Quelques pistes pour une gouvernance reflétant les missions essentielles de l’Université

Afin de contribuer à résoudre la crise de la gouvernance des universités: il importe de limiter la tendance bureaucratique et les dérives qui l’accompagnent. Une piste à explorer est de limiter la portée des mandats de gestion. Il faut limiter l’accroissement du secteur bureaucratique au détriment des missions d’enseignement et de recherche.

Autrefois, les fonctions administratives et de direction constituaient un service temporaire assurés à tour de rôle par les professeurs. Désormais la recherche des postes de direction est une voie de promotion et d’augmentation du revenu. Le professeur détaché de son département à la direction ne retourne que rarement à un poste professoral. Il devient logique pour lui de s’orienter vers ceux dont dépendra dorénavant le déroulement de sa carrière, c’est-à-dire vers les administrateurs issus du secteur privé ou vers d’autres ex-professeurs occupant des postes de direction. Il s’est ainsi développé un groupe de cadres ayant délaissé les fonctions d’enseignement et de recherche et dont les intérêts professionnels sont principalement dirigés vers la recherche d’une progression au sein d’une oligarchie de gestionnaires.

Pour résoudre ce problème systémique, il faut limiter la durée de la délégation d’un professeur à tout poste de direction. L’intervalle obligatoire entre deux postes de direction serait, lui aussi, par exemple, de quatre ans. Il serait alors impossible d’exercer des fonctions de direction sans revenir à la recherche et à l’enseignement.

Une limite de durée des mandats administratifs empêcherait la disqualification intellectuelle du professeur délégué à la direction et le rendrait plus attentif aux attentes et aux valeurs associées aux missions d’enseignement et de recherche.

Le professeur qui choisit d’occuper un poste de direction pendant quatre ans ne devrait pas être motivé par un bénéfice pécuniaire. On peut lui octroyer des budgets de représentation etc., mais son salaire de professeur devrait en demeurer inchangé. Actuellement, abandonner la recherche et l’enseignement peut se révéler payant. En devenant directeur du département, on reçoit une prime de quelques milliers de dollars, et si on « réussit vraiment» et que l’on devient un jour haut gestionnaire, le salaire sera multiplié. Un tel système de rémunération envoie le mauvais message: plutôt que de publier, de diriger des thèses et de plancher devant des salles pleines d’étudiants, il vaut mieux grimper l’échelle administrative, cultiver des contacts utiles, etc.

Le jeu auquel s’adonnent les administrateurs qui imitent l’entreprise privée avec des fonds publics engendre une dynamique peu compatible avec la nature même d’une université. En octroyant des salaires généreux aux gestionnaires, ils arguent que leur rémunération doit être « compétitive ». Mais compétitive avec qui au juste? Aurons-nous peur qu’une autre université, voire le secteur privé, nous ôte notre recteur? Les professeurs actifs et reconnus sont certes mobiles et il faut les retenir avec, entre autres choses, des salaires compétitifs mais on attend toujours un début de démonstration que les ex-professeurs qui composent la « haute direction » auraient une valeur de marché si considérable que cela justifierait les rémunérations excessives qui ont cours. Certaines décisions de directions universitaires, par exemple, l’îlot Voyageur à l’UQAM, le pavillon Mont-Royal à l’Université de Montréal ou les excès budgétaires du Centre hospitalier de McGill ne laissent pas croire qu’ils aient acquis une compétence en affaires dépassant celle de tout autre professeur.

L’université n’est pas une entreprise dans laquelle le patron dirige des subalternes et doit rendre compte aux actionnaires évaluant ses choix et les résultats obtenus. Les universités sont des lieux qui doivent assurer les conditions propices au développement et à la transmission des savoirs. Cette mission se reflète dans le fait que les recteurs, les doyens et les directeurs de département sont habituellement recrutés parmi les rangs professoraux, plutôt que parmi les autres membres de la communauté universitaire qui apportent des contributions essentielles au fonctionnement de l’université.

Définis comme temporaires, les postes de direction attireraient les professeurs soucieux de contribuer au fonctionnement de l’institution sans pour autant sacrifier leur carrière académique. Voilà un premier jalon vers une gouvernance respectueuse de ce qu’est l’Université.

Yakov Rabkin, professeur Département d’histoire
Pierre Trudel, professeur, Faculté de droit
Université de Montréal



5 commentaires
  • Denis Miron - Inscrit 23 janvier 2013 08 h 23

    Merci, et...

