Libre opinion - Des textes de piètre qualité nuisent à notre chanson

La chanson québécoise est en crise. C’est ce que plusieurs ont constaté au forum « La chanson québécoise en mutation », qui s’est clos le 5 février. Je prétends que la faible qualité des textes est en partie responsable de cette situation.


Voilà pourquoi j’adresse la requête suivante à nos chansonniers : vous serait-il possible de mettre en musique un peu moins vos propres textes et un peu plus ceux de nos poètes ? Car, malheureusement, peu d’entre vous manient aussi bien la plume que l’archet. J’en imagine certains en train de s’esquinter pour trouver, avec le dictionnaire approprié, la bonne rime, le bon mot, et pour donner quoi finalement ?


Je le dis ici : les textes de neuf chansons sur dix me rentrent par une oreille et me sortent par l’autre. Aucune beauté, aucune consistance, aucune profondeur ne s’en dégagent ; souvent même, ils m’apparaissent insignifiants (bien entendu, le joual n’est pas en cause). Cela est d’autant plus dommage que les musiques qui les accompagnent sont parfois belles. On se dit alors : « Flûte ! Voilà une autre chanson que je vais écouter d’une seule oreille. » Autant écouter alors les chansons anglo-saxonnes.

 

Poésie mal-aimée


Les Félix Leclerc et les Boris Vian sont rarissimes en ce monde francophone, car il est difficile d’exceller à la fois dans les domaines littéraire et musical. Comme Robert Charlebois l’a fait avec Ducharme, Claude Gauthier avec Verlaine et d’autres avec Miron, je rêve de voir de fameux mélodistes comme Claude Dubois, Daniel Bélanger et Ariane Moffatt faire de même avec les textes de nos jeunes poètes les plus aguerris, qui ont produit des textes cent fois ciselés, souvent joyaux de pureté, reflets de notre époque, avec pour seul matériau des mots. Et ces derniers ne demanderaient pas mieux, j’en suis convaincu, que d’être chantés, car les poètes ont intérêt à faire connaître la poésie, aujourd’hui mal-aimée.


D’aucuns diront que la poésie se suffit à elle-même, générant sa propre musique. Peut-être. En ce qui me concerne, les textes d’Apollinaire, Baudelaire et Rimbaud n’ont jamais été aussi beaux que chantés par Léo Ferré, et de même ceux d’Aragon par George Brassens et Jean Ferrat.


Les grands compositeurs ne s’y sont pas trompés non plus. Tchaïkovski a mis Pouchkine en musique, Duparc a fait de même avec Gautier, Ives avec Kipling, Theodorakis avec Gatsos, Liszt avec Hugo, pour n’en nommer que quelques-uns, et, comme on le sait, les plus grands ont abondamment puisé dans un long et célèbre poème : la Bible. Ils ont compris qu’un faible texte dépare une belle musique, alors qu’un puissant la rehausse et concourt à engager l’ensemble sur la voie de la pérennité.


Qui sait, la belle poésie pourrait en retour inspirer nos musiciens. Richard Strauss, qui a entre autres mis en musique Goethe, a raconté un jour : « Je prends un livre de poésie, je le feuillette distraitement ; un poème me saute aux yeux, et souvent, bien avant de l’avoir lu en entier comme il faut, je trouve une idée musicale ; je m’assieds, et en dix minutes, le lied est achevé. »

***
 

Sylvio Le Blanc - Montréal

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20 commentaires
  • Gilles Bousquet - Abonné 11 février 2013 06 h 21

    C'est en r'venant d'Rigaud..

    Des textes anglais pour nos chanteurs, la grande mode au Québec et en France, aussi.

  • Gertrude Deslauriers - Inscrit 11 février 2013 06 h 37

    apprendre la langue

    Il faudrait aussi dire à certains de nos artistes subventionnés, que d'employer des sacres dans leurs chansons ou bien des moé, toé, asteur et icitte, ne font pas d'eux de meilleurs Québécois.

  • Claude Smith - Abonné 11 février 2013 08 h 25

    J'aimerais...

    J'aimerais que vous ayez raison. Toutefois, j'ai l'impression que la chanson dite commerciale est celle qui se vend le plus auprès de la clientèle québécoise. Je parle de cette chanson qui se rapproche de la chanson américaine et qui s'éloigne de ce qu'on appelle la chanson à texte. Je parle de cette chanson qui a besoin d'être supportée par un important dispositif visuel et sonore pour faire son effet. Dans un tel contexte,les mots perdent leur importance. C'est la même chose quand il est question du cinéma, entre le film populaire à l'américaine et le cinéma d'auteurs qui lui aussi n'obtient pas la faveur d'une majorité de québécois.

