Libre opinion - Ne laisser personne de côté!

Agnès Maltais, ministre de l’Emploi, de la Solidarité sociale et de la Condition féminine, veut couper des allocations à l’aide sociale et répète qu’elle « n’échappera personne ». Ils seront supposément rencontrés dès le mois de juin, ces hommes seuls de 54 ans, à l’aide sociale depuis souvent plus de 10 ans et qui n’ont pas terminé une 5e secondaire. Les centres locaux d’emploi (CLE), pourtant en panne de personnel, leur trouveront un programme d’insertion au travail et un gentil employeur qui voudra bien leur donner une chance. À 55 ans. Vous y croyez, vous ? Je sais : les entreprises cherchent des travailleurs qualifiés, diplômés, ces temps-ci. Désolée, il n’y en a pas tellement à l’aide sociale. Sinon, vous pensez bien, ils seraient déjà au travail !

Au 30 septembre, on coupera aussi dans l’aide aux mères de jeunes enfants. Près de la moitié n’ont pas un diplôme d’études secondaires. Les rares fonctionnaires des CLE tenteront de les amener rapidement sur le marché du travail. Une baguette magique ne ferait pas mieux… mais dans la vraie vie, la ministre va « en échapper », des personnes pauvres, et beaucoup. Je ne suis pas seule à l’affirmer, plusieurs organismes sérieux ont dit exactement la même chose. Une question se pose alors : pourquoi cette obstination à couper dans les allocations de personnes déjà en situation de détresse ?

 

Comme un mauvais « remake »


En 2001, un gouvernement du Parti québécois lançait une consultation sur la lutte contre la pauvreté avec un document intitulé Ne laisser personne de côté. Un peu comme dans : « n’échapper personne » ! Pourquoi cette consultation ? Pour corriger l’impression désastreuse laissée par son insensibilité totale aux revendications relatives à la pauvreté, de la Marche mondiale des femmes en octobre 2000. Aussi pour répondre au formidable mouvement de solidarité qui avait émergé autour du projet de loi citoyen pour l’élimination de la pauvreté. En décembre 2002, une loi-cadre visant « à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale » était finalement adoptée et, qui plus est, à l’unanimité des voix à l’Assemblée nationale. Onze années plus tard, où en sommes-nous ? Ceux et celles qui sont au bas de l’échelle ont-ils amélioré leur sort ? Notre société est-elle moins inégalitaire ?


J’aimerais répondre oui à ces questions et passer à un autre appel. Mais nous n’en sommes pas là. Il y a moins de personnes à l’aide sociale aujourd’hui qu’il y a 11 ans. Les familles pauvres ont amélioré leur sort surtout à cause de l’augmentation importante des allocations pour les enfants. Et puis… c’est tout. En fait, le sort des personnes seules à l’aide sociale s’est grandement détérioré. Celles que l’on dit « aptes au travail » ont vu leur prestation à demi indexée durant quatre ans, gracieuseté du gouvernement libéral. On n’a connu aucune augmentation réelle de la prestation de base malgré une hausse importante du coût de la vie. Aujourd’hui, comme en 2002, une personne sur dix, au Québec, n’a pas un revenu lui permettant de couvrir ses besoins de base.


Et le nombre de travailleuses et de travailleurs pauvres augmente malgré une progression sensible du salaire minimum. Beaucoup de personnes au salaire minimum travaillent environ 25 heures par semaine. Comment arriver ? Sans compter tous ceux qui passent par des agences de placement temporaire pour dénicher un emploi généralement sous-payé ! Il n’est pas étonnant qu’entre 2008 et 2012, la fréquentation des banques alimentaires ait augmenté de 22 %.

 

Thérapie pour les angoissés fiscaux ?


Cette triste situation devrait secouer le gouvernement actuel, commander une intervention audacieuse et déterminée pour enfin s’attaquer à la pauvreté. En lieu et place, il coupe une allocation donnant juste un peu de répit à des parents de jeunes enfants et aux personnes qui atteindront l’âge de 55 ans le 1er juin prochain. Tout ça pour épargner 34 millions. Et pourquoi épargner 34 millions en sabrant le maigre, très maigre budget des plus pauvres ? Parce que ces personnes vulnérables, souvent en détresse physique et psychologique, ces exclus des salons mondains… doivent contribuer à une atteinte obsessionnelle de l’équilibre budgétaire en 2013-2014. Chacun doit collaborer, n’est-ce pas ?


