Libre opinion - La dépression, une «vraie» maladie?

Le gouvernement du Québec a récemment acheté du temps publicitaire pour diffuser un message qui soutient que la dépression est une vraie maladie, tout comme le cancer. Peut-être cela aura-t-il échappé au lecteur, mais il y a un peu plus d’une décennie, c’était au diabète que l’on comparait la dépression pour que le public comprenne qu’il s’agit d’une vraie maladie. En 2012, pourquoi sentons-nous encore le besoin de produire et diffuser un tel message ? Officiellement, c’est surtout pour faire tomber les tabous. En effet, si une personne est « vraiment » malade, qu’elle souffre donc d’un mal dont personne n’est responsable, peut-être la société cessera-t-elle de juger et d’ostraciser celle-ci. De fait, encore aujourd’hui, la discrimination est tenace à l’endroit des gens qui souffrent « de la fronde et des flèches d’une fortune outrageante », comme le formulait si bien Shakespeare.

La discrimination est forte, en partie parce que des doutes subsistent dans notre société touchant la nature et la source mêmes de la dépression. Est-ce vraiment une maladie ? N’est-elle pas le résultat d’une tristesse profonde dont la personne n’arrive pas à se dégager, de là l’intransigeance à laquelle elle se heurte ? Ne serait-ce pas qu’un simple passage à vide ? Plusieurs questions demeurent, mais le discours psychiatrique continue de marteler avec une vivacité préoccupante qu’il s’agit bel et bien d’une maladie. Remarquez qu’il s’agit de la seule spécialité médicale qui doit se battre corps et âme pour légitimer les fondements de son objet d’étude, les maladies mentales. Constatant cette incertitude, il n’apparaît donc pas surprenant que nous retrouvions dans la collectivité des groupes de « croyants » et de « non-croyants ». 

Pour qu’une maladie soit considérée comme telle, elle doit satisfaire aux critères scientifiques établis, à savoir un dérèglement dans une structure ou une fonction des cellules, des tissus ou des organes. Critères auxquels le cancer et le diabète satisfont incontestablement. Comme le reconnaît la plus haute instance psychiatrique, l’Association américaine de psychiatrie, les « maladies » mentales ne peuvent être ni détectées ni diagnostiquées par l’examen des cellules, des tissus ou des organes. De fait, leur diagnostic s’établit à partir de critères dont l’évaluation est hautement subjective, en plus de se faire sur la base d’un simple entretien.
 
S’appuyant sur la définition du terme « maladie », l’on soutient que la dépression est principalement causée par un déséquilibre de la chimie du cerveau (notamment d’un neurotransmetteur, la sérotonine). Cette théorie fait d’ailleurs la pluie et le beau temps en psychiatrie depuis la venue du premier neuroleptique, dans les années 1950. Malgré le fait que l’on continue à propager cette théorie et à la présenter comme un fait, aucun élément de preuve scientifique ne permet actuellement de la soutenir. D’ailleurs, plusieurs sont sortis du placard pour affirmer qu’il ne s’agit que d’une métaphore et que jamais cette théorie n’aura été sérieusement retenue. C’est précisément ce que déclarait, le 12 novembre 2005, Wayne Goodman, un haut dirigeant de l’US Food and Drug Administration, le pendant américain de Santé Canada. Le Dr Ronald Pies, éditeur en chef du magazine Psychiatric Times, dira également qu’« en vérité, la notion de déséquilibre de la chimie du cerveau aura toujours été une légende urbaine, jamais une histoire prise au sérieux par les psychiatres bien informés » (11 juillet 2011).
 
Et pourtant, l’establishment psychiatrique rappelle à chaque occasion que les maladies mentales, comme la dépression, sont de vraies maladies puisqu’elles trouvent leur ancrage dans un cerveau défectueux. Alors, pourquoi ne pas les nommer maladies cérébrales, plutôt que mentales ? Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans une crainte viscérale de voir la psychiatrie absorbée par la neurologie (spécialité médicale qui étudie l’ensemble des maladies du système nerveux, en particulier du cerveau) ?
 
Dans un même ordre d’idées, s’il s’agissait d’un fait scientifique vérifiable, comme on le prétend, nous disposerions de moyens objectifs pour détecter les irrégularités des neurotransmetteurs que l’on croit impliqués dans la dépression. Ce n’est malheureusement pas le cas. En revanche, il n’est pas exclu qu’un jour il sera possible de le faire. Cela permettrait de soulager bien des maux et surtout de faire taire les questionnements et d’ainsi investir temps et argent aux soins, plutôt qu’à la chasse aux tabous.
 
Le psychiatre et professeur émérite Thomas Szasz écrivait que les « maladies » mentales ne peuvent être nommées ainsi que par analogie. L’âme, l’esprit ou le mental peut être malade au même titre qu’une économie, per analogiam. En attendant que la science permette d’élucider le mystère, la dépression ne peut être considérée comme une maladie que par analogie. Entre-temps, il serait bien plus profitable de concerter nos efforts de manière à créer une société où l’on accepte que les aléas de notre existence nous font affronter de multiples atrocités objectives et subjectives et que celles-ci se répercutent sur notre capacité d’adaptation en s’exprimant selon des modes qui reflètent notre individualité.
20 commentaires
  • Suzanne Chabot - Inscrite 15 novembre 2012 04 h 01

    Très bel article


    Tout est dit, et très bien dit. En effet, pourquoi ne pas dire les choses telles qu'elles sont. La dépression n'est pas une 'maladie' au même titre que le Cancer ou le Diabète. En tout cas, rien le le prouve encore. Il n'a jamais été prouvé que la dépression est un problème de chimie déficiente du cerveau. Le problème, c'est que la majorité des gens le croient dur comme fer, alors que c'est juste une hypothèse qui n'a jamais été vérifiée.

