Libre opinion - De l’inutilité des lettres

En ces temps où l’économisme ambiant conditionne les discours dominants et imprègne la culture du quotidien, il est de bon ton de regarder de haut l’activité littéraire, quand ce n’est pas de la mépriser tout simplement. En compagnie des sociologues, les littéraires sont aux derniers rangs des utiles à la prospérité collective. À quoi servent les écrivains, les étudiants en lettres, les professeurs de littérature, les historiens du patrimoine écrit... ? À rien, point à la ligne ! Car le combat est toujours perdu d’avance dans une perspective utilitariste et instrumentalisée. Les littéraires et autres apparentés sont suspectés d’avoir « fait cela » parce qu’incapables de mieux. Ils auraient bien aimé médecine, génie ou comptabilité. Hélas, ils ont été obligés de se rabattre sur le dernier recours des indigents de la connaissance oiseuse. Il faudra compter sur d’autres (les meilleurs, c’est évident) pour assurer la croissance économique et mener la saine gestion de la collectivité. Dans la colonne des créditeurs : les pragmatiques ; dans la colonne des débiteurs : les rêveurs. La fourmi et la cigale.


La semaine dernière, le ministre de l’Enseignement supérieur donnait son approbation à un programme de niveau collégial dont le changement de nom n’est pas neutre : autrefois « arts et lettres », il devient « culture et communication », l’étude de la littérature glissant en mode optionnel plutôt qu’en passage obligé. Ah, la communication ! En voilà, une chose utile. Et puis, comme tout le monde le sait, nul besoin d’être lettré pour bien communiquer. La qualité remarquable des innombrables communiqués de toutes sortes en fait foi. Et que dire de ces chefs-d’oeuvre de propos tenus par les porte-parole d’entreprises, d’organismes et d’élus. Nous nageons en pleine richesse de métaphores et de mots justes. Alors, à quoi bon faire perdre du temps précieux aux jeunes qui pourront désormais se consacrer à des apprentissages plus… utiles ?


C’est là tout le problème : la société québécoise n’a jamais vraiment cru en la nécessité de la culture de l’écrit et de la lecture. Autrefois, c’était l’affaire des élites qui méprisaient le petit peuple (et réciproquement). Aujourd’hui, ça ne sert à rien pour se bâtir une vie confortable. Pour la plupart de nos contemporains, la littérature n’est pas opératoire dans leur plan de carrière. Tout au plus, un divertissement occasionnel. Alors, n’allons pas évoquer le développement de la pensée personnelle, de l’esprit critique (un concept subversif), de l’identité individuelle et collective, de l’imagination, du vocabulaire pour argumenter et s’affirmer… Du bavardage ! On n’a jamais fait le plein de RÉER avec des mots. Tout cela, ce n’est que de la littérature.


Dans un texte fort publié sur son blogue au sujet de l’oeuvre de Vickie Gendreau, Sébastien La Rocque (maincornue.blogspot.ca) écrit : « L’univers entier vient à tenir au creux du Livre. La vie est là. Elle reste belle. » Mais bon, je m’égare et je m’attendris. La vie, c’est utile à quoi, au juste ?

23 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 15 mai 2013 05 h 25

    Québec-Béotie!

    Le Québec est devenue une société d'hyperconsommation où évidemment l'argent domine. Une société utilitariste, apte à toutes les manipulations. Bien écrire et bien parler ne sont plus des valeurs reconnues. On réagit aux événements beaucoup plus que l'on réfléchit sur ceux-ci. Penser n'est plus nécessaire!

    Dans pareil contexte, la littérature importe peu. Triste mais réel constat. Mais comme le souhaite l'actuel ministre de l'Enseignement supérieur, ce qui compte avant tout, c'est la communication. Et comme tout le monde communique, on peut dire ou écrire n'importe quoi! Le contenu importe peu, "démocratie" oblige"! Et c'est ainsi qu'on forme des béotiens, dociles consommateurs et dociles citoyens.

    Michel Lebel

    • Yvan Dutil - Inscrit 15 mai 2013 07 h 08

      Vous avez parfaitement raison: l'imbécilité est devenu un élément de l'identité culturelle des québécois. Il est de bon ton d'être un ignorant, cela distinguent le bon québécois de ses maîtres.

