Libre opinion - L’animateur de nos évolutions tranquilles

Guy Beaugrand-Champagne a passé toute sa carrière à tenter de définir l’objet de son travail. Éducation, communication, résolution de problèmes, prise de décisions, il a fini par préférer animation - une animation dont le but était, toujours, l’action collective.


Dès la fin des années 40 et au coeur des grands bouleversements sociaux du Québec de la deuxième moitié du XXe siècle, il a travaillé dans les administrations publiques, les entreprises, les coopératives, les OSBL, les universités. Du Service d’extension de l’éducation de l’Université de Montréal au Département de communications de l’UQAM, en passant - dans le désordre - par le Bureau d’aménagement de l’est du Québec, la Société de mathématiques appliquées, Desjardins, le programme Société nouvelle de l’ONF, les centrales syndicales (CSN, FTQ), l’UNESCO et l’ACDI, la liste des organisations, petites et grandes, marquées par son approche unique est impossible à compiler. La somme de ses interventions a abondamment contribué aux changements qui se sont produits au Québec durant la Révolution tranquille, et bien après.


Titulaire d’un baccalauréat en droit et d’une maîtrise en relations industrielles, Guy Beaugrand-Champagne n’avait toutefois que peu d’intérêt pour l’érudition académique, et la déférence envers la hiérarchie n’était pas son fort. Dans toutes ses interventions, sa première précaution consistait à poser le principe de l’expression égalitaire de tous et la possibilité qu’elle contribue à élaborer un entendement (un de ses mots préférés) utile à la communauté, à ce moment particulier. Pour lui, l’animation reposait sur « le postulat qu’un groupe en situation, quel qu’il soit, peut, grâce à l’intervention d’un animateur, en venir à constituer un meilleur véhicule de connaissance (étude et définition de situations, de décisions et d’actions) ». Aucune volonté d’orienter, ni vers un comportement exemplaire ni dans le sens d’un idéal. Sensible, empathique, habile, son travail était le fruit d’une observation minutieuse de « la logique d’élaboration et d’accomplissement de l’action collective ». Tous ses étudiants se souviennent de la représentation visuelle de ce processus en forme de roulette se reproduisant en coquille d’escargot. Il la nommait sa jarnigoine.


Sa neutralité inébranlable ne l’empêchait pas d’avoir des convictions. Il voulait l’indépendance du Québec et il était un ardent défenseur de sa langue, qu’il voyait comme un outil de développement et d’émancipation. Il plaidait aussi pour l’autonomie et le sens de la responsabilité individuelle. Mais il précisait : « Je n’ai pas milité, je ne milite pas. Je suis devenu une espèce de solitaire, j’ai appris à me débrouiller et à vivre par mes propres moyens ».


Éminemment flexible, sa méthode exigeait de ne jamais plier les personnes ou les situations dans un cadre prédéfini : elle s’est avérée tout aussi féconde à l’étranger, dans des contextes aussi différents que les villages turcs, où il a travaillé pendant quatre ans pour l’UNESCO au tournant des années 60, ou au Niger, quelque 10 ans plus tard, cette fois pour le compte de l’ACDI.


Pionnier des démarches participatives, Guy Beaugrand-Champagne est décédé le dimanche 17 mars à l’hôpital Notre-Dame de Montréal, à l’âge de 91 ans. Proche en cela de ses amis africains, son travail s’inscrivait dans l’oralité. Il nous en laisse peu de traces. Toutefois, nombreux de ceux qui l’ont côtoyé ressentent aujourd’hui de la gratitude pour cet homme d’exception. Du lointain Sahel nous est parvenu ce message : « Guy m’a toujours étonné par sa grande empathie et par sa curiosité pour toutes les expériences humaines. Puisse la terre lui être légère. »

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