Libre opinion - Le Québec de l’ère Charbonneau, sous l’oeil de Burke et de Paine

Dans l’actualité de ces dernières semaines, des procès en corruption et une commission sur le printemps érable. En rapport avec des affaires de corruption, certains commentateurs se demandent où étaient les institutions depuis vingt ans. L’an dernier, à même date, d’autres commentaient la judiciarisation indue du conflit étudiant. Des commentaires mettaient en lumière un détournement, celui d’un conflit de nature politique vers les institutions. Pas assez d’institution pour juger les gouvernants et trop d’institution pour juger les gouvernés. Un tel déséquilibre interpelle et demande qu’on s’y penche.

Edmund Burke (1729-1797), philosophe et grand parlementaire, avance l’idée que le gouvernement est le produit d’une relation entre des humains et des institutions. Il affirme aussi que l’humain est un « animal religieux », la religion formant la fibre morale nécessaire pour opérer dans les institutions. Burke trouve légitime l’inégalité entre les gouvernants et les gouvernés. De son point de vue, les gouvernants ont des privilèges conférés par l’accession au pouvoir. Dans une telle perspective, les gouvernants détiennent les moyens politiques issus d’une tradition qui se perpétue. Si les gouvernants sont des délégués au pouvoir et que la tradition est leur cadre d’exercice, Burke n’imagine pas qu’ils partagent le pouvoir avec les citoyens.


Moulé dans les institutions britanniques qu’il analyse et au sein desquelles il opère, Edmund Burke en décrit le fonctionnement et les propose comme modèle. Aurait-il appuyé la judiciarisation et la répression du conflit étudiant ? Possible. Il y aurait probablement vu une façon de remettre des turbulents à leur place, en d’autres termes de les discipliner. Sans doute aurait-il aussi dénoncé chez des politiciens la dissolution de la fibre morale et le non-respect des traditions. Bon nombre de commentaires portant sur l’actualité québécoise vont en ce sens. Faut-il lire dans ces textes la crainte de bouleversements ?


Révolutions américaine et française


A contrario, Thomas Paine (1737-1809) est à la recherche d’un autre type d’action. Il s’intéresse aux révolutions américaine et française dont il suit le déroulement sur place. L’émergence d’une citoyenneté moderne est au coeur de ses préoccupations. Il pense, notamment, que les délégués au gouvernement n’ont aucun privilège, voire même aucun droit. Seulement des tâches à assumer pendant une période déterminée. Des charges assumées sous la conduite des citoyens. Du point de vue de Paine, le gouvernement est le produit d’une relation entre gouvernés et gouvernants. Les gouvernants sont alors des fiduciaires de la société. Dans son modèle, l’exercice de la citoyenneté est le vecteur d’un pouvoir, qui est partagé plutôt que détenu en exclusivité.


Dans le cours du conflit étudiant et face à la corruption des politiciens, qu’aurait donc proposé Thomas Paine ? De son point de vue, les étudiants ne seraient sans doute pas des exclus du pouvoir. Comme tous citoyens, les étudiants détiennent le pouvoir en partie. Si le processus qui les amène à contribuer politiquement n’est pas établi, alors il faut le créer. Et sur la corruption de politiciens ? Sans pousser Paine au-delà de ses assises, tentons d’extrapoler et imaginer ce qu’il en penserait. Certes, dans son modèle, les gouvernants ne peuvent exercer le pouvoir que pour une période déterminée. Sans doute y verrait-il un problème de tradition : comment un système de relations particulières se perpétue-t-il dans le secret au sein des institutions ? Comment se fait-il que les nécessaires oppositions entre institutions ne fonctionnent pas ? De telles questions restent ouvertes, mais indiquent le sens de la pensée politique de Paine et de rares commentateurs de l’actualité québécoise.


Ai-je l’air d’appuyer le modèle avancé par Thomas Paine au détriment de celui d’Edmund Burke ? Possible, mais tel n’est pas mon propos. Il me semble beaucoup plus important d’éclairer l’un par l’autre. Et de saisir les critiques qu’ils avancent l’un et l’autre. Burke met en avant la stabilité du régime en l’ancrant dans la continuité des institutions et le pouvoir des gouvernants. Paine ne semble pas craindre les controverses inhérentes à la démocratie, ni les discontinuités qui peuvent découler du partage du pouvoir entre gouvernants et gouvernés. En terminant, je souligne qu’aucun de ces philosophes n’a pensé l’éducation à l’exercice de la citoyenneté.


Attribut universel


Concluons cette courte réflexion. Dans tous les types de société, les humains mettent sur pied des institutions politiques, juridiques ou autres. Comme la langue, l’institution est un attribut universel de l’humanisation. Pas d’humain sans institution. Or, les institutions (québécoises ou autres) n’ont pas de vie en tant que telle. Elles ne se perpétuent pas toutes seules, ne s’opposent pas toutes seules à d’autres institutions, non plus qu’elles changent toutes seules. Toute institution est opérée par des humains et tout humain (qu’il soit ingénieur, médecin, fonctionnaire, juge, ministre, entrepreneur ou gestionnaire) est sujet d’une éducation.


N’y aurait-il pas au Québec, un sérieux problème d’éducation des élites ? Et d’éducation à l’exercice de la citoyenneté par tous les Québécois ?

 

André Campeau - Anthropologue

5 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 13 mai 2013 06 h 37

    Citoyens

    Belle lettre, sauf que nous ne sommes pas des citoyens. Nous sommes des sujets. Sujets de la reine d'Angleterre d'un côté et assujettis de par l'autre par notre religion qui reste comme un arrière goût de poisson du vendredi. De ces deux cotés nous n'avons pas «appris» à prendre nos décisions nous-même et à se respecter comme seul dépositaire de notre liberté.

