Libre opinion - Décriminaliser les prostitués, pas les clients

Dans moins d’un mois, le 13 juin 2013, auront lieu les audiences de la cause Bedford contre Canada devant la Cour suprême. Cette cause, entendue pour la première fois en 2009 devant la Cour supérieure de l’Ontario, vise à décriminaliser totalement la prostitution au Canada. Alors que médias, élus et opinion publique semblent désintéressés par cette cause majeure en matière de droit canadien, des enjeux d’une importance cruciale pour les droits des femmes se jouent.

Parmi les groupes qui s’opposeront, devant la Cour suprême du Canada, à la vision libérale des requérantes exigeant la décriminalisation totale de l’industrie du sexe (maisons closes et proxénétisme inclus), on retrouve la Coalition des femmes pour l’abolition de la prostitution, dont nous sommes membres. Les sept organisations canadiennes qui la composent travaillent toutes auprès de et avec les femmes victimes de violence, de la traite des personnes, de l’exploitation sexuelle et de la prostitution, et savent que si la liberté est un droit fondamental, les droits à la sécurité et à l’égalité le sont tout autant et ils devraient primer le droit de commercer.


Ce que défendra la Coalition devant la Cour suprême du Canada n’est ni le statu quo proposé par les procureurs et organismes chrétiens ayant obtenu le statut d’intervenants ni la décriminalisation totale souhaitée par les requérantes. Elle propose un système légal inspiré du modèle nordique, qui décriminalise les personnes prostituées et criminalise clients et proxénètes. Un tel modèle juridique reconnaît la nature exploitante et violente du système prostitueur et affirme qu’acheter ou vendre le corps de quelqu’un est criminel. Il s’accompagne de la décriminalisation des personnes prostituées afin d’assurer leur protection, leur droit de porter plainte et d’être indemnisées comme le sont les autres victimes d’actes criminels.


La Coalition ne se réclame d’aucune morale ou religion comme certaines personnes tentent de le laisser croire. Sa position politique et idéologique est basée sur l’expérience et la solidarité. Plusieurs pays, tels l’Allemagne et les Pays-Bas, ont tenté l’expérience de la décriminalisation totale et s’en mordent aujourd’hui les doigts. Ces pays ont vu le proxénétisme, le tourisme sexuel, la traite, de même que la prostitution des mineurs augmenter sur leur territoire.


À l’inverse, les pays nordiques tels la Suède, la Norvège et l’Islande ont pris position en affirmant que la prostitution est une forme de violence faite aux femmes et que pour y mettre fin, il importe de s’attaquer à la demande. Ces mesures ont eu pour effet de faire diminuer la traite de même que la prostitution de 50 à 75 %. Des campagnes de sensibilisation visant les hommes ont été mises sur pied et des mesures de soutien à l’emploi pour les femmes désirant réintégrer le marché du travail sont venues compléter le programme.


C’est maintenant au tour du Canada de se prononcer sur le type de modèle juridique qu’il désire se donner pour encadrer l’industrie du sexe : un modèle axé sur le profit au point d’oublier les victimes ou un modèle égalitaire qui refuse de voir le corps des femmes comme un bien monnayable ? Il s’agit là d’une question qui touche toutes les personnes vivant au Canada, et il est impératif pour le public, les médias et les élus de prendre position pour l’égalité entre les hommes et les femmes et d’agir en solidarité envers les personnes victimes d’exploitation sexuelle.

 

Ghislaine Sirois - Action ontarienne contre la violence faite aux femmes (AoCVF), Diane Matte - Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), Éliane Legault-Roy - Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), Danièle Tessier - Regroupement québécois des centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS)

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46 commentaires
  • Pierre Mayers - Inscrit 23 mai 2013 06 h 54

    mon corps m'appartient

    Mon corps m'appartient. Voilà la phrase "passe partout" qu'utilisent les groupements féministes pour justifier le droit des femmes à disposer du foetus à leur guise. Pourquoi cette revendication du pouvoir de disposer de ce corps à leur guise ne devrait-elle plus justifier le fait qu'une femme désire en monayer l'accès ? Ce qu'il importe de légiférer, c'est l'exploitation de la femme par des tiers. Quant aux clients, comme dans tous contrats consensuels librement négociés, où est le problème ?

