Libre opinion - L’autonomie et l’influence des parents, des gains de la Révolution tranquille

Le « Devoir d’histoire » de Vincent Geloso du 9 février concernant l’intervention de l’État en matière d’éducation pendant la Révolution tranquille continue de susciter les réactions. Un point en particulier m’a fait tiquer, d’autant que j’ai déjà lu ailleurs la même affirmation. Il écrivait samedi : « Entre 1945 et 1960, l’État québécois intervenait très peu dans le domaine de l’éducation. Les écoles étaient largement autonomes et les parents avaient une influence importante sur le parcours scolaire de leurs enfants. »


Certes, l’État lui-même n’intervenait que très peu. Et pour cause ! Depuis 1875, il avait abdiqué ses responsabilités en matière d’éducation en en confiant totalement la gouverne aux Églises catholique et protestante. La première était représentée par le Comité catholique du Conseil de l’instruction publique et la seconde, par le Comité protestant. Au plan exécutif, tout passait par le Département de l’instruction publique et son surintendant, que le frère Untel qualifiera malicieusement de « Dieu le père qui est à Québec ».


En fait, les règlements, les instructions, les programmes scolaires édictés par ces instances étaient extrêmement pointus et détaillés ; ils ne laissaient que fort peu de marge de manoeuvre aux enseignants et enseignantes. Chacun savait à la semaine près ce qu’il devait enseigner et comment le faire grâce aux programmes « catalogues » qui leur étaient imposés. Et les inspecteurs d’école étaient là pour s’assurer que tous marchaient dans le droit chemin. Il en allait de même dans les écoles normales soumises aux diktats de ces mêmes instances. En fait, l’autonomie dont jouissent maintenant les enseignants, en vertu même de la Loi sur l’instruction publique, n’a rien à voir avec ce qu’ont connu leurs aînés.


Pour ce qui est de l’« influence importante » qu’auraient exercée les parents d’avant 1960, là aussi, Geloso se trompe. Aucun organe ne les représentait. Cela viendra à compter de 1971 quand on créera les comités d’école sous la recommandation du rapport Parent avec l’appui du Conseil supérieur de l’éducation. Les conseils d’orientation verront le jour autour de 1979-1980 et les conseils d’établissement vers 1987-1988. Ils y exercent maintenant conjointement un pouvoir limité, mais significatif sur la vie des écoles en partenariat avec les personnels. Ils sont nommés et représentés au conseil des commissaires et la Fédération des comités de parents du Québec est l’interlocuteur officiel du MELS.


Les parents n’avaient par ailleurs aucun droit de représentation, à leur titre même de parents, au sein des commissions scolaires : seuls votaient les propriétaires fonciers. Au surplus à Montréal et Québec, les commissaires seront nommés par l’archevêque, la municipalité et le gouvernement jusqu’en 1973, date de l’instauration généralisée du suffrage universel. Ce n’est qu’en 1960 que Paul Gérin-Lajoie fera adopter une loi accordant, hors Montréal et Québec, le droit de vote aux parents ayant des enfants de 18 ans et moins.


Bref, le droit des parents de participer activement à la vie de l’école et celui des enseignants à l’autonomie professionnelle est le résultat d’une lente évolution dont on retrouve quelques traces dans les années 50. Ce droit sera promu par le rapport Parent des années 60 et consacré progressivement depuis par des lois de l’Assemblée nationale.

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Jean-Pierre Proulx - Journaliste et professeur retraité, Montréal

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8 commentaires
  • André Lefebvre - Inscrit 14 février 2013 08 h 55

    Certitude

    Une chose est assurée par les résultats obtenus:

    L'éducation et l'instruction obtenues par les collèges classiques de l'époque étaient de beaucoup supérieures à ce que nous obtenons de nos jours. On n'a qu'à observer tous les niveaux de notre société actuelle; que ce soit au niveau administratif jusqu'au niveau des humoristes. Comparez Tremblay à Drapeau ou les Cyniques à Mike Ward.

    André Lefebvre

    • Sylvain Auclair - Abonné 14 février 2013 16 h 09

      Gérald Tremblay est né à Ottawa. Je ne sais pas où il a étudié, mais si c'est au Québec, étant donné son âge (il est né en 1942), il aura fréquenté un collège classique.