    Considérons les américains qui perçoivent comme inaliénable le droit du port d'arme au point qu'ils considèrent ce droit de se défendre individuellement de leur gouvernement même. Ça c'est de la liberté ! Non, je ne suis pas pour le port d'arme, je suis pour le principe de l'égalité pour tous, respecté et vécu et nous ne le retrouverons pas dans le système actuel des choses et dans la mentalité qu'il prolonge.

    Pour faire plus court, le vrais pouvoir ne vient pas d'en haut, il vient d'en bas et ceux qui sont en haut s'en rendront bien compte quand la base en aura assez de se faire marcher sur la tête. La preuve ? Toutes les révolutions commencent par une écoeurantite aiguë. En voyez-vous quelques symptômes ?

  • Lise Des Ormeaux - Abonnée 13 mai 2013 06 h 51

    Humain et citoyen.

    Intéressant et rafraîchissant ce parallèle entre deux visions des gouvernants et gouvernés. Pertinent de ramener l'humain, le citoyen dans sa responsabilité première face aux institutions et aux changements de société.
    On l'oublie trop souvent....Il y a sûrement moyen, dans la formation scolaire des adolescents, d'intégrer à l'étude de l'histoire, de la littérature et de la philosophie une vision plus pertinente de la citoyenneté. À la base des mouvements et enjeux éthiques et sociétaux, il y a l'humain.
    Si on ne lui montre pas où et comment opère son rôle dans l'environnement qui se crée autour de lui, on court le risque actuel: rébellion, dénigrement ou désaffectation. La conscience et l'action juste ne propèrent pas dans l'ignorance.

  • Marie-M Vallée - Inscrite 13 mai 2013 07 h 18

    Un problème d'éducation élémentaire

    Et s'il s'agissait d'un problème d'éducation élémentaire, de base qui se donnait autrefois dans les familles ???

  • Jean-Pierre Boyer - Abonné 13 mai 2013 08 h 57

    L'éducation à la citoyenneté démocratique

    Bravo pour ce texte éclairant sur notre situation au Québec où le politique, pourtant si essentiel à notre vie en société, a beaucoup de plomb dans l'aile actuellement. Cela dit, vous faites bien de rappeler les mobilisations étudiantes et citoyennes de l'an dernier parce qu'elles constituent, à mon avis, un formidable horizon de possibilités pour la relance de l'esprit critique citoyen et l'avenir de la participation démocratique au Québec.

    Mais vous avez raison de soulever la question plus large de l'éducation à la citoyennenté démocratique dans notre société, en vous demandant si Paine avait écrit sur ce sujet. En fait la connaissance de la vie de Thomas Paine est, en soi, un cours d'initiation à une démocratie d'esprit républicain. C'est précisément pourquoi j'ai tenu à publier sa biographie et deux de ses grandes oeuvres au Québec : Le Sens commun et Les Droits de l'homme (Éditions du Septentrion).

    Enfin, il est vraiment étonnant qu'on ne parle presque jamais, chez nous, du républicanisme ou de la manière pour un peuple d'accéder à un système républicain (contrairement au système monarchique, si cher aux politicien-ne-s conservateurs et corrompus). Or pour Paine, la république est [textuellement] « la souveraineté de la justice » ! À la lumière des travaux de la Commission Charbonneau et des difficultés de l'autre commission... d'examen des conduites policières lors du « printemps québécois » de 2012, il semble bien que nous ayons encore beaucoup de Paine sur la planche au Québec.

    Solidairement et pour la suite de notre histoire !

    Citoyen Jean-Pierre Boyer
    Professeur à l'École des médias de l'UQÀM

  • Richard Laroche - Inscrit 13 mai 2013 09 h 52

    éducation = accès à l'information

    Très intéressant de confronter à l'ère de l'information des philosophies développées à une époque où le télégraphe n'existait même pas.

    Distinguons élite et représentants. Les représentants sont influençés dans leurs décisions par l'élite: lobbyies et influence intra-parti (lobbyisme indirect).
    "Si le processus qui [...] amène à contribuer politiquement n’est pas établi, alors il faut le créer."

    Le représentant, en ce sens, est à priori un centre d'information. C'est en lui donnant le pouvoir de contrôle de l'information qu'on empêche l'établissement de tout autre processus de contribution politique. Comment contribuer politiquement sans information? Quelle éducation sans information?

    "comment un système de relations particulières se perpétue-t-il dans le secret au sein des institutions ?"

    L'utilité souhaitée d'un État et du pouvoir de coercition, c'est l'imposition morale et démocratiquement acceptée de prendre à une majorité et de donner à une minorité. Dans une illustration idéalisée, on prend à la classe moyenne et aux riches pour donner aux pauvres.

    Les "relations particulières" (sous-entendant corruption) constituent un cas où le représentant contrôle l'information pour servir les intérêts d'une minorité sans le consentement éclairé de la majorité. Caricaturalement, prendre aux pauvres et à la classe moyenne pour donner aux riches. Ce type de communication se caractérise par une asymétrie de l'information provoquant un aléa moral. Il s'agit d'un problème principal-agent entre le Public et le représentant du Public. Quelle éucation sans incitatif?

    Le pouvoir de contrôle de l'information ne doit pas revenir au détenteur d'un mandat de représentation, mais au Public. Ainsi, les influences de l'élite sur nos représentants doivent être appréciés publiquement pour qu'une contribution politique puisse exister.

    En somme, le mandat de représentation doit autant que possible être limité dans son pouvoir de contrôle de l'information.