Mgr de Laval, Michel Le Tellier et la fondation du Séminaire de Québec le 26 mars 1663

Le séminaire de Québec
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Le séminaire de Québec

Le 26 mars 1663 revêt une importance particulière dans l’histoire du Canada français. Ce jour-là, François de Montmorency-Laval, «évêque de Pétrée, vicaire apostolique en Canada, dit la Nouvelle-France, nommé par le Roy, premier évêque dudit pays, lorsqu’il aura plu à notre Saint Père le Pape y ériger un évêché» a signé un document officiel établissant le Séminaire de Québec. Ce séminaire prend la forme à la fois d’un établissement devant instruire les clercs «dans les vertus et les sciences convenables à leur état» en formant «les jeunes gens qui paraîtront propres au service de Dieu» et d’un «chapitre d’ecclésiastiques choisis par les évêques dudit pays», chapitre disposant de ressources financières propres.

De ce séminaire fondé moins de 27 ans après le «New College» de Cambridge (fondé le 18 septembre 1636, devenu le Harvard College en 1639 et la Harvard University en 1780) sont issues l’université Laval et, indirectement, l’université de Montréal (qui est issue de l’université Laval à Montréal).

En avril 1663, quelques jours après la signature du document du 26 mars, l’approbation du roi fut donnée pour l’établissement du Séminaire de Québec. Cette approbation porte deux signatures : celles de Louis XIV et de Michel Le Tellier, alors secrétaire d’État de la Guerre. Cette dernière signature étonne. Elle est révélatrice d’un tournant majeur dans l’histoire de la Nouvelle-France. Voici comment.

Le 14 février 1663, un document est signé par lequel la Compagnie de la Nouvelle-France «abandonne» la Nouvelle-France au roi Louis XIV. Ce document comporte plusieurs signatures, y compris celle de Louis Robert de La Fortelle, le fils de Mademoiselle Choart de Buzenval, une cousine germaine de Michel Le Tellier. Un mois plus tard, le 21 mars 1663, Louis Robert devient le tout premier intendant de la Nouvelle-France (il ne viendra jamais au Canada). Deux jours plus tard, François de Montmorency-Laval fonde le séminaire de Québec, puis, peu après, Louis XIV et Michel Le Tellier approuvent cette fondation.

Le 20 avril 1663, Henri-Auguste Loménie de Brienne est contraint par Louis XIV de céder la charge de secrétaire d’État des Affaires étrangères, de laquelle relève alors la Nouvelle-France, à Hugues de Lionne qui, au lendemain de l’arrestation de son ami Nicolas Fouquet, était devenu l’allié de Michel Le Tellier. Entre cette date et la fin d’avril 1663, Louis XIV et Hugues de Lionne signent l’édit de création du Conseil souverain de la Nouvelle-France.

Le 1er mai 1663, un protégé de Mgr de Laval, Augustin de Saffray de Mézy est nommé gouverneur de la Nouvelle-France et, le 7 mai suivant, Louis Gaudais, sieur de Dupont, est envoyé outremer comme «commissaire pour faire rapport sur le Canada».

Au même moment, l’opération «Filles du Roi» débute. Le premier contingent de ces dernières arrive à Québec le 7 août 1663. Le 19 novembre suivant, le militaire Alexandre de Prouville, marquis de Tracy, est envoyé au Canada comme lieutenant général. En mai 1664, la Compagnie des Indes occidentales est lancée. Enfin, en décembre 1664, à titre de ministre de la Guerre, Michel Le Tellier ordonne au régiment de Carignan-Salières de se rendre en Nouvelle-France pour mettre un terme aux attaques iroquoises.

Que Michel Le Tellier envoie le régiment de Carignan ne saurait étonner puisqu’il était ministre de la Guerre. Mais comment expliquer qu’il signe le document approuvant la fondation du Séminaire de Québec le 26 mars 1663 ? L’explication pourrait se trouver dans le mariage qu’a fait le marquis de Louvois, le fils aîné de Michel Le Tellier, un an plus tôt, le 19 mars 1662. Ce jour-là, Louvois a épousé Anne de Souvré, l’héritière d’une famille de la très haute noblesse de France.