    Personnellement, je pense que la prostitution est dégradante et pour la femme et pour l'homme, mais cela est une autre affaire qui ne concerne pas le législateur.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 23 mai 2013 07 h 43

      Dans la prostitution, le corps n'appartient pas à la personne qui est prostituée mais il est utilisé par le prostitueur.

      La prostitution a des conséquences sur toutes les femmes, sur toutes les jeunes filles. C'est un rapport de domination: je te paie pour que tu fasses mes 56 volontés. Et c'est un rapport d'échange inégalitaire entre les femmes et les hommes.

    • Pierre Mayers - Inscrit 23 mai 2013 08 h 33

      Il en est de même, madame, du corps de la comédienne, du manequin et même de la vendeuse chez wall mart. Dans la prostitution en tant que "contrat consensuel librement négocié" personne n'est utilisé contre son gré.

    • Sylvain Auclair - Abonné 23 mai 2013 09 h 33

      Madame Saint-Amour,
      ce rapport inégalitaire constitue la base de tout rapport marchand. Le corps du joueur de hockey comme celui du top model appartiennent à ceux qui paient.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 23 mai 2013 11 h 00

      Il ne peut y avoir de consensualité lorsque la très grande majorité des personnes qui sont prostituées ont été victimes d'agressions sexuelles dans l'enfance, et/ou ont été victimes de pauvreté et lorsque la très grande majorité veut quitter la prostitution (étude du CSF). Parlez-en aux survivantes!

      Et quand vous aurez les "gutts" d'aller dire aux enfants en maternelle, par exemple, que la prostitution est un "métier (sic)!" comme de vouloir être policier, pompier, médecin, avocate ou que vous enguirlanderez votre mère, votre soeur, votre nièce, votre fille pour les convaincre de se prostituer... on en reparlera! À moins que vous ne décidiez de faire vous-mêmes ce " supposé métier" juste une journée... pour voir comment ça se passe...

    • Simon Vallée - Inscrit 23 mai 2013 12 h 59

      Madame St-Amour, il est bien possible que la majorité des travailleuses du sexe aient été victimes de pauvreté ou d'abus sexuels. Je ne vois pas en quoi cela est supposé supporter vote position... à moins d'affirmer que la prostitution est rétroactivement responsable de cette pauvreté et de ces abus, un argument qui est un non-sens complet!

      Il est vraisemblable que les travailleuses du sexe qui sont comme vous le décrivez voient la prostitution comme la moins pire voie qu'elles peuvent emprunter. En luttant contre la prostitution, allez-vous vraiment améliorer leurs conditions de vie? Ou allez-vous même les dégrader? Si les travailleuses du sexe continuent d'oeuvrer dans le secteur, si on exclut celles forcées de le faire (une minorité selon toutes les études sur ce sujet, une étude à Londre a même révélé que la majorité des prostituées étrangères "traffiquées" s'étaient "trafiquées" elles-mêmes et volontairement), c'est qu'elles doivent croire que c'est la meilleure chose à faire pour elles-mêmes, sinon elles feraient autre chose.

