Libre opinion - Pour saluer Jean Dumont, libraire

La Librairie générale française (LGF), sise dans le Vieux-Québec, ferme ses portes. Je ne veux pas ici ajouter un mot à l’épitaphe des librairies indépendantes ou gloser une minute de plus sur la supposée mort du livre. Je veux profiter de l’occasion pour saluer Jean Dumont, l’homme qui a le mieux incarné cette institution, celui qui fut en arrière du comptoir pendant près de quarante ans. Bien qu’il n’en fut pas le propriétaire, la LGF, c’était sa librairie. Il en a été le visage public, son point d’ancrage, et pour plusieurs clients, le seul libraire de la place.


Jean Dumont a honoré sa profession comme personne. Il vendait des livres par vocation et des best-sellers par obligation. « Sous le libraire se cache parfois un marchand », disait-il, une sentence que j’aimais bien retourner. Lorsqu’il a commencé sa carrière, le Petit livre rouge de Mao était un best-seller ; le dernier qu’il aura connu s’intitule Fifty Shades of Grey. Bref, il n’aimait pas trop les best-sellers.


Il préférait la littérature. À travers le roulement d’un inventaire courant de librairie, il gardait au fond des ouvrages exigeants destinés aux quelques lecteurs ayant le courage de se tordre le cou pour lire les titres sur la tranche. Quand le diariste Jean-Pierre Guay cherchait Les trois Rimbaud de Dominique Noguez, c’est à la LGF qu’il a appelé, puisque, écrivait-il, « pour les invendus, ce sont les meilleurs ». Le commentaire a un goût doux-amer aujourd’hui, mais nous l’avions trouvé bien drôle, et pour tout dire, c’est le meilleur hommage qu’on pouvait faire à la librairie.


On m’a souvent demandé qui était ce « monsieur français » qui prenait vos commandes au téléphone ou vous accueillait à tout moment de la journée. Il se trouve que ce « monsieur français » est profondément québécois, attaché à ses racines personnelles - il retournait toutes les fins de semaine dans la maison familiale de La Pocatière - et collectives. Homme de foi, grand connaisseur de la littérature et de l’histoire, il n’a de français que la langue qu’il parle et la culture qu’il porte en lui, héritière de 400 ans d’enracinement en terre d’Amérique.


D’autres m’ont demandé « ce qui se passe au juste dans cette librairie », ajoutant même « qu’ils ont l’air bizarre ». Il est vrai que la librairie, comme son libraire, était quelque peu hors circuit. Il détestait les mondanités, les salons du livre, les flagorneries et l’autopromotion qu’il assimilait à du divertissement. Il ne faisait pas partie, lui, de « l’industrie du livre ». Mais chaque fin de semaine, il gardait pour son trajet d’autobus quelques parutions récentes, le plus souvent des auteurs d’ici. « Je les lis tous », disait-il, comme pour compenser le peu de concessions qu’il faisait au milieu.


Les habitués de la librairie savaient pourtant qu’on y servait le café à 10 h 30 et 16 h tous les jours et qu’on y trouvait assurément quelques réguliers, dont certains n’achetaient rien, et d’autres, comme monsieur d’Auteuil, achetaient tout, ou presque. Il y avait une faune particulière qui fréquentait ce lieu, des médecins, des écoliers, des touristes, des fonctionnaires, des diplomates et hommes d’État - et aussi des amateurs d’art qui venaient échanger avec le libraire photographies anciennes, argenterie et oeuvres d’art, parce que pour lui, la beauté s’habite comme il habitait sa librairie. La LGF, c’était tout un monde.


Alors voici, Monsieur Dumont, je n’irai pas à la « vente de fermeture » de cette librairie qui fut aussi la mienne. Je la regretterai comme je regrette que les bibliothèques achètent dorénavant des PDF et louent des iPad, comme je regrette que des fonctionnaires décident d’évacuer la notion de « lettres », « un peu vieillie », n’est-ce pas, du programme dans lequel j’enseigne. Je vais garder mes bons souvenirs de la LGF et j’irai vous voir avec Sébastien à La Pocatière avec une bouteille du meilleur whisky pour célébrer 40 ans de carrière au service d’une idée supérieure du livre et de la littérature.