    Bravo pour ce texte fort éclairant qui met en lumière certains vices dans la structure administrative qui menacent de fissurer la fondation de l’édifice du savoir dans sa fonction sociale.
    Les universités ne sont pas des entreprises cotées en bourse puisque l’actionaire principal est l’ensemble des citoyens du Québec par le biais de l’état.
    Une Charte nationale de l’université Québécoise tel que proposé dans le Devoir du 23 janvier 2013 par | Pierre Hébert - Professeur, Université de Sherbrooke et Max Roy - Président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU) serait aussi sans conteste une nécessité comme antidote à la bactérie mangeuse d’âmes aux enchères qui affecte les grandes corporations privées d’éthique qui ne jurent que par la concurrence et l’individualisme du marché en tentant par tous les moyens de transformer la connaissance en marchandise pour mieux se l’accaparer et la dévier de sa mission universelle.

  • Jean Brunet - Inscrit 23 janvier 2013 08 h 26

    Les deux derniers paragraphes, particulièrement excellents

  • Bernard Terreault - Abonné 23 janvier 2013 08 h 49

    Tendance malheureuse

    J'ai en effet constaté la même tendance dans ma propre institution, le premier directeur dans les années 70 est retourné à un poste combinant enseignement, recherche et direction, mais les deux suivants n'ont jamais plus fait que de l'administration même s'ils étaient fort doués. Les conseils d'administration ont implanté dans les universités la culture business. Maintenant le modèle de succès ce n'est plus le chercheur-enseignant internationalement respecté mais le gestionnaire, tout comme dans les boîtes d'ingénierie ce n'est plus le concepteur gėnial de grands travaux le hėros, mais l'avocat aux bonnes connections politiques ou le comptable qui gēre bien la spėculation sur les devises.

  • Paul Cadrin - Abonné 23 janvier 2013 10 h 05

    Tendance malheureuse, vraiment?

    Tout en trouvant beaucoup de qualités à l'opinion exprimée par MM. Rabkin et Trudel, je dois y mettre un bémol. Au cours de ma carrière à l'Université Laval, j'ai vu un certain nombre de cas qui illustrent bien la tendance décrite dans ce texte, que des professeurs quittent l'enseignement et la recherche pour faire des carrières purement administratives. Mais tous ces professeurs n'étaient pas nécessairement très doués pour l'enseignement et/ou la recherche. En s'adonnant à l'administration, beaucoup de ces professeurs ont trouvé le champ où ils pouvaient être les plus utiles à leur domaine et à l'Université. S'ils étaient retournés à l'enseignement et à la recherche, sans doute auraient-ils été de médiocres enseignants et chercheurs. Par contre, ces personnes ont rendu des services précieux parce qu'elles connaissaient bien le "terrain", et développaient en plus des compétences administratives souvent remarquables.

    • Jérôme Del Castillo - Inscrit 23 janvier 2013 15 h 07

      M Cadrin,
      L'université a le devoir de recruter des professeurs qui démontrent un potentiel réel en recherche et en enseignement, pas en administration. En engageant des personnes déficientes dans ces deux domaines prioritaires de la mission universitaire, l'université fait une erreur et en leur ouvrant le secteur administratif comme voie de promotion, elle en commet une deuxième encore plus importante. Car ce sont ces gens avec peu de compétence en enseignement et en recherche qui dicteront l'évolution de l'université. Vous oeuvriez dans ce secteur, alors vous n'êtes pas sans savoir que les conseils d'université depuis ont retiré le pouvoir décisionnel aux assemblées départementales, facultaires et universitaires pour le concentrer entre les mains de ces soi-disant "administrateurs". Ces personnes sont plus enclines à favoriser leur propre secteur d'activité que l'enseignement et la recherche, des domaines où ils sont incapables de réaliser leurs ambitions personnelles. Ce n'est pas pour rien que la seule catégorie d'employés à l'université qui croît au prorata de l'augmentation des effectifs étudiants est le secteur administratif et ce n'est pas pour rien que le salaire annuel de la très haute administration universitaire (doyens, recteurs, directeurs de services administratifs) a connu une augmentation de 150% alors que celui des autres employés sont gelés ou augmentent à des taux annuels inférieurs à l'inflation.