      Enrayer la prostitution n'éliminera pas la pauvreté et les abus sexuels, cela ne les réduira même pas. Mais ça peut priver certaines personnes d'une manière d'échapper à la misère. Attaquez-vous donc aux causes et non pas aux symptômes.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 23 mai 2013 17 h 24

      Un article de Christine Delphy:
      S’attaquant à l’argument du « libre choix », (Richard) Poulin dit qu’il fait bon marché de la place sociale des personnes qui sont dans la prostitution : en majorité des personnes issues des couches les plus défavorisées de chaque société, à tous les points de vue. Or, si la prostitution était choisie, pourquoi les minorités de chaque pays y seraient-elles surreprésentées ? Cet argument, ajoute-t-il, ne tient aucun compte non plus de l’âge moyen d’entrée dans la prostitution : 14 ans dans les « pays impérialistes », plus jeunes encore ailleurs ; ni du fait que montrent les études : 80% des personnes aujourd’hui prostituées ont été victimes de violences sexuelles, souvent incestueuses, dans leur enfance. Car, dans les mêmes conditions économiques, toutes les femmes ne deviennent pas prostituées. Cette violence initiale, suivie de la violence des proxénètes pour casser la volonté et l’autonomie de leurs recrues, ne s’arrête jamais : entre 50 et 80% des personnes prostitué-e-s ont été victimes de viols et d’autres violences de la part des clients.

      http://sisyphe.org/spip.php?article2728

    • Simon Vallée - Inscrit 24 mai 2013 00 h 17

      Madame Saint-Amour, la statistique de 14 ans comme âge moyen d'entrée dans la prostitution est fausse. C'est une statistique répétée ad nauseam sans que nul n'en connaisse la source en général. Et bien, je vais vous la dire la source: une étude de l'université de Pennsylvanie concernant les prostituées mineures uniquement. C'est-à-dire que la moyenne ainsi calculée exclut TOUTES les prostituées ayant commencé après 18 ans, utiliser le chiffre en affirmant qu'il représente la moyenne pour toutes les travailleuses du sexe est une erreur, voir un mensonge éhonté. De plus, en éliminant le double comptage, la véritable moyenne était de 16 ans pour les prostituées mineures.

      Vos chiffres sur la violence de la part des clients viennent probablement d'études sur les prostituées fréquentant des cliniques d'aide, c'est donc un échantillon non représentatif car celles souffrant de violence ont beaucoup plus de chance de fréquenter de telles cliniques. C'est justement ce que je reproche au lobby abolitionniste: mauvaise représentation et études biaisées.

      Le problème de la violence est quand même réelle, mais la criminalisation du client est désastreuse à cet égard. Cela force les prostituées à faire les transactions dans le secret et à protéger leurs clients, ce qui les met plus à risque de violence. En Suède, les prostituées affirment également avoir vu une baisse des "bons clients" respectueux, qui sont frileux à l'idée d'être arrêté, et une hausse des "mauvais clients", plus violents et dangereux. Et comme la police fait de la répression dans la rue, les prostituées ne peuvent plus discuter avec leur client dans un lieu public, ce qui nuit à leurs efforts de filtrer leurs clients potentiels.

    • France Marcotte - Inscrite 24 mai 2013 07 h 09

      Monnayer l'accès à son corps de femme, dit froidement M.Mayers.

      Et on encercle lâchement madame St-Amour esseulée comme une bande de chacals pour la dévorer.

  • Robert Henri - Inscrit 23 mai 2013 08 h 41

    La prostitution est un problème social, moral, humain.

    Décriminaliser ou déjudiciariser ? Légalisé, c'est à dire soumis à une loi? Mon corps m'appartient. Ça m'accorde le droit de le droguer, de le mutiler, de le saoûler, de le détruire ? Wow ! C'est mieux pour les personnes ? C'est mieux pour la communauté ? Qu'est-ce qui est mieux pour tout le monde ? Pourquoi y a-t-il des prostituées ? Pourquoi y a-t-il des clients ? Pourquoi y a-t-il des drogués ? Quand on connait la cause, on trouve pls facilement le bon remède. Ça presse. Vous avec remarqué qu'on voit plus de zombies qu'avant dans les rues ?