Ce qui me révolte tout particulièrement, c’est que cet « effort budgétaire » est demandé à des personnes dépossédées d’une vie tout simplement décente. Pendant ce temps… eh bien, on ne demande aucun effort aux plus riches et aux entreprises. Il est vrai qu’il faut les ménager, ils font de l’angoisse fiscale ! Un psy gratis avec ça ?

 

Un défi, madame la ministre


Si vous voulez vraiment permettre à des milliers de personnes de sortir de la pauvreté, oubliez vos coupes et augmentez les prestations de base pour toutes les personnes assistées sociales. Embauchez des fonctionnaires pour les rencontrer et prendre le temps de bâtir avec elles un plan de retour au travail quand c’est possible et réalisable. Vous êtes aussi ministre du Travail ; faites le ménage dans les agences de placement ! Assurez-vous que des employeurs sont vraiment disposés à embaucher des travailleuses et des travailleurs sur une base régulière avec des salaires décents. Éliminez de la prestation des mères à l’aide sociale le montant reçu pour une pension alimentaire.


Si vous travaillez dans cette direction, alors je croirai que vous ne laissez personne de côté, que véritablement vous « n’échapperez personne ». Il y a des reculs qui sont l’expression du bon sens et de la générosité.

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14 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 8 mai 2013 01 h 10

    Le sens des valeurs...

    Si vous n'existiez, ma chère députée, il faudrait vous inventer.
    Votre plaidoyer nous rappelle à tous que, dans notre société, il y a des laissés-pour-compte et que c'est le politique qui doit s'en préoccuper avec compassion et avec le sens de la dignité humaine.

  • Camil Bouchard - Abonné 8 mai 2013 08 h 15

    Ne laisser aucun fait de côté

    Françoise David dénonce les coupes prévues par Agnés Maltais à l'aide sociale. Elle a parfaitement raison. Ces coupures sont inacceptables Mais, ce faisant, Mme David affirme faussement ce qui suit: "Il y a moins de personnes à l’aide sociale aujourd’hui qu’il y a 11 ans. Les familles pauvres ont amélioré leur sort surtout à cause de l’augmentation importante des allocations pour les enfants.Et puis… c’est tout. "Non ce n'est pas tout. Le taux de familles pauvres avec de jeunes enfants a considérablement diminué (de 43% à 52% selon le type de familles) et cela a commencé dès 1998 après la création du réseau des services éducatifs à tarifs réduits, et non pas suite à l'amélioration des allocations familiales. La création du réseau, par le PQ à l'époque, a permis à des milliers de femmes d'occuper un emploi et ainsi d'améliorer le revenu de leur famille.En fait, cette diminution du taux de pauvreté était largement complétée avant ce changement aux allocations familiales et est unique en Amérique du Nord. Quant à l'aide sociale, le pourcentage de familles monoparentales qu'on y retrouve est passé de 30% en 1991 à 12% en 2011, sans doute pour les même raisons sans oublier la loi sur l'équité salariale. C'est un énorme gain considérant que le nombre de familles monoparentales a très fortement augmenté durant cette période. Je sais, pour l'avoir vécu, qu'il est difficile de reconnaître ses bons coups à un adversaire politique, mais si on ne le fait pas, la population tire la conclusion que tous les efforts fiscaux auxquels elle consent ou est soumise ne riment à rien, ce qui nuit à la cause même que défend Françoise David. La partisanerie est mauvaise conseillère.