      Cependant, vous avez tord sur un point: écrire n'est pas penser. La qualité de la langue n'est en aucun cas un gage de la qualité de la réflexion. On a qu'à voir la répétition ad vitam eternam des même lieux communs par nos intélectuels. La discussion sur le programme d'art et lettres en est un merveilleux exemple.

      D'autre part, il faut être conscient qu'il y a une différence fondamentale entre la littérature et l'écriture au quotidien. Il n'y a pas 2000 personnes qui font de la littérature, mais plusieurs millions qui écrivent pour gagner le travail. Le rythme et les exigences sont complétement différents. Quand on écrit un livre (ou un article scientifique), il n'est pas rare qu'un heure soit nécessaire pour écrire une demie-page, ce qui est loin d'être un rythme adapté à la communication.

      Pour ce qui est du reste, le problème «art et lettres» demandait 30 heures de formation de moins que ces vis-à-vis des sciences de la nature et humaine. Le programme était effectivement devenu un dépotoire. C'était un scandale qui avait trop duré. La réforme corrige ce problème.

    • François Dugal - Inscrit 15 mai 2013 07 h 44

      À Yvan Dutil: dépotoir et non dépotoire.

    • France Marcotte - Abonnée 15 mai 2013 08 h 35

      Alors que vous deux, messieurs Lebel et Dutil, c'est bien évident, vous échappez à ces méprisantes catégories...

    • Michel Lebel - Abonné 15 mai 2013 09 h 37

      @ France Marcotte,

      Je n'ai jamais carburé au mépris. Je carbure plutôt à la recherche de la vérité et à la lucidité. Chacun son carburant!

      Michel Lebel

    • Luciano Buono - Abonné 15 mai 2013 12 h 37

      Je ne vois pas en quoi la societe quebecoise est singuliere par rapport aux autres societes occidentales. Le consumerisme a l'extreme n'arrete pas a la riviere des Outaouais, la Baie des Chaleurs ou a la frontiere americaine.

    • Yvan Dutil - Inscrit 15 mai 2013 12 h 37

      Madame Marcotte, je regarde simplement autours de moi. Avec la révolution tranquille, on a décroché du passé. Dans la tourmante, la parlure pointue des éclésiastiques a été remplacée par des formes plus ou moins agravée de joual.

      De plus, un mépris de la culture autre que populaire s'est installé afin de distinguer les bons québécois des méchants-riches-et-des-puissants-qui-ne-sont-pas-du-vrai-monde.

    • Franklin Bernard - Inscrit 15 mai 2013 15 h 20

      À la lecture des commentaires ci-dessus, une chose m'apparaît sûre: dénigrer la littérature en l'accusant d'élitisme, et s'en prendre aux «intélectuels» (sic), n'améliore pas l'orthographe, et ne rend pas la pensée plus claire.

  • Caroline Moreno - Inscrite 15 mai 2013 07 h 29

    Jeter après usage

    Il y a de plus en plus de personnes qui écrivent des livres et de moins en moins d'écrivains.

    La littérature est en train de disparaître au profit de l'écriture spectacle. Au Québec, le talent le plus apprécié est celui d'être connu.

    • France Marcotte - Abonnée 15 mai 2013 09 h 00

      De grands écrivains, il me semble qu'il n'y en a jamais eu beaucoup à la fois, dans la même époque.

      Le problème maintenant, c'est je crois qu'on perd souvent le meilleur dans le pire. On ne peut pas tout lire pour séparer le bon grain de l'ivraie.

      Mais, que plus de gens écrivent, cela ne peut être qu'une très bonne nouvelle, non? Un peuple n'écrit jamais trop.

      Je ne crois pas que le génie passera pour autant inaperçu, on en a tant besoin qu'on le reconnaîtra. Peut-être lui aussi se fait-il attendre?

    • Yvan Dutil - Inscrit 15 mai 2013 12 h 31

      Effectivement, madame Marcotte. Il n'y a jamais eu beaucoup de grands écrivains. Comme les artistes d'ailleurs.

      Le discours de plusieurs tient beaucoup de la jérémiade.

    • Solange Bolduc - Inscrite 15 mai 2013 16 h 37

      On dit : Il y a beaucoup de bons livres, mais il faut lire les meilleurs!

