Libre opinion - Lettre à Gaétan Soucy, le fabuleux écrivain. Et aussi mon ami.

«Salut, Gaétan. Ça te dirait d’aller prendre une bière au Cheval noir ?


- À cinq heures, comme d’habitude ?»


Le plaisir de nous retrouver dans cette taverne « Bienvenue aux dames » de la rue Laurier Est, à deux pas du lieu où tu as écrit ton premier roman. Le plaisir un tant soit peu délinquant de boire de la bière, beaucoup de bière, à la lumière du jour, jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par celle des lampadaires. C’était au début des années 1990, tu étais dans la jeune trentaine et tu avais les cheveux blancs.


Nous parlions de tes manuscrits, que je lisais et commentais, puisque c’est par ce truchement que nous nous sommes rencontrés. Ça a commencé avec Music-hall !, dont tu as produit avec une grande patience plusieurs versions. Mais lassé de nos exigences d’éditeur, tu l’as mis de côté (pendant de longues années), pour entreprendre la construction de cette cathédrale qui deviendrait ton premier livre, L’Immaculée Conception.


Et nous parlions des textes, évidemment, des romans que tu dévorais, des écrits philosophiques que tu décortiquais. Tu me citais Chateaubriand, je te relançais avec Proust (ta tiédeur à son égard me piquait un peu), tu renchérissais avec Montherlant (je faisais une moue) ou Bernanos (là, oui !), et pour ma part, j’évoquais le sombre Thomas Bernhard, tu me parlais aussi de Heidegger, et je ne répondais rien, ou alors j’avançais timidement sur le terrain de Schopenhauer, qui m’était plus accessible. Ma culture n’arrivait pas à la cheville de la tienne - toi au surplus joueur de piano et locuteur du japonais -, mais je crois que te réconfortait un peu l’amour inconditionnel que je vouais à ton talent et à ton écriture.


Tu me confiais parfois ta crainte de voir le livre et les lecteurs disparaître, à quoi je répliquais que lorsqu’on a connu le plaisir de l’imprimé, on ne le perd plus, on peut même le transmettre. Et la littérature touchera toujours une frange de la société, même si ce ne sera jamais la majorité.


Vers la troisième pinte, presque avec l’exactitude de Kant dont tu m’expliquais des bribes de la pensée comme si j’avais la moindre chance de saisir quelque chose, tu t’assombrissais, me reprochant à demi-mot de ne pas reconnaître assez ton talent, et je protestais en t’affirmant que je voulais être pour toi ce que Max Brod avait été pour Kafka. Qu’est-ce que j’aurais pu dire de plus pour apaiser ton anxiété ? Tu étais au bord des larmes, tu étais incompris, et j’essayais de toutes mes maigres forces de te convaincre que tu étais ce que tu étais, c’est-à-dire un fabuleux écrivain, et aussi mon ami. Et nous ressortions de la taverne épuisés, malheureux, la souffrance transperçait ta vie de bord en bord, et les limites de ce que je pouvais supporter étaient assez vite atteintes. Nous nous quittions sur ces mésententes.


Mais les choses finissaient par se tasser, et reconnaissons tous les deux qu’il y avait plus rancunier que nous… Il faut croire que l’affection reprenait le dessus.


Et puis, si ce n’était pas le vendredi suivant, c’était l’autre après, ou si ce n’était pas l’autre, c’était un vendredi de l’année suivante, ou de la deuxième année suivante, peu importe le temps, cette si insignifiante chose, et nous nous retrouvions à la même heure et au même poste, et à la bonne heure ! La valse des auteurs reprenait, et l’un d’eux en particulier déclenchait irrésistiblement des échanges passionnés, scellait notre complicité : Samuel Beckett. Tu en oubliais ton mal d’enfant abandonnique, j’en oubliais mon manque de confiance en moi, la littérature était plus forte que nous, je dégustais ton sourire ravi quand je te récitais mes phrases fétiches de cet auteur, dont celle-ci : « Je serai quand même bientôt tout à fait mort enfin. » Il visait juste, le vieux Sam, tu ne trouves pas, et je parle ici tout autant de moi que de toi.


Tu es donc parti sur la pointe des pieds, neuf ans jour pour jour après un autre auteur et bibliovore, un autre ami tourmenté, Jean-Marie Poupart, un 9 juillet, donc, en cette fête nationale de l’Argentine aimée. Cher Jean-Marie et son sang qui n’a plus voulu suivre son cours, et toi, cher Gaétan, et ton sang qui a cessé de faire ses allers-retours des veines à ton coeur. (À propos du coeur, un jour, après t’avoir écrit une lettre, tu m’as dit que tu l’avais mise dans la poche de ta chemise, du côté du coeur. Dans mon âme, elle s’y trouve toujours.)


Je suis sûr que si ce bon vieux Samuel t’avait connu, il se joindrait à moi pour saluer bien bas, et surtout bien haut, la mémoire de cet homme, de cet écrivain, bien sûr unique et bien sûr irremplaçable, que tu as été et continueras d’être, parce que tu as été.


«Alors, Gaétan, est-ce qu’on se voit vendredi ?


- Oui, mais je ne te dis pas lequel.»

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