Libre opinion - L’Ô Canada ne mérite pas son sort

En cette veille de la Saint-Jean, parlons d’hymne national. Dans le discours qu’il prononçait lors du dévoilement du monument de Calixa Lavallée au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, le 3 novembre 1991, Jean Dorion, alors président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, ne manqua pas de souligner que l’hymne de Lavallée « nous [avait] été subtilisé » par Ottawa, tout comme la feuille d’érable qui était l’emblème de la SSJB lors de sa fondation en 1834. Un ancien premier ministre du Québec a renchéri : « Ils [ceux du ROC] nous l’ont volé ! » Et le propos est repris à la cantonade, même par mon livreur de circulaires.

S’identifiant d’abord comme Canadien, puis comme Canadien français, le francophone du Québec s’est redéfini comme Québécois depuis la Révolution tranquille, rejetant ainsi l’espace Canada et l’identité canadienne. À partir de ce moment, l’Ô Canada a été exclu et hué, son compositeur taxé de fédéralisme. D’autres affirmaient sans sourciller qu’il avait été écrit d’abord en anglais. C’est pourquoi l’usage des verbes « subtiliser » et « voler » me fait un peu sourciller. Il me semble plutôt qu’il a été tout simplement abandonné aux autres, un peu comme un bien démodé qu’on dépose en bordure de la chaussée un jour de cueillette des ordures.


Comment expliquer cette repentance à retardement, ce transfert de culpabilité sur les autres ? Mais d’où vient donc l’intérêt subit des milieux nationalistes pour l’hymne que ses auteurs, Adolphe-Basile Routhier et Calixa Lavallée, qualifiaient tout simplement de «chant national» ? J’identifie deux causes : la relecture du texte et l’occultation par Ottawa de ses origines véritables. Premièrement, la seconde strophe du poème a fait tomber les écailles de bien des yeux, car elle glorifie « UNE race fière », et non pas deux peuples fondateurs. Deuxièmement, tous les nouveaux citoyens canadiens reçoivent, au moment de leur assermentation, le texte et une courte note historique de l’hymne qui explique qu’il fut chanté pour la première fois à Québec en 1880 - ce qui est vrai -, mais « lors d’une visite officielle du Gouverneur général » dans la Vieille Capitale - ce qui est faux ! Ô Canada a été composé et créé pour la grande convention nationale convoquée par la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, afin de doter tous les « Canadiens » du Québec et d’ailleurs d’un chant national rassembleur. Le gouverneur général du temps, le marquis de Lorne, a tout simplement assisté au banquet au cours duquel Joseph Vézina a dirigé la première exécution de l’hymne.


Bien sûr, Ô Canada ne sera jamais plus chanté lors de nos grandes manifestations patriotiques. Cependant, la nouvelle loi québécoise sur le patrimoine culturel permettrait une réappropriation de l’oeuvre par les Québécois, puisque la notion de patrimoine s’étend désormais à des biens immatériels, comme un paysage, un événement ou un personnage. Pourquoi le ministère de la Culture du Québec n’y recourrait-il pas, non seulement pour rétablir la vérité historique dénaturée par Ottawa, mais aussi pour réhabiliter un grand patriote qui demeura toujours fidèle à ses origines en dépit de son exil aux États-Unis ?


En terminant, je sais gré à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal de perpétuer sa mémoire en attribuant depuis 1959 son prix Calixa-Lavallée à une personnalité qui s’est illustrée dans le domaine musical. Et d’avoir offert en 1991 la pierre tombale en remplacement du monument détérioré de 1933, en y gravant cet extrait d’une lettre de Lavallée adressée à Aristide Filiatrault, le 14 mars 1890 : « Mon but est de tâcher de réveiller notre cher peuple par petites doses, de temps à autre. Peut-être arriverons-nous un jour à lui faire comprendre qu’il faut apprendre à marcher avant de courir. »

 

Mireille Barrière - Historienne, Montréal

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23 commentaires
  • Marc G. Tremblay - Inscrit 21 juin 2013 09 h 33

    Envoyons d'l'avant nos gens...