  • Martin Dufresne - Abonné 23 mai 2013 10 h 49

    Solidarité

    Le mot clé de cette lettre et de cette démarche honorable est bel et bien une solidarité qui aura gain de cause en fin de compte, au-delà des discours qui cherchent à faire de l'aliénation de sa sexualité une "tendance naturelle des femmes" (François Ozon) ou un "droit" que tant d'hommes mettent un empressement suspect à affirmer.

  • Jacques Beaudry - Inscrit 23 mai 2013 11 h 15

    le premier droit

    Le premier droit à respecter est mon libre arbitre sur l'utilisation de mon corps. Si je décide que mon corps est mon outil de travail et que je le rétribue comme bon me semble ça ne concerne que moi. Par ce choix j'accepte de me placer parfois dans des situations qui pourraient compromettre mon intégrité physique. Si je loue un service sexuel l'usager ne prend pas possession de mon corps pour autant. Il l'utilise dans les limites du service que j'offre. Tout écart serait un abus à mon droit sur mon corps. Lâchez moi avec les propos de punaises de sacristie. Je ne crée aucun tort à la société en monnayant l'utilisation de mon corps. Homme ou femme on bénéficie tous d'un libre arbitre. Les femmes et les hommes n'ont de compte à rendre à personne sur les activités sexuelles qu'ils pratiquent pour le plaisir ou l'argent. N'oublions pas que dans le mariage je ne cède pas la propriété de mon corps à la copine ou au copain je ne fais que lui en attribuer l'usage selon mes désirs propres. Au delà, ce serait aussi un abus.

    • Charlotte Lavallée - Inscrite 26 mai 2013 23 h 39

      Dans un monde idéal, oui, mais vous devriez décamper de votre rôle d'omme occidental blanc pour voir que, ben non, c'est pas aussi beau que ça.

  • Nathalie Roussy - Inscrit 23 mai 2013 12 h 19

    la légalisation de la prostitution augmente-t-elle la traite de personnes?

    La légalisation de la prostitution augmente-t-elle la traite d’êtres humains? Une récente étude inédite sur 150 pays suggère que oui. Les trois chercheurs, Seo-Young Cho , Axel Dreher et Éric Neumayer, oeuvrant dans le domaine des sciences économiques, ont décortiqué ce qu’ils considèrent être les meilleures données disponibles sur la traite de personnes, en regard des différentes législation sur la prostitution dans les différents pays.
    lire la suite à http://centpapiers.com/la-legalisation-de-la-prost

    • Simon Vallée - Inscrit 23 mai 2013 13 h 47

      Il faut faire attention avec la "traite de personnes". En Grande-Bretagne une étude a fait des entrevues avec des travailleuses du sexe étrangères à Londres, la grande majorité d'entre elles sont venues de leur plein gré en Grande-Bretagne, en toute connaissance de cause, car elles pouvaient faire plus d'argent à Londres que dans leur pays natal. La police britannique a fait le projet Acumen qui ciblait les personnes "trafiquées" et qui faisait des descentes dans les bordels présumés. Des 210 travailleuses du sexe "rescapées", moins d'une douzaine ont affirmé lors des enquêtes avoir subies des menaces ou de la violence.

      C'est sûr que si on légalise et encadre la prostitution dans un pays riche, les travailleuses du sexe des pays pauvres vont y voir une opportunité dorée, mieux vaut être une prostituée à Amsterdam ou Berlin qu'à Moscou ou qu'au Nigéria. Non seulement la paie est meilleure, mais les conditions de travail sont probablement beaucoup plus sécuritaires.

      Le cas présumé "typique" de la femme "importée" par des traffiquants sous des faux prétextes puis forcée de se prostituer par la violence, les menaces et la drogue, s'il est malheureusement présent, est très, très loin d'être la norme selon toutes les études sur le sujet. La norme, ce semblerait être des prostituées dans des pays pauvres qui choisissent volontairement d'immigrer dans des pays plus riches pour faire le même travail, souvent aidée par des passeurs qui organisent le voyage contre rémunération.