      Quant à Mike Ward, il a «skippé» le cégep et est allé directement à McGill... C'est en tout cas ce qu'il a déjà raconté.

      Quant à l'efficacité... Par l'ancien système, on obtenait son bacc. à 24 ans. Maintenant, c'est 22 ans. Faudrait peut-être rallonger le cégep général.

    • Simon Chamberland - Inscrit 14 février 2013 20 h 54

      Quelle était la proportion de Québécois ayant accès au Collège Classiques ?
      C'était une minorité.

      Quelles étaient les capacités des étudiants des Collèges Classiques en mathématiques et en sciences ?
      C'était faible.

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 14 février 2013 21 h 46

      Trois membres des Cyniques étaient détenteurs d'un LL.L. (Bacc en Droit) et le quatrième avait un ou plusieurs diplômes en philo. Les quatre ont étudié à l'UdeM. Rendu là, l'influence relative du niveau de difficulté de l'école secondaire n'a plus tellement d'importance.

  • Claude Smith - Abonné 14 février 2013 09 h 23

    Je suis d'accord

    Je suis d'accord avec l'analyse que vous faites quant à l'influence parentale et le degré d'autonomie des écoles à l'époque des années précédant la révolution tranquille. Contrairement à M. Geloso qui base son analyse sur des considérations statistiques, je base la mienne sur du vécu et sur des observations telles que celles dont fait mention M. Proulx.

    Claude Smith

  • Michèle Poupore - Inscrite 14 février 2013 10 h 45

    La Réforme et la décentralisation des pouvoirs de l'État

    Il est malheureux que Geloso, ne tienne pas compte de la Réforme de la gouvernance scolaire qui a pris place au Québec, dans les dernières années. D'ailleurs depuis les années 90,la tendance dans les milieux scolaires est à la décentralisation des pouvoirs étatiques. Son approche de la question est intéressante mais aurait gagné: en se prolongeant au-delà des années 60; en enrichissant son regard par un examen plus approfondi de l'évolution des structures scolaires.

  • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 14 février 2013 10 h 45

    M. André Lefebvre a raison

    On juge d'un arbre à ses fruits, et l'on ne peut comparer la culture et la profondeur de la vision des élèves de l'école classique avec la culture de troupeau terre-à-terre véhiculée aujourd'hui.

    Je regarde l'instruction impeccable de mes parents. Je regarde l'instruction primaire de mes grands-parents cultivateurs, qui écrivaient un français sans faute et savaient compter. Je suis bien obligé de constater que l'éducation a régressé et que les parents sont beaucoup moins satisfaits aujourd'hui de l'éducation de leurs enfants, que ne l'étaient mes grands-parents.

    Et ce malgré toutes les tapes sur le ventre et dans le dos qu'aiment se donner nos fonctionnaires de l'éducation, eux, très satisfaits...

  • Pierre Grandchamp - Abonné 14 février 2013 17 h 23

    Ce ne serait pas une question d'accès mais de persévérance?

    Michel David, dans "L'envers de la gratuité" donne un aspect à considérer dans le débat.

    J’ai beaucoup de respect pour le professeur d’économie Pierre Fortin de l’UQAM et je vous invite à lire son point de vue sur les frais de scolarité universitaires.

    "La hausse des frais de scolarité ne fait pas l’affaire des étudiants. En contrepartie des avantages que ces jeunes tireront de leur diplôme universitaire, sommes-nous malvenus de leur demander d’augmenter un peu leur contribution ?"

    http://www.lactualite.com/economie/...

    En fait, explique Pierre Fortin, les jeunes Québécois ne souffrent pas principalement d’un problème d’accès aux études universitaires, mais bien plutôt d’un problème de persévérance jusqu’au diplôme.

    Selon les données de Stats Canada 2009 :

    % des étudiants qui ont accès au bac.:Québec 46% Reste du Canada 37%

    % d’obtention du diplôme : Québec 28% Reste du Canada 30%.

    D'autre part, j'estime qu'en adoptant la politique de la chaise vide l'ASSÉ commet une erreur. IL va lui être difficile d'aller chercher de la sympathie dans le public.