      Tirez vos conclusions !

  • François Dugal - Inscrit 15 mai 2013 07 h 42

    Communication

    Nos doplômés de culture et communication pourront élaborer des pubs de mayonnaise sans faire de fautes: bienvenue dans la société de consommation.

    • François Dugal - Inscrit 15 mai 2013 10 h 54

      Faute de frappe: diplômés au lieu de doplômés.

  • Michel Mongeau - Inscrit 15 mai 2013 08 h 45

    Les Lettres toujours, encore

    Et pourtant, le vénéré Einstein ne disait-il pas que ''l'imagination est plus importante que la connaissance''? Et où apprend t-on notamment à imaginer, à faire du neuf avec du vieux, à rebrasser ad infinitum les cartes de la connaissance, à rapprocher l'improbable, sinon avec la littérature? Un ami médecin me disait qu'il avait davantage appris sur l'humaine condition avec Dostoïevsky qu'avec toutes ses années en fac de médecine. Tout commence avec un livre, celui qui nous transforme à tout jamais en un amant de la chose écrite et surtout, tout se poursuit avec lui, qu'il soit imprimé ou numérique, l'important est d'entrer dans ces univers singuliers et foisonnants là où tout se mêle et se rassemble. Quoi qu'il en soit, il nous faut continuer à transmettre, à inoculer, à inonder le monde de l'amour des livres, des oeuvres car cette chose incomparable et irremplaçable fait de nous des humains et non seulement des individus conditionnés, isolés, utilisés, aliénés, qui trompent leur vide et leur ennui dans le bal interminable de la consommation insignifiante.

    • Yvan Dutil - Inscrit 15 mai 2013 12 h 24

      Monsieur Mongeau, essayez de faire de la recherche fondamentale pour voir. On vous demande de faire des découvertes originales après que des génies ont exploré les frontières de la sciences pendant des siècles. Dans ce contexte, l'exigence de créativité est énorme.

  • Gil France Leduc - Inscrite 15 mai 2013 10 h 00

    Plus d'histoire, moins d'histoires

    « On constate d’abord d’emblée que la littérature devient une « option » (profil) aux côtés de six autres (théâtre, arts, médias, langues, multidisciplinaire et cinéma). (...) On y lit, entre les lignes, une volonté plus ferme du gouvernement d’insister sur l’histoire dans ce programme qui ne comptait aucun cours obligatoire (...) M. Bouchard déplore que le mot « oeuvre » ait été remplacé dans le programme par « objet culturel ». « Un objet culturel, ça peut être L’homme rapaillé, mais ça peut être aussi une bouteille d’eau », fait-il remarquer. »

    Lire l'article ici : http://www.ledevoir.com/societe/education/377665/c


    Les cours de littérature ne seront plus obligatoires. On va leur enseigner l'histoire, version PQ, mais on ne leur donnera pas les clés pour comprendre et interpréter les textes. Sages brebis.

    Déjà, le PQ avait en quelque sorte sabordé le théâtre au collégial. Le cours n'est plus obligatoire depuis de nombreuses années. Résultat? Les éditeurs avaient soit fermé, sinon fortement diminué leur collection. Un pan de notre culture vivante disparaissait, faute de rentabilité... C'est à cette époque que mon collègue Yvan Bienvenue et moi avions fondé Dramaturges Éditeurs, pour combler ce manque. Il nous semblait impensable que les créations d'ici ne soient qu'éphémères. Elles devaient au moins laisser une trace physique pour demeurer dans les mémoires. Jean-Claude Germain disait : un manuscrit, c'est couché ; un livre, c'est debout.

    Maintenant que les cours de littérature ne seront plus qu'en option, qu'adviendra-t-il de tous ces auteurs qui étaient étudiés au collégial? Non seulement les auteurs et éditeurs risquent de perdre des sommes importantes, mais une partie de notre histoire sera perdue et notre culture sera un peu plus fragilisée. L'histoire se répète...

    http://claudechampagne.blogspot.ca/2013/05/plus-dh

    • Yvan Dutil - Inscrit 15 mai 2013 12 h 33

      L'impact économique sera seulement pour les titres récents. La très grande majorité des classiques sont maintenant libérés de droits. Une bonne partie d'entre eux sont disponibles gratuitement en format électronique.