Libre opinion - N’ignorez pas le cri d’alarme des travailleuses sociales!

Arrêté aux aurores, 14 chefs d’accusation portés contre lui, Michael Applebaum a pris toute la place médiatique, le 17 juin dernier. Ou presque toute la place. Durant cette même journée, des dizaines de travailleuses sociales ont occupé la rue pour manifester leur désarroi et leur frustration devant les compressions dans le budget des Centres jeunesse de Montréal. Sur trois ans, 11 millions de compressions et, selon certaines estimations, 150 postes fermés. Cette trop rare manifestation publique du ras-le-bol des intervenantes n’aura été audible et visible que quelques petites heures, balayée qu’elle fut par le raz-de-marée Applebaum. Ainsi va la vie médiatique : l’appel des intervenantes oeuvrant auprès des enfants les plus vulnérables ne fait pas le poids devant le scandale politique.

Et, il n’y a pas que Montréal : de nombreux autres Centres jeunesse subissent les contrecoups de ces compressions ou de sous-financement chronique. Alors que le temps d’attente pour évaluer les signalements avait diminué, il s’est remis à grimper dans plusieurs Centres jeunesse durant les dernières années. Des témoignages de plus en plus nombreux font également état des conséquences qu’entraîne le manque de personnel sur la qualité des services offerts à ces enfants et à leurs familles biologiques ou d’accueil.


Ces compressions et ce manque chronique de ressources se manifestent alors que le nombre de signalements est en augmentation constante : 10 000 de plus par année, en moyenne, depuis 2006. Plus de 77 400 en 2012. Depuis 2000, le taux d’enfants signalés a augmenté de 58 % pour se chiffrer à 5 enfants sur 100, et dans certaines régions, à plus de 10 enfants sur 100. De tels chiffres mobiliseraient à coup sûr la population et, au premier chef, la Direction de la santé publique, s’il s’agissait de la grippe aviaire ou du SRAS. Mais la détresse des enfants n’est apparemment pas contagieuse et ce qui n’est pas contagieux ne nous menace pas, pensons-nous. Nous avons tout faux. Il ne s’agit pas de contagion, c’est vrai, mais, pire, il s’agit de l’intoxication de la vie de milliers d’enfants, une intoxication dont l’impact pernicieux se répercute jusque dans leur vie d’adultes qui risquent de se camper à la marge de la société qui en paiera finalement le prix aussi.


La détresse des enfants maltraités témoigne en effet de la présence importante de vecteurs toxiques dans leur vie : manque de ressources familiales, bouleversements économiques (comme ceux de la crise forestière ou du boum minier, par exemple), affaiblissement, dislocation ou absence de solidarités locales, isolement des parents, violence conjugale, toxicomanie, problèmes de santé mentale, les éléments toxiques ne manquent pas. Comme ne manquent pas non plus les menaces qui pèsent sur le développement et la sécurité des enfants autochtones dont le taux de pauvreté est de quatre à cinq fois plus élevé que celui des allochtones et dont les communautés doivent en même temps subir les contrecoups dévastateurs d’une acculturation brutale.


Programmes de prévention


Depuis la publication du rapport Un Québec fou de ses enfants en 1991, les gouvernements et la population du Québec ont consenti à de grands efforts en matière de politiques familiales et sociales. Le taux de familles pauvres comptant de jeunes enfants a considérablement diminué, les services de garde éducatifs se sont déployés et les congés parentaux profitent à des dizaines de milliers de familles. Mais, nous avons encore énormément à faire au regard de nos enfants les plus vulnérables qui, soulignons-le, seraient encore plus nombreux si ce n’avait été de ces gains des vingt dernières années.


Il est désormais grandement temps que la protection des enfants vulnérables devienne une priorité nationale de santé publique et que l’on fasse notamment le point sur l’accessibilité et l’efficacité de nos programmes de prévention. Il est temps aussi que la population de chaque communauté se donne comme objectif de prévenir radicalement la maltraitance envers ses enfants et ses jeunes. Et pour y arriver, il est temps que le gouvernement du Québec fasse montre de leadership et qu’il convoque des États généraux sur la situation des enfants vulnérables du Québec.


Nous ne pouvons plus ignorer ni tolérer l’augmentation constante des taux d’abus et de négligence de nos enfants et le manque chronique de ressources qui menacent lourdement le développement et la sécurité de milliers de nos enfants. Nous ne pouvons non plus ignorer le découragement, le désarroi et l’épuisement des professionnels de l’intervention sociale qui doivent se mesurer à des situations à la fois urgentes, complexes et accablantes et à qui on demande de travailler dans un environnement qui rappelle la Cour des Miracles.


Ont signé ce texte : Camil Bouchard (psychologue, ancien député de Vachon et consultant), Line Beaulieu (intervenante sociale et vice-présidente FSSS), Yvon Gauthier (pédopsychiatre retraité, Sainte-Justine), Gloria Jéliu (pédiatre retraitée, Sainte-Justine), Marie-Claude Larrivée (psychologue et consultante), André Lebon (psychoéducateur et consultant), Jeanne D’arc Roy (intervenante sociale)

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