    • Marcel Bernier - Inscrit 8 mai 2013 10 h 56

      On peut finfinasser avec les chiffres, une approche bureaucratique qui a fait ses preuves pour confondre le badaud, il reste qu'il existe bel et bien une réalité : des hommes, des femmes, des enfants, tous citoyens à part entière, qui peinent à survivre (je dis bien survivre) avec la misérable allocation qu'on leur attribue.
      Madame David prend le taureau par les cornes lorsqu'elle énonce et je la cite : « On n’a connu aucune augmentation réelle de la prestation de base malgré une hausse importante du coût de la vie. » Quand vous savez le coût de l'achat d'un pain aujourd'hui, vous vous dites mais dans quel monde on vit pour appauvrir une partie de la population avec des arrière-pensées électoralistes. On ne parle pas de partisanerie, ici, de la part de madame David mais de solidarité.
      Et pour en finir avec ce sempiternel dossier, établissons un revenu minimum d'insertion, un revenu de citoyenneté pour sortir de la honte et du mépris que beaucoup de nos concitoyens vivent au jour le jour.

    • Richard Langelier - Abonné 8 mai 2013 14 h 57

      M. Bouchard, j'écoutais La Période des questions à l'Assemblée nationale, lorsque vous étiez responsable des questions d'Emploi et de Sécurité sociale dans le cabinet fantôme. Vous demandiez au ministre Béchard :
      - Pourquoi vous n'indexez pas pleinement les prestations d'Assistance-Emploi?
      - Il vaut mieux une indexation partielle que pas d'indexation du tout.

      Les députés libéraux applaudissaient à tour de bras.

      - Pourquoi vous ne redonnez pas la gratuité des médicaments d'ordonnance à toutes les personnes assistées sociales?

      Le ministre Couillard vous répondait :
      - C'est le gouvernement de votre parti qui l'a enlevée.

      J'avais de la compassion pour vous (de cum patiere, souffrir avec), mais je ne confesserai pas ici que je passais à Sexe et confidences, voire à Bleu nuit.

      En réalité, il faut nuancer la réponse du ministre Béchard. De mémoire, il n'y a pas eu d'indexation de 93 à 98 (donc fin du dernier gouvernement Bourassa jusqu'au Sommet socio-économique sur la Jeunesse). Il y a eu indexation complète, mais non rétroactive, puis indexation partielle. Je ne dessinerai pas un plan cartésien, mais je rappellerai que l'appauvrissement a repris, mais avec une pente moins raide.

      Je suis un membre très critique de Québec solidaire. Le point de vue partisan m'embête souvent. Souvent, la Raison politique a ses raisons que le cœur ne connaît pas. Je devrais sans doute choisir la contemplation. N'ayez crainte, je ne vous demande pas un conseil!

    • Marc-André Roche - Inscrit 8 mai 2013 15 h 37

      Bravo monsieur Bouchard! Vous conjuguez réalisme et intelligence du coeur. Une voix qui manque au débat, aujourd'hui caractérisé par la partisanerie à outrance et une certaine montée aux extrèmes, à gauche comme à droite.

      Ces populismes nuisent à la qualité du débat public. On traite toutes les avancées comme des reculs puisqu'on ne les compare pas à la situation qu'on améliore, mais par rapport à un idéal théorique, par nature inatteignable. Parler avec des intégristes de gauche ou de droite, c'est un peu comme discuter avec la droite religieuse. Tout est binaire: vérité ou hérésie.

      La situation actuelle dans l'aide sociale n'est pas saine. Des gens, jugés automatiquement inaptes à travailler, n'ont accès aucune ressource pour intégrer le marché du travail et restent prisonniers de leur misère. Pire: près de 75% des jeunes assistés sociaux le sont pour la deuxième génération. Cette trappe de pauvreté est proprement scandaleuse. Préserver le statu quo, c'est soutenir la pauvreté; pas les pauvres.

      Une grande avancée a été faite avec le réseau de CPE, comme vous le rappelez. Il faut poursuivre dans cette voie. D'abord, cessons de déclarer automatiquement inaptes des gens qui ne le sont pas nécessairement, et offrons leur le coup de pouce dont ils auraient besoin pour sortir de la misère.

      Et il y a les montants de base versés aux personnes seules, qui ne permettent pas de vivre. Le coût du logement a explosé ces dernières années; pas les prestations. Il faut corriger ça.

      Revenu de citoyenneté? J'en suis. Rapatrions l'assurance-chômage et mettons en place une politique de la population qui conjugue revenu et formation pour non seulement permettre aux gens de vivre mais de s'épanouir. Ah, j'oubliais: Ottawa a dit non. Et constitutionnelement, il a le droit de nous envoyer promener. C'est sûrement la faute à Pauline Marois...

