Libre opinion - Entre Boston et la Syrie, un marathon d’indifférence

Cela fait deux ans que je suis revenue de la Syrie, où j’ai effectué un stage de quatre mois à l’ambassade du Canada. Ce fut une expérience enrichissante à tout point de vue : culturel, politique et surtout humain. Mais, ce qui nous frappait en Syrie, c’était la quiétude qui régnait dans la capitale. On ne comprenait pas comment un pays, qui se situe dans l’une des régions les plus instables du monde, pouvait réussir à imposer une telle paix. Dans les coulisses, nous savions que c’était une paix artificielle, mais la fin justifie parfois les moyens, et nous étions heureux de pouvoir nous promener librement et en toute sécurité dans les rues de la vieille ville historique jusqu’aux petites heures du matin.


Quand j’ai quitté la Syrie pour regagner le Canada au début du mois de janvier 2011, le Printemps arabe commençait déjà à se faire sentir en Tunisie, mais cela laissait les gens presque indifférents : la Tunisie n’a jamais été un grand pays d’un point de vue géopolitique. Un quelconque homme s’est immolé par le feu et la vie continue. Il n’y avait pas de lien à faire, ou pas encore. Mais, après la Tunisie, l’Égypte a suivi. La démission de Moubarak a pris tout le monde par surprise. L’Égypte n’est pas la Tunisie. La chute d’un joueur aussi important a ébranlé le monde arabe et a inspiré la majorité silencieuse à descendre à son tour dans la rue. Le monde arabe nageait désormais dans des eaux troubles. En dépit de cela, Bachar al-Assad continuait à afficher un sourire niais, rassurant sa population que la Syrie était l’exception. Se sentant proche de son peuple et de ses revendications, Al-Assad voulait s’épargner un sort semblable à celui de ses anciens vis-à-vis. La communauté internationale croyait aussi que la Syrie allait être l’exception. Ce n’était dans l’intérêt de personne de voir ce pays tomber. Sa paix artificielle permettait de pondérer l’instabilité de cette région du monde. Après tout, la Syrie était vue par certains comme le « meilleur ennemi » à avoir comme pays limitrophe.


La Syrie s’est en effet révélée être l’exception, mais pas comme on le pensait. Bachar al-Assad n’est pas parti comme ses autres amis. Il faut dire que, contrairement à Ben Ali et Moubarak, il n’était pas pris au dépourvu. Il a eu longuement le temps de préparer des scénarios et des stratégies. Entre partir et rester, il a décidé de s’accrocher. Et il s’accroche à ces dizaines de milliers de Syriens qui le soutiennent encore. Mais ce qu’il n’a pas compris, c’est que leur soutien, tout comme la paix qu’il a réussi à imposer, n’est pas un vrai choix politique, mais plutôt le résultat de l’absence d’une solution de rechange politique. Si j’étais une Syrienne de confession chrétienne, moi aussi je soutiendrais le régime d’Al-Assad, parce que le contraire est encore moins alléchant. Regardez ce qui se passe en Irak. Les Irakiens chrétiens regrettent beaucoup le départ de Saddam Hussein. Parce qu’il y a des avantages à avoir un régime dictatorial : c’est qu’il peut protéger quiconque trouve grâce à ses yeux. Le contraire est tout aussi vrai : les Irakiens chrétiens faisaient partie de ce peuple que Saddam Hussein avait décidé de protéger ; les Kurdes, non.


On ose à peine imaginer ce qu’il adviendra de la Syrie dans les prochaines années. On parle à présent de la Syrie comme d’un fait anecdotique. Des chiffres nous parviennent d’ici et là. Le quotidien ne fait pas la nouvelle. On passe à autre chose. Mais, hier, un événement est venu nous rappeler que les vies humaines n’ont pas la même valeur. En plus de toutes les inégalités et les asymétries entre les pays riches et les pays pauvres, la couverture médiatique d’un événement par rapport à un autre creuse davantage ce fossé. J’étais triste pour les victimes du marathon à Boston, mais j’étais tout aussi triste pour les 50 personnes décédées dans un attentat à Bagdad, qui fut complètement éclipsé par l’attentat commis à Boston. Fait banal et habituel. Ne dit-on pas que l’habitude est une grande sourdine ? Un ami, qui travaille sur le dossier irakien, rouspétait parce qu’il devait écrire un autre rapport - l’énième - sur des attentats perpétrés dans la capitale irakienne, dont le contenu ne différait de ses autres rapports sur le même sujet que par la date et le nombre de morts.


Demain, il y aura un autre attentat en Syrie, mais on continuera à se préoccuper de ce qui s’est passé à Boston. Et on parlera des attentats de Boston chaque fois que des coureurs franchiront la ligne d’arrivée. Parallèlement à cela, des gens, aux quatre coins du monde, continueront de tomber tous les jours sans pour autant faire la manchette. Finalement, je m’aperçois qu’il y a pire que la mort dans cette vie : il y a l’indifférence.


Sahar Ghadhban, Ottawa

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