    Le duo Routhier-Lavallée a composé son chef-d'oeuvre dans les années qui suivirent la Confédération du Canada. Dans ce temps là, quand une femme se mariait, elle oubliait son nom de jeune fille pour ne porter que celui de son mari, puis, faire baptiser ses enfants d'un seul nom, etc. Aujourd'hui, la jeune femme a d'autres choix, à ce sujet, bien connus des québécois. Le parallèle, c'est que l'on peut aujourd'hui avoir un sentiment vicéral pour sa patrie, le Québec, mais rester fier d'être Canadien, d'une façon pragmatique.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 21 juin 2013 13 h 15

      "on peut aujourd'hui avoir un sentiment vicéral pour sa patrie, le Québec, mais rester fier d'être Canadien, d'une façon pragmatique"

      De plus en plus impossible.

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 21 juin 2013 15 h 56

      "Il faut apprendre à marcher avant de courir" écrivait Calixa Lavallée. Réalisons-nous que nous sommes plus avancé, au point de vue du partage de la richesse, avec la péréquation, que l'Union-Européenne ?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 22 juin 2013 08 h 43

      «Réalisons-nous que nous sommes plus avancé, au point de vue du partage de la richesse, avec la péréquation»

      Il semble que «quéteux» suffit à certain.

      J'essais de m'imaginer assis chez mon père attendant qu'il arrive avec la commande pour manger à mon âge de 66 ans. Tout le monde me dirait que personnellement ce n'est pas acceptable. Alors pourquoi cela l'est-il en tant que société ?

      Et vous vous demandez pourquoi le ROC nous regarde de haut et nous dénigre ? Nous nous mettons dans cette position nous même !

      Ma grand-mère dirait si elle était encore de ce monde : «Tu veux être respecté, sois respectable !»

      Incroyable !

  • Gaston Deschênes - Abonné 21 juin 2013 10 h 08

    Propagande mensongère

    Travestir les origines du Ô Canada!, faire croire que le GG est le successeur de Champlain, ériger la guerre de 1812 en événement identitaire... rien n'arrête la machine à propagande fédérale.

  • Claude Lafontaine - Abonné 21 juin 2013 10 h 22

    Hymne national et fierté

    En général c'est avec fierté qu'on chante l'hymne national de son pays et les québécois devraient l'être doublement étant donné que c'est un des leurs qui l'a composé, je suis d'une des générations qui l'a été un bon bout de temps, mais il faut bien l'admettre pour une majorité de québécois la fierté n'y est plus, trop de fois nos partenaires du ROC nous ont trahis, nous avons depuis entrepris un virage vers plus d'autonomie et en affirmant toujours plus notre identité et notre culture face au ROC, mais ce n'est pas suffisant nous visons maintenant l'indépendance.

    Comme vous le dites l'Ô Canada est un morceau de patrimoine que nous avons mis en commun avec le ROC, mais je crois que nous n'avons d'autres choix maintenant que de leur laisser. Ce n'est vraiment pas une bonne idée d'aller réclamer légalement ce bout de notre patrimoine, nous avons d'autres chats à fouetter beaucoup plus important que ça.

    Tout en continuant de respecter Calixa Lavallée pour son oeuvre, nous pouvons compter sur d'autres artistes pour créer le futur hymne du Québec, ce jour là les gens de mon pays retrouveront la fierté de chanter leur hymne national.

    Vous dites, l'Ô Canada composé par Calixa-Lavallée "glorifie « UNE race fière », et non pas deux peuples fondateurs"; c'est vrai, mais il faut se rappeler qu'à l'époque où il l'a composé le clergé avait une forte influence sur les canadiens-français et il prônait la soumission plutôt que l'affirmation, ça pourrait expliquer cet "aveuglement volontaire" comme on dirait aujourd'hui.

    SVP rassurez votre livreur de circulaires pour moi, expliquez lui bien ce qui lui est arrivé et pourquoi.

    Aujourd'hui rares sont le québécois en mesure de chanter d'un bout à l'autre le Ô Canada sans se tromper, la seule occasion de l'entendre est au hochey, moitié en français moitié en anglais. Mais le jour de notre fête Nationale, en attendant l'indépendance, tous les québécois entonneront sans se tromper : Gens du pays de Gilles Vigneault.

    • Cyril Dionne - Abonné 21 juin 2013 14 h 37

      L'Ô Canada est chanté tout en anglais dans le ROC lors des parties d'hockey. Au Québec, pour ne pas froisser la minorité la plus choyée de la planète, eh bien, vous le savez autant que moi. Moitié français, moitié anglais.