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 8 mai 2013 08 h 45

    Le revenu de citoyenneté.

    Je suis partisan du revenu de citoyenneté, aussi appelé revenu minimm garanti où la suvie n'est pas reliée au travail. Michel Chartrand avait écrit un livre sur le revenu minimum garanti. Je pense que nous devrions en tant que société y réfléchir commme il faut.

  • Jean Lapointe - Abonné 8 mai 2013 09 h 40

    A ce que je sache c'est Agnès Maltais qui est la ministre responsable.


    Françoise David peut toujours protester contre les mesures qu'entend prendre Agnès Maltais si elle le juge à propos et faire ses propres propositions si elle pense que ses solutions sont meilleures que celles de Madame Maltais.

    Mais j'ai la désagréable impression que Françoise David «utilise» les personnes concernées pour faire pression sur le gouvernement de Pauline Marois et pour tenter «d'imposer» ses volontés.

    Elle devrait tenir compte il me semble du fait que c'est Agnès Maltais qui est la ministre responable de l'aide sociale et non pas elle.

    Elle se comporte d' une drôle de façon Françoise David je trouve. On dirait qu'elle est incapable de traiter d'une question sans faire preuve de partisanerie et, évidemment, elle se sent toujours obligée de faire la morale aux gens qui ont de l'argent et aux entreprises.

    Le monde est donc bien méchant pour Françoise David et c'est donc effrayant.

    Il me semble que ce n'est pas là une bonne façon de se comporter quand on désire sincèrement améliorer le sort des gens mal pris.

    Est-elle vraiment sincère? Il m'arrive d'en douter.

    Sur le fond du problème, je ne me sens pas en mesure de me prononcer parce que je ne m'y connais pas suffisamment dans ce domaine.

    Je trouve les intentions d' Agnès Maltais louables mais je ne sais pas si elle prend vraiment les bons moyens pour parvenir aux objectifs qu'elle poursuit.

    Il me semble qu'il faudrait essayer de traiter ce problème avec calme et éviter de soulever les passions, ce que fait je trouve Françoise David.

    Ses émotions, il faut il me semble tenter de les contrôler.

  • Maxime Dion - Inscrit 8 mai 2013 09 h 49

    Coup de Jarnac

    Grâce au PQ, nous avons appris que les riches aussi avaient des droits, et que ces derniers pouvaient souffrir d'angoisse fiscale, tandis que les pauvres –prestataires de l'Aide sociale et petits salariés confondus- souffrent tout bonnement d'angoisse existentielle…

    En ce qui me concerne, de concert avec la ribambelle de promesses non tenues, ce coup de Jarnac à l'encontre des pauvres de la province va sonner le glas du PQ aux prochaines élections.

    • Michel Gagnon - Inscrit 8 mai 2013 12 h 27

      À M. Dion:
      Intéressant, votre commentaire surtout lorsque vous écrivez:
      «En ce qui me concerne, de concert avec la ribambelle de promesses non tenues, ce coup de Jarnac à l'encontre des pauvres de la province va sonner le glas du PQ aux prochaines élections.»
      J'ajouterais: ... et ramener les libéraux au pouvoir! Et eux ils vont en prendre soin des pauvres, n'est-ce pas? Mais c'est ce que désire au fond Mme David. Le sort des pauvres est sa deuxième priorité; sa première priorité étant d'éliminer un compétiteur qui lui fait ombrage. Difficile d'être plus machiavélique que ça.
      Alors finissons-en avec Québec Solidaire: mettons-les au pouvoir à la prochaine élection. Quatre ans de pouvoir va définitivement sonner le glas de QS... mais peut-être du Québec aussi! Non, j'avoue, ce serait agir de façon aussi machiavélique que Françoise David.

    • Solange Bolduc - Inscrite 8 mai 2013 15 h 42

      Entièrement d'accord avec vous M. Gagnon!

      Au lieu de permettre au gens qui sont sur l'aide sociale de réfléchir sur ce qui est proposé, Mme David met de l'huile sur le feu, plus encore: elle cherche à créer le désordre dans la société pour pouvoir accuser ensuite le gouvernement d'avoir mis le feu au poudre. De la pure démagogie !