Lettre - Pour un effort supplémentaire des médecins

Étant aux premières loges et pratiquant la fameuse médecine de famille de première ligne en milieu défavorisé, j’ai eu tout loisir […] de sentir les manques, les besoins et les forces de notre système de santé. Mais ce qui m’interpelle peut-être davantage, c’est bien le rôle que peut jouer le médecin de famille dans la construction d’un meilleur système […]. La lettre de M. Claude Castonguay (Le Devoir, 27 novembre 2012) […] est édifiante et les idées qui y sont exposées me semblent corroborer assez justement le diagnostic que je me permets de faire.


Comprenons en premier que, et voilà où j’inscris mon parcours personnel, j’ai eu la […] chance d’être née au Québec, donc d’avoir eu accès à l’université à peu de frais ; c’est-à-dire que ma cité a payé et soutenu les besoins logistiques et pédagogiques dans ma formation onéreuse et complète de la médecine familiale. […]


À cela s’ajoute, une fois les études terminées, un poste assuré, un travail enrichissant et plein de sens, et un statut social très estimable associé à de grands avantages financiers. Un travail qui permet l’interdisciplinarité, le don de soi et l’enrichissement personnel. Un travail qui offre aussi la possibilité d’un certain contrôle de son horaire et de son temps de travail […]. En d’autres mots, être un médecin est surtout un immense PRIVILÈGE. Et à tout privilège, selon mon code de déontologie à moi, se greffent nécessairement des OBLIGATIONS.


Les problèmes inhérents à notre système de santé sont complexes et même moi qui y oeuvre depuis 16 ans, je n’en comprends pas toutes les limites et tous les enjeux. […] Je ne connais que peu de statistiques sur la performance réelle du système, ou sur celle des autres pays. Je n’ai pas de connaissances réelles sur l’histoire de la médecine et sa place actuelle dans les paradigmes sociohistoriques. Je suis un simple médecin de famille, et c’est par rapport aux demandes et aux critiques de ces mêmes médecins que je veux me positionner […].


Plusieurs se demandent comment trouver davantage de financement ou comment distribuer différemment les 31,1 milliards (!) de beaux dollars du budget de la santé et des services sociaux. Eh oui, les médecins ont eu une augmentation de salaire de 75 % sur une période de 10 ans ; eh oui, la forte hausse de rémunération des 18 500 médecins - 8 à 9 % par année - a contribué directement à la croissance élevée des dépenses publiques. Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est M. Castonguay. […]


J’avoue quant à moi avoir toujours trouvé que je gagnais plus qu’honorablement ma vie. Je me fous complètement de savoir que les médecins américains ou ontariens gagnent davantage que moi et je n’ai aucune envie d’aller y travailler. Une chose est certaine, les médecins africains quant à eux gagnent beaucoup, beaucoup moins.


Je ne me ferai sans doute pas beaucoup de nouveaux amis chez mes collègues, mais je dois dire que leurs exigences, leurs nombreuses demandes en regard de leurs honoraires me donnent d’abord la chair de poule et m’attristent. À faire ce métier, à côtoyer jour après jour tant de malchanceux démunis de la loterie de la vie, je me suis toujours questionnée à savoir comment on peut faire pour en demander encore plus au lieu de se conscientiser davantage et de demander… moins !


J’entends déjà les voix de protestation clamant haut et fort que les privilèges financiers sont justifiés par la somme de travail engagé dans les études et les grandes responsabilités médicales. Loin de moi l’idée de dénigrer notre travail […], mais la question n’est pas là, et nous ne sommes pas les seuls à avoir étudié fort ou à travailler fort. À choisir, notre situation demeure tout de même une des plus enviables de la société.


Les ouvriers de Volkswagen en Allemagne ont choisi collectivement en 1995, devant les compressions budgétaires de la compagnie et devant la menace de licenciement des employés plus jeunes, de voir leurs heures diminuées […] afin de sauver le travail des autres. Dans le même ordre d’idée, le nouveau premier ministre François Hollande et son cabinet entier ont accepté de voir leur salaire amputé de 20 % afin de contribuer à l’effort de redressement financier de la France.


Il y a quelque chose comme cette idée dans mon coeur devant les grandes difficultés que traversent les pays en général et la société québécoise en particulier. En plus de m’engager comme la plupart de mes collègues à tous les jours devant les nombreux maux des mes concitoyens, il me semble qu’un effort supplémentaire nous est demandé. Je ne sais pas de quelle façon exacte il convient de l’arrimer […], mais en regard de notre salaire et de sa redistribution dans le système de santé québécois. Je rêve d’une vraie élégance du coeur et d’une plus grande solidarité sociale de la part des médecins de famille du Québec.

***
 

Renée Laberge - Médecin de famille, CLSC Basse-Ville—Limoilou

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18 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 29 novembre 2012 04 h 06

    Très seul

    Merci pour votre grande âme. Mais vous devez vous sentir très seul parmi tous ces professionels de tous états qui ne cherchent qu'à remplir leur poches et souvent à notre détriment nous les autres, la plèbe qui l'apprend à tous les jours depuis quelques mois. Vous devrez déposer votre dossier personnel dans la case «incompris».

  • Zohra Joli - Inscrit 29 novembre 2012 07 h 59

    Pas nombreux

    Merci pour ce beau témoignage sincère, il fait honneur à votre profession.
    Mais vous réalisez très bien que les médecins qui admettent être privilégiés et parlent votre langage sont plutôt très tres rares.

  • Michèle Poupore - Inscrite 29 novembre 2012 08 h 11

    Pour un effort supplémentaire des politiciens

    Les politiciens devraient adopter la même démarche réflexive, ce à tous les niveaux.

  • Sylvie Breault - Abonné 29 novembre 2012 08 h 27

    des profs...

    Aux dernières négos, les profs préféraient mettre l'argent pour les services aux élèves plutôt qu'à leur salaire...

  • François Dugal - Inscrit 29 novembre 2012 08 h 35

    Une voix humaniste

    Une voix humaniste venant de l'intérieur de «l'ordre» des médecins?
    Merci, docteur Laberge.

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 novembre 2012 09 h 59

      Tiens, ça serait une idée. Mme Laberge pourrait se faire élire à la FMOQ ou au conseil du Collège des médecins. Ça ferait une voix différente là où ça compte. Je crois qu'elle ne le désire pas, mais je l'encourage à y réfléchir.