Anne de Souvré n’a jamais connu son père, Charles de Souvré, puisqu’elle est née posthume. Sa mère, Marguerite Barentin de Villeneuve, s’est remariée avec Urbain II de Montmorency-Laval, marquis de Bois-Dauphin, un cousin «éloigné» de Monseigneur de Laval et le fils de la célèbre «Madame de Sabl » qui tenait un salon littéraire. Anne de Souvré, demi-sœur de Charles et de Jacques de Montmorency-Laval, étant devenue la belle-fille de Michel Le Tellier, il n’était que normal que Mgr de Montmorency-Laval recherche et obtienne l’appui de Michel Le Tellier pour la création du Séminaire de Québec.

Cette période faste de l’histoire de la Nouvelle-France se termina le 7 mars 1669 avec la nomination de Jean-Baptiste Colbert au poste de secrétaire d’État de la Marine. C’est à ce moment que la Nouvelle-France cessa de relever d’Hugues de Lionne pour passer sous le contrôle total de Colbert.

Il revint à Jean Talon, intendant d’armée nommé intendant de la Nouvelle-France par Lionne le 23 mars 1665 à la recommandation de Michel Le Tellier, d’assurer la transition entre les deux administrations. Il tentera de perpétuer le rêve de ceux qui l’avaient nommé, mais il n’y parviendra pas. Colbert mettra un terme, en 1673, à l’opération des Filles du Roi et il appliquera à la Nouvelle-France un colbertisme particulièrement rigide qui disqualifiera l’économie canadienne face à la concurrence des colonies anglaises voisines.

La plupart des historiens québécois ont totalement négligé les rôles joués par Hugues de Lionne et Michel Le Tellier au cours de cette période charnière de notre histoire. La célébration du 350e anniversaire de la fondation du Séminaire de Québec nous fournit l’occasion de rendre enfin justice à ces derniers.

Dernier détail : Michel Le Tellier a fait une autre contribution significative à l’histoire des universités de la francophonie. En avril 1679, devenu chancelier de France, il a rétabli, après quatre cent soixante ans, l'enseignement du droit civil à l'Université de Paris. Cet enseignement avait été interdit le 11 mai 1219 par une bulle du pape Honorius III. Aussi, Le Tellier doit-il, à juste titre, être considéré comme le père des facultés de droit de France et des pays de tradition française.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

3 commentaires
  • Claude Jean - Inscrit 27 mars 2013 16 h 25

    Séminaire de Québec : édifier et perpétuer l’Amérique française

    Séminaire de Québec : édifier et perpétuer l’Amérique française.par Équipe de rédaction de l'Encyclopédie et Harvey, Christian


    Séminaire de Québec vu du Vieux-Port de Québec, 2008

    Le Séminaire de Québec a été fondé en 1663 par Mgr François de Laval, premier évêque de la Nouvelle-France, afin d’édifier en Amérique les bases de l’Église catholique canadienne. Le Séminaire avait notamment comme responsabilité de veiller à la formation des prêtres, à l’encadrement des pratiques religieuses des colons et à l’évangélisation des autochtones. Après la Conquête britannique, cette communauté de prêtres diocésains deviendra une importante institution d’enseignement en mettant sur pied le Petit séminaire qui offrira le cours classique. En 1852, le Séminaire consolide sa mission éducative avec la fondation de l’Université Laval, première université de langue française en Amérique du Nord. Aujourd’hui, le Séminaire de Québec constitue un ensemble institutionnel d’une valeur exceptionnelle au cœur du Vieux-Québec, classé monument historique en 1968, dont certaines sections remontent au Régime français.

    Pour en savoir plus:

    http://www.ameriquefrancaise.org/fr/article-660/S|

    Hommage au Séminaire de Québec!

  • Claude Jean - Inscrit 27 mars 2013 16 h 31

    Acte de fondation du Séminaire de Québec – 26 mars 1663

    Acte de fondation du Séminaire de Québec – 26 mars 1663 [détail]
    Musée de la civilisation, fonds d’archives du Séminaire de Québec, photographe : Nicola-Frank Vachon – Perspective, Polygraphie 9, no 1

    Signée de la main de Mgr de Laval « François évêque de Petrée », datée du 26 mars 1663, scellée, enregistrée au Conseil Souverain, le 10 octobre 1663, signée de Jean-Baptiste Peuvret de Mesnu, greffier en chef du Conseil souverain. Le fait que sa calligraphie est identique à celle des lettres patentes signées Louis XIV fait dire à Amédée Gosselin (archiviste du Séminaire de 1904 à 1936) que c’est certainement Laval qui a dicté les Lettres patentes au même scribe de la chancellerie de Paris.

    http://www.mcq.org/rares/2013/index.php?p=seminair