels parce qu’ils ont exprimé leur dissension par rapport à votre gouvernement. Nous avons aussi tenté de nouer un dialogue avec ce gouvernement, les parlementaires et le grand public afin de sensibiliser tout un chacun à ce dossier capital : les personnes, communautés ou organisations porteuses d’opinions divergentes doivent être en mesure de s’exprimer sur la place publique sans craindre de représailles, voire en sachant que le gouvernement les épaulera au besoin.

Puisque Voices-Voix s’est donné pour mission de consolider et d’accroître la place dont dispose la société civile canadienne pour exprimer son désaccord et revendiquer, cette liste d’intervenants «ennemis» est on ne peut plus alarmante.En ces temps où plusieurs personnes et organisations craignent déjà d’exprimer publiquement une divergence avec le gouvernement, nul doute que le risque d’être classés parmi les « ennemis » s’ils osent se mouiller les inhibera encore plus.

Tout ceci a d’ailleurs des répercussions concrètes sur les droits fondamentaux protégés en vertu de la législation internationale en matière de droits de la personne et de la Charte canadienne des droits et libertés, notamment la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique. La situation n’a rien de rassurant à l’heure où il est essentiel de dialoguer et de débattre d’enjeux qui touchent entre autres à l’environnement et aux droits de la personne.

Elle renvoie en outre une image peu reluisante de l’état de la démocratie canadienne : dans une démocratie bien portante, le gouvernement ne qualifie pas publiquement d’ennemis ses critiques et détracteurs.

Monsieur le Premier Ministre, les organisa tions de la société civile de partout au pays
s’attendent à ce que vous fassiez preuve de leadership sans ambages ni délai. Ces listes noires créent des remous ; il est temps pour vous de reconnaître publiquement la nature et la valeur de notre travail. C’est pourquoi nous vous demandons :

1. de rendre publiques les listes déjà établies le cas échéant, de confirmer qu’elles ne seront pas utilisées par votre gouvernement et de vous engager sans équivoque à cesser pareille pratique ;

2. de déclarer publiquement que le gouvernement comprend et salue le rôle essentiel que joue la société civile canadienne à bien des égards, notamment la prestation de services, la recherche et la défense des droits ;

3. de profiter de toutes les occasions pour affirmer clairement que le gouvernement ne perçoit pas comme des ennemis les groupes de la société civile qui critiquent ses politiques ou ses initiatives, mais les voit plutôt comme des partenaires importants qui contribuent à la création et à la mise en œuvre de politiques et de programmes publics éclairés ;

4. de mettre sur pied une table ronde multisectorielle réunissant des représentants du gouvernement et de la société civile mandatés pour cibler des mesures qui renforceront l’indépendance des groupes de la société canadienne tout en leur fournissant le soutien dont ils ont besoin.

Apprendre que certains membres du gouvernement considèrent comme des ennemis ceux qui osent le critiquer a fait souffler un vent d’inquiétude et de consternation sur la société civile. Maintenant, le gouvernement a la chance de rétablir un lien de confiance en épaulant les organisations qui contribuent à mettre en lumière des besoins sociaux pressants à l’échelle locale et canadienne, et à apporter des solutions à ceux-ci.

Nous souhaiterions nous entretenir avec vous et d’autres représentants de votre gouvernement pour discuter plus avant des inquiétudes et re- commandations de Voices-Voix. Au nom du comité directeur de la coalition Voices-Voix, nous vous prions d’agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de nos senti-
ments les plus distingués.

 

Les signataires de cette lettre sont:

Alexe Neve - Secrétaire général, Amnistie internationale, section canadienne

Béatrice Vaugrante - Directrice générale, Amnistie internationale, Canada francophone

Robert Fox - Directeur général, Oxfam Canada

Leilani Farha - Directrice générale, Canada sans pauvreté

Pearl Eliadis - Avocate et conseillère juridique, Chargé de cours, Faculté de droit, Université McGill

Charis Kamphuis - Responsable, Research Network on Dissent, Democracy and the Law

Julia Sánchez - Présidente-directrice générale, Conseil canadien pour la coopération internationale

Michel Lambert - Directeur général, Alternatives

***

NDLR: Lors de la mise en ligne mardi matin une erreur technique avait fait disparaître une partie de cette lettre sur notre site Web. La lettre est maintenant complète. Nos excuses.

