Libre opinion - Disparition d’Arts et lettres: un flou artistique?

Le devis ministériel du nouveau programme Culture et communication, qui doit remplacer le programme Arts et lettres, est un modèle de flou artistique, ou devrait-on dire de flou culturel ?


Commençons par l’intitulé du programme. Pourquoi remplacer Arts et lettres par Culture et communication ? Pas pour clarifier le contenu, assurément, puisque, précise-t-on : « Le terme culture est utilisé à la fois dans son sens traditionnel, qui se rapporte aux arts et aux lettres, et dans son sens large, c’est-à-dire les éléments de culture et de civilisation qui caractérisent des sociétés. Quant au terme communication, il vient rappeler que les arts, les lettres et les langues s’inscrivent dans un processus de communication. »


Voilà où le bât blesse : subordonner la littérature au processus de communication, c’est lui retirer sa spécificité et la mettre sur un pied d’égalité avec les autres processus de communication quels qu’ils soient. On peut imaginer les conséquences de cette dérive sur l’enseignement de la littérature, d’autant plus que les oeuvres littéraires sont devenues des « objets culturels », une catégorie qui comprend « une oeuvre, une production, un phénomène ou un élément de culture et de civilisation ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette définition englobe beaucoup d’aspects. Souhaite-t-on voir les romans d’Anne Hébert ou les poèmes de Gaston Miron côtoyer les publicités de pâte dentifrice, les discours politiques et les messages de 140 caractères sur Twitter ?


Cette indétermination généralisée fait reposer la valeur du profil de littérature sur des décisions locales, car ce sont les départements de français qui devront concrétiser dans leurs plans-cadres l’énoncé des compétences à atteindre. Le danger, c’est que pour attirer la « clientèle », on élabore des contenus soi-disant attractifs, mais peu susceptibles de transmettre un patrimoine littéraire commun.


Car nulle part dans le profil de littérature on ne mentionne l’importance ni même l’existence d’un tel patrimoine. On parle de la nécessité « d’expliquer des enjeux culturels nationaux », mais les éléments de cette compétence laissent songeur. Le premier est particulièrement nébuleux : « reconnaître des héritages à la culture nationale actuelle ». De quelle culture s’agit-il ? De la culture au sens traditionnel ou au sens large ? Et comment la culture actuelle pourrait-elle déjà avoir un héritage ? Mystère… Le second élément, lui, relève davantage des sciences humaines que de la littérature. On exige de l’élève qu’il définisse « l’influence d’acteurs culturels » en faisant une « comparaison appropriée des interventions de l’État ». Puis, on lui demande de cerner la « décomposition pertinente de la dynamique d’influence dans la production culturelle », sans trop s’inquiéter qu’il comprenne ou non le sens de cette phrase…


À défaut de pouvoir se référer à sa propre littérature, l’élève devra « apprécier la diversité culturelle contemporaine » et « comparer des objets culturels d’ici et d’ailleurs ». Sur quelle base, nul ne sait, car les objectifs spécifiques à la formation littéraire ne visent que l’apprentissage du « langage propre » au domaine, l’« exploitation des techniques dans une perspective de création » et la réalisation d’un « projet de création ».


Mais, en définitive, doit-on se surprendre du flou artistique du devis quand les visées de la formation collégiale nous apprennent que « les buts du programme » sont que l’étudiant mette « en valeur sa culture personnelle » de manière à porter « un regard sur lui-même » et à exprimer « sa vision du monde et de son identité » ? Cet accent mis sur le subjectivisme s’accorde assez peu avec la transmission d’un patrimoine littéraire, un objectif que l’UNEQ considère comme primordial et négligé par le nouveau programme. Espérons toutefois que les professeurs de français sauront remédier à cette lacune.

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2 commentaires
  • François Desjardins - Inscrit 19 juin 2013 06 h 48

    Flou artistique...

    En titre et à deux reprises, employez-vous l'expression « flou artistique». Je vous dirai ce que j'ai dit ailleurs: le flou pour être flou, n'a pas besoin d’être artistique! Je trouve cette expression « flou artistique » profondément désagréable, trahissant une bien mauvaise conception de ce qu'est l'art... à la limite, démontrant des préjugés sur l'art.

    Très bizarre cette expression venant de gens appartenant à Union des écrivaines et des écrivains québécois.

    [...] manière à porter « un regard sur lui-même » et à exprimer « sa vision du monde et de son identité » ? Cet accent mis sur le subjectivisme s’accorde assez peu avec la transmission d’un patrimoine littéraire, un objectif que l’UNEQ considère comme primordial et négligé par le nouveau programme. Espérons toutefois que les professeurs de français sauront remédier à cette lacune. [...]

    Il fallait durant les années ... 70 .... faire disparaître quelque peu un un enseignement trop vertical...trop axé sur le par cœur... et encore avec las réforme des années 90...

    Je crois que ces cultes du «regard sur lui-même» est dépassé, et donc encore, que les concepteurs de ce cours sont «obsolètes» : on se rend compte aujourd'hui que le fameux lui-même qui part de lui-même, pour s'exprimer lui-même ...a tout de même besoin de faire le plein de son fameux lui-même avant de vraiment s'exprimer lui-même (!!!)

    Connaître la littérature québécoise est un incontournable, oserais-je dire, la littérature francophone aussi.

    Le lui-même a besoin oui, d'étudier, de lire, mettre du temps, et je ne ménage pas mes mots, pas mal de temps à se cultiver.

  • Jacques Lecavalier - Abonné 22 juin 2013 11 h 32

    Un problème pédagogique occulté

    S'est-on demandé, dans tout ceci, pourquoi les professeurs de littérature ne sont pas montés aux barricades pour défendre un patrimoine auxquels ils tiennent? D'une part, parce que leur emploi n'est pas menacé, puisque celui-ci dépend pour l'essentiel des cours obligatoires de français donnés à tous les élèves, et non des cours de lettres offerts à un groupe de plus en plus petit. D'autre part, parce que les professeurs de littérature ne savent plus comment faire, au plan pédagogique, pour regarnir ces petits groupes, parfois constitués de moins de dix élèves. Du point de vue de la "transmission du patrimoine littéraire", ils ont tout essayé. Pourtant, ces quelques rares jeunes sont étonnants, voyez ceux et celles qui participent au Prix littéraire des collégiens, ils en remontreraient à certains de nos critiques littéraires chevronnés. Mais qui, aujourd'hui, valorise la lecture littéraire comme outil de formation? Presque plus personne à l'école secondaire, de rares parents, peu d'employeurs, et maintenant l'État lâche le morceau et se met au gout du jour, masquant sa démission dans un jargon technocratique. Dans un tel contexte, on ne peut plus enseigner la littérature dans la perspective élitiste d'une culture "supérieure". Il faut l'enseigner d'une manière qui soit signifiante pour les jeunes. Mais cette pédagogie, encore trop étrangère à mes collègues, n'implique pas qu'il faille gommer le mot "littérature", bien au contraire. Il faut que cette institution culturelle devienne partie intégrante de la vie des jeunes, avant leur arrivée au collège. Il faut non seulement faire lire les jeunes, mais les faire discuter longuement des oeuvres lues, afin de mieux les faire écrire ensuite sur leur sens. Cela suppose que les professeurs acceptent de se taire un peu et qu'ils fassent confiance à leurs élèves. Voilà ce qui manque encore et qui explique, à mon avis, le silence de mes collègues d'Arts et Lettres dans ce changement de nom au programme.

    Jacques Lecavalier