    Claude Smith

    • France Marcotte - Inscrite 11 février 2013 09 h 45

      Les magnifiques et stimulants poèmes de Gaston Miron mis en chanson par Chloé Ste-Marie puis par les 12 Hommes rapaillés avec la musique très inspirée de Gilles Bélanger ont pourtant eu un grand succès.

      Je dirais même que cela répondait à un immense besoin.

  • Sylvain Perreault - Abonné 11 février 2013 08 h 51

    L'ignorance et le mépris

    Quel mépris injuste pour les artisans de la chanson québécoise ! M. Le Blanc semble figé dans une nostalgie du passé. Ou bien, il fait preuve de fermeture d’oreille devant le foisonnement créateur de nos artistes.

    Vous citez le forum La chanson québécoise en mutation, pour y aller d’une hypothèse douteuse et boiteuse. « Je prétends que la faible qualité des textes est en partie responsable de cette situation. » Vous demandez même à nos auteurs-compositeurs de faire taire leur plume pour chanter les mots des grands poètes.

    Au lieu de déverser votre fiel de mélomane frustré par la « l’absence de beauté, de consistance et de profondeur, voire l’insignifiance des textes » écrits par nos chansonniers, offrez-vous donc un bon dépoussiérage de votre répertorie musical.

    Voici quelques suggestions : Martin Léon, Catherine Major, Louis-Jean Cormier, Richard Desjardins, Fred Pellerin, Hôtel Morphée, Stéphane Lafleur, Pierre Flynn, Marie-Jo Thério, Serge Fiori… Vous préférez les mots des « vrais » poètes : Douze hommes rapaillés qui chantent Gaston Miron, la poésie de St-Denys Garneau mis en musique par Villeray ou Thomas Hellman chante Roland Giguère… Bonnes découvertes !

    • Céline Dussault - Inscrit 11 février 2013 09 h 53

      Personne ne méprise personne, mais ce monsieur constate..... Si le sujet est sur le tapis, c'est qu'il y a matière à sujet. Je ne conteste pas qu'il y ait de grands compositeurs ici. Richard Desjardins est difficile à battre, entre autre ; mais l'entendez-vous souvent tourner dans les radios commerciales ? Et M.J.Thério ? et Fred Pellerin ? Lorsque j'écoute Espace Musique l'après-midi, je ne sais pas d'une fois à l'autre qui chante. Les chansons se ressemblent toutes et la musique est agaçante à l'extrême, tellement que cette musique nous semble nous éloigner de l'écoute du texte, alors que ce texte devrait attirer notre attention.
      Par contre, si Desjardins tourne, on comprend très bien ce qu'il dit sans même se forcer. Ses chansons deviennent des vers d'oreilles. Peut-on en dire autont des jeunes poulains qui aiment leur grand-mêre au point d'en faire une chanson ?

    • France Marcotte - Inscrite 11 février 2013 09 h 59

      Gaston Miron, St-Denys Garneau, Roland Giguère...tous de grands poètes décédés qui ont inspiré sans doute à monsieur Le Blanc sa réflexion.

  • Michel Richard - Inscrit 11 février 2013 09 h 07

    Le problème

    C'est que la poésie française est difficile à mettre en chanson. Notre poésie est basée sur la rime. La poésie anglaise est basée sur le rythme des accents toniques, ce qui la rend beaucoup plus facile à chanter.
    Du Verlaine en chanson, j'en ai entendu, et c'est plat.
    Écoutez les Rolling Stones chanter "Paint it black" qui est en alexandrins, ça coule pas mal mieux.
    Remarquez, y'a pas de règle absolue en ce domaine, et on trouvera des exemples pour contredire la règle générale. Je veux simplement dire que le texte d'un poême français n'est que rarement un bon point de départ pour faire une chanson.
    Par contre, nul doute que notre langue donne souvent des chansons merveilleuses, mais il faut que le texte soit écrit spécifiquement pour être chanté.
    Et je suis d'accord avec vous, la plupart des chansons qu'on entend sont totalement insipides, c'est sans doute à cause de la quantité que les postes radio sont contraints d'émettre. Difficile de trouver 12 Vian, 8 Leclerc et 11 Aragon . . .