 

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5 commentaires
  • Normand Ouellet - Inscrit 30 juillet 2013 07 h 45

    Transparence et débats

    La maturité de la discussion est bien difficile pour toute organisation politique. C'est pourquoi nos partis politiques perçoivent comme un échec une élection qui donne lieu à un gouvernement minoritaire. Dans ce contexte, seules les politiques qui arrivent à rallier une majorité peuvent être adoptées. Le bâillon n'est pas possible et il devient nécessaire de débattre. Les débats permettent la prise en compte de plusieurs perspectives et de plus, favorisent la circulation de l'information et la transparence.

    Par contre, dans notre société de plus en plus pluraliste, un gouvernement majoritaire se doit de favoriser les débats et de prendre en compte les perspectives divergentes. Trop souvent, l'actuel gouvernement Harper favorise l'efficience décisionnelle autocratique et centralisée à la participation démocratique des citoyens.

    Pour ma part, je crois que les citoyens qui débattent sont les alliés de tout bon démocrate. La participation et responsabilité citoyennes devraient être encouragées et non pas rabrouées. Les débats ne doivent pas se limiter aux débats des chefs en période d'élection car cela équivaut à usurper le pouvoir des citoyens.

    Avec nos moyens de communication en réseau et en temps réel, les partis politiques traditionnels craignent de plus en plus que les citoyens s'organisent pour mettre en place des mécanismes de démocratie participative. En fait, le politicien du millénaire dernier (le 20e) a peur de la force du nombre des citoyens et résistera tant qu'il le pourra à un changement du mode de scrutin par exemple. Car il sera alors très difficile pour tout partie politique dans notre société pluraliste, d'obtenir une majorité avec un mode de scrutin proportionnel rendant compte des votes réellement exprimés par les citoyens.

    Étant donné le manque de maturité politique et une réelle ouverture au débat, je préfère que nos gouvernements soient minoritaires même si le prix en est de perdre l'efficience décisionnelle.

  • Michèle Hudon - Abonnée 30 juillet 2013 08 h 46

    Nous ne sommes pas vos ennemis

    Ouf! En sommes-nous vraiment rendus là!

  • Daniel Gagnon - Abonné 30 juillet 2013 10 h 59

    Les fatwas du Premier Goudronneux du Canada

    Nous sommes plusieurs dans ce forum, à commenter dans Le Devoir, ouvertement, comme en démocratie, l'actualité, et ainsi à tomber sous le coup de cet fatwa des Conservateurs...

    'Qu'elles ne soient pas utilisées'... mais il faut qu'elles soient détruites ces listes!

    Il faudrait que cette indigne insulte à la démocratie, cette attaque intolérable contre la liberté d'expression soit dénoncée au Parlement (avant que le dictateur ne le ferme à nouveau)

  • Line Merrette - Inscrite 30 juillet 2013 13 h 12

    Et la réponse sera...

    ... très prévisiblement, *criquets*.

  • Pierre Raymond - Inscrit 30 juillet 2013 14 h 26

    Démocratie mince !

    La vigueur de la démocratie au Canada fluctue dans le temps et est directement proportionnelle à l'humeur ressentie par les parlementaires au pouvoir.
    L'intrusion dans les champs de compétence des Provinces en est un exemple désolant.

    Quand le Gouvernement fédéral ne respecte pas ou interprète à son profit la Charte des droits & libertés et/ou l'Acte confédératif, les citoyens doivent s'attendre au pire d'un tel Gouvernement.

    Et quand je vois ce gouvernement aller donner des leçons de démocratie de par le monde...

    Pierre Raymond, Montréal