3 commentaires
  • Jean-Luc - Inscrit 31 mai 2013 02 h 47

    Un personnage de Bessette


    Hommage mérité. Et touchant, M. Beaudet.

    À mes yeux, M. Dumont, vous vous retirez de l'espace de la Librairitude (mais certainement pas du Livre, j'en suis convaincu : Liber / Livre... Liberté) comme Georges Moustaki, mutatis mutandis, tirait tout récemment sa révérence à l'univers de la Chanson.

    C'est-à-dire : en laissant derrière vous une trace indélébile (d'encre, il va de soi).

    À savoir, celle d'un travail finement ciselé toute la vie durant.

    Moi, j'appelle cela une vie réussie.

    Reconnaissance à vous, donc, homme de la singulière confrérie des rares Henri Tranquille de ce monde.

    Rares. Sinon exceptionnels. Jusqu'à l'insolite même.

    Oui. Merci à vous Jean Dumont, homme de lettres.

    Dont le repli de ce monde-là - à votre corps défendant, nul n'en doutera - appauvrit un peu plus encore ce qu'est aujourd'hui devenu (étalage de babioles et American Music en prime) ce qu'autrefois incarnait une authentique librairie : une Caverne d'Ali Baba...

    Ou, dit autrement, une Caverne platonicienne inversée pour les insatiables gourmands des plaisirs (ô combien solitaires, dessous la couverture) du rêve, de la beauté, du savoir.


    Jean-Luc Gouin,
    Vieux-Québec, le 31 Mai 2013


    P.S. : Cela dit, je doute fort, M. Beaudet, que le progrès du Québec puisse provenir en quelque façon d'Ottawa (tous partis confondus), comme vous cherchez ferme à vous en convaincre vous-même (dans une vie parallèle) depuis maintenant plusieurs années. Mais voilà déjà autre chose. Aussi je ne me prolongerai pas ici sur le sujet : Ne gâchons point, en effet, ces précieuses minutes d'hommage à ce personnage de roman. Que du reste vous aurez eu l'opportunité de côtoyer plus et mieux que moi.

  • Gaston Bourdages - Abonné 31 mai 2013 08 h 23

    Deux très belles «plumes» que les vôtres messieurs Beaudet et

    ....Gouin. «Ça» sent, ressent le «classique», le structuré, le cultivé. Bref, fort agréable et nourrissant à lire. Je change de propos. Il y a peut-être de cela UNE lune, j'ai eu plaisirs nostalgiques à entendre et écouter Monsieur Dumont nous partager de ce deuil de la fermeture sur les ondes de «notre» Radio-Canadienne (Cf. Madame Catherine Perrin - Médium Large) Ouf! Que j'ai fait. Petit écrivain que je suis, j'ai eu mal. Vos touchants commentaires messieurs font du bien.
    À Monsieur Dumont, Santé, Amour et le PLUS de ce qui nourrit le MIEUX son coeur, son esprit, son corps et son âme ! Même souhait pour tous les membres de l'équipe de «LGF» passés et présents.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - ex-bagnard - conférencier - écrivain ayant tout juste accouché d'un 3e travail littéraire. Ce dernier se voulant fruits d'une «grossesse» de plus de 23 ans...
    http://www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Danielle Blouin - Inscrite 31 mai 2013 12 h 56

    Cher Jean, trois générations te saluent !

    Cher Jean, exceptionnellement je me suis inscrite au Devoir, ne serait-ce que pour te remercier. Tu te rappelleras certainement de ma grand-mère, ma mère Louise, ainsi que moi-même, alors que je vivais à Québec. La visite à la Librairie française était notre messe à nous trois, les liseuses de mon clan. Rieur, tu as toujours trouvé l'impossible, pour la lectrice aux goûts particuliers que j'avais. Pour témoigner, encore ces livres de trois générations qui m'accompagnent et pour lesquels tu y es certainement pour quelque chose. Merci cher Jean, de notre part.