    • Dominic Lafrenière - Inscrit 21 juin 2013 19 h 00

      "Vous dites, l'Ô Canada composé par Calixa-Lavallée "glorifie « UNE race fière », et non pas deux peuples fondateurs"; c'est vrai, mais il faut se rappeler qu'à l'époque où il l'a composé le clergé avait une forte influence sur les canadiens-français et il prônait la soumission plutôt que l'affirmation, ça pourrait expliquer cet "aveuglement volontaire" comme on dirait aujourd'hui."

      Au contraire, chanter l'hymne d'une "race fière" relève plutôt de l'affirmation, pas de la soumission.

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 21 juin 2013 14 h 56

    Un peu d'histoire

    Ernest Myrand écrit dans Noëls Anciens : « L'heure semble immédiatement prochaine où la magistrale composition de Calixa-Lavallée deviendra non seulement l'hymne national de la Province, mais encore du Canada tout entier. Ce qui se passe actuellement dans Ontario, et particulièrement à Toronto, en est le présage. À la date du 8 mars dernier (1907) Le Canada de Montréal publiait ce qui suit: « Le chant patriotique de l'honorable juge Routhier : Ô Canada, terre de nos aïeux ! jouit en ce moment d'une grande popularité à Toronto. « M. T. B. Richardson, maître es-arts, en a donné une version anglaise et notre confrère de Toronto, le News, nous apprend que les officiers de la milice de cette ville s'efforcent d'intéresser le public à cet hymne national. Nous ne saurions trop apprécier le sentiment de fierté nationale que comporte -à part le mérite intrinsèque très grand de la musique de feu Calixa-Lavallée et des stances de M. le juge Routhier- l'adoption par nos compatriotes d'Ontario de ce chant canadien-français comme hymne national du Canada ». « Remercions chaleureusement nos concitoyens de Toronto de chanter en anglais notre chant patriotique, peut-être avant longtemps le chanterons-ils même en français » !...

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 21 juin 2013 15 h 13

    L'histoire baffouée...

    J'en attendais plus d'une historienne... Faut croire que Mme Barrière souffre d'un grave aveuglement que j'espère, pour elle, volontaire.

    Elle écrit " le francophone du Québec s’est redéfini comme Québécois depuis la Révolution tranquille, rejetant ainsi l’espace Canada et l’identité canadienne. À partir de ce moment, l’Ô Canada a été exclu et hué, son compositeur taxé de fédéralisme". Quelle ignorance! - que je n'ose qualifier craignant que mon commentaire soit refusé, surtout que ça vient, c'est ce qu'elle a écrit, d'une professionnelle de l'histoire, canadienne j'espère.

    LE Québécois (c'est qui ça?) se serait donc identifié comme tel à partir de la révolution tanquille, ce qui est en soi très discutable, mais surtout c'est à partir de là que le Ô Canada, en tant qu'hymne national du Canada sous-entend t-elle, se serait fait hué et aurait été exclu.

    Voici la véritable histoire (Wikipédia qui ne fait que confirmer ce que je croyais + ou -) "II aura fallu huit ans et cinq tentatives pour que le projet de loi du gouvernement Trudeau soit adopté ce 1er juillet 1980.".

    Nous sommes bien loin de "la révolution tranquille" à quoi elle se réfère. Marcel Chaput, le RIN, avaient jeté les bases du mouvement indépendantiste, le Parti Québécois pour sa part avait été élu et, si je m'abuse le premier référendum sur la souveraineté (en principe faut bien le dire puisque c'était une histoire d'entente, et patati et patata) mais tout de même. Ce geste de Trudeau, à mon avis, n'était qu'une tentative d'amadouer les Québécois, comme la fausse reconnaissance de la dite nation québécoise d'Harper et Duceppe. Dans le texte, fait partie de ladite nation toute personne parlant français et habitant le territoire canadien. S'agit-il d'une mise en garde ou d'une promesse pour le prochain référendum?

    Dois-je m'excuser ici? - mais je ne peux me retenir: honte à vous Mme Barrière!

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 21 juin 2013 16 h 23

      Mme Massicotte,

      Comme vous pouvez lire plus haut, la version anglaise du Ô Canada était chantée partout dans le ROC depuis le début XXè siècle. Trudeau n'a qu'officialisé ce qui était officieux. Du même coup, il a convaincu les Anglais, qui ont toujours porté ce nom "English Canadian", qu'ils étaient dorénavant "Canadiens". D'oç la rupture des Québécois avec cet hymne dans lequel ils ne reconnaissaient plus.