    Si cette théorie était sans conséquences, on pourrait bien ne pas trop s'y attarder... mais non, cette théorie a des effets dramatiques.

    Elle a pour conséquence que les psychiatres prennent les habits des médecins et prescrivent des pilules, et que les 'malades' les avalent sans mot dire... Des pilules qui sont très puissantes et qui ressemblent étrangement à de la drogue que l'on retrouve dans les rues !

    Les 'malades' se sentent mieux (pour un instant), les gens qui les entourent sont satisfaits de voir que leurs comportements ont changés, et les psychiatres sont contents d'avoir pu faire quelque chose, mais est-ce que tout cela fonctionne vraiment à long terme? Est-ce qu'une seule personne a cessé d'être dépressive en prenant de la drogue ?

    De plus en plus de gens consomment ces pilules présentement, est-ce que c'est une bonne chose socialement? Je serais plutôt porté à répondre que les pilules ne sont pas efficaces sur le long terme et que, dans bien des cas, c'est une calamité sociale dont on ne mesure pas encore l'ampleur.

    Le gouvernement devrait être prudent et circonspect, plutôt que de promouvoir ce type de théorie.

    • Fabien Nadeau - Abonné 15 novembre 2012 05 h 59

      Il serait important, Mme Chabot, que vous soyez plus transparente. On voit poindre une idéologie anti-
      médicaments, non?

      Le gouvernement ne fait pas d'idéologie. Il veut simplement protéger les malades des préjugés dont ils sont victimes.

      Il le fait à partir des connaissances actuelles sur la maladie. Le traitement chimique fait partie de ces connaissances nouvelles.

      Mais il est évident que le traitement pourrait être amélioré par la multi-thérapie.

    • Marc Provencher - Inscrit 15 novembre 2012 10 h 57

      @Fabien Nadeau : «On voit poindre une idéologie anti-
      médicaments, non?»

      Ce n'est pas impossible - quoique si c'est le cas, alors l'auteur ne vise aucunement TOUS les médicaments, plutôt certains médicaments très spécifiques - ce n'est pas impossible, dis-je, mais je vois surtout là, pour ma part, poindre une sortie fort bienvenue - je dirais même insespérée, de la part d'un psychologue - contre la neurobiologisation de la psychologie, c'est-à-dire le passage d'un fait non-physique à un fait physique, que le penseur Levinas, érudit qui s'intéressait à toutes sortes de domaines, appelait en 1934 "la concrétisation de l'esprit" (oxymoron dont il était bien obligé de se servir pour décrire l'alarmant phénomène).

      Cinquante ans plus tôt, vers 1880 - par exemple en Allemagne - toute une école de pensée avait commencé à prendre les troubles ou désordres mentaux pour des troubles ou désordres cervicaux, à prendre la vie de l'esprit pour la vie biologique ou animale. C'était le résultat, dans le domaine propre de la psychologie, d'un pattern naturaliste plus vaste qui se dessinait alors - à cette époque fertile en pseudosciences telles l'anthropologie physique, la craniométrie, etc. Pour vous donner une idée de la diversité des domaines affectés, c'était aussi l'époque, par exemple, où une revue britannique de relations internationales titrait : «A Biological View of our Foreign Policy». (Relevé par H. Arendt dans 'Les Origines du totalitarisme', T2).

      « Le traitement chimique fait partie de ces connaissances nouvelles. » J'ose croire que ces connaissances nouvelles - comme les anciennes, du reste - ne sont pas au-dessus du crible de l'épistémologie et de l'histoire des idées.

      Comme concluait si bien Hannah Arendt, en parlant du même sujet que Levinas dans son article de 1934, «l'Homme est l'être non-naturel par excellence».

    • Simon Michaud-Blais - Inscrit 15 novembre 2012 11 h 20

      Je ne suis pas du tout un fanatique de l'utilisation des médicaments. Par contre, j'ai quelques amis qui ont fait des dépressions graves dont ils n'étaient pas capables de se sortir. Dans tous les cas, les antidépresseurs ont clairement apporté un grand soulagement à ces individus et leur ont permis, alliés avec d'autres moyens, de retrouver une vie normale. Et ce à long terme.

      D'ailleurs, la comparaison que vous faites entre ces médicaments et la "drogue que l'on retrouve dans les rues" est ridicule. On parle d'un médicament contrôlé, dosé et suivi. C'est un tout autre univers.

    • Julie Huard - Inscrit 16 novembre 2012 08 h 48

      Il y a encore beaucoup de préjugés face à à la dépression et je m'en rends compte avec les propos ci-haut.

      Il faut garder en perspective que si les gens se suicide ce n'est pas par plaisir mais parce qu'ils ont un mal de vivre intense.

      On parle de dépression ici mais le burn out appelé sous une autre appellation c'est la même chose: une fatigue psychologique... mais ce terme passe mieux car c'est causé par le travail.

      La société change et les réalités aussi. La dépression en fait partie.

      à ceux pour qui les préjugés sont encore présents, bien vous être borné et je ne vous souhaite jamais de croiser ;a dépression...

  • Bernard St-Denis - Abonné 15 novembre 2012 07 h 49

    Les préjugés

    Je suis étonné de lire un tel billet de la plume d'un psychologue. La question de savoir si la dépression est une maladie au sens strict ou non ne me semble qu'un prétexte pour insinuer que les gens dépressifs "souffrent" tout simplement d'une incapacité d'adaptation aux durs "aléas" de l'existence. La suite logique d'un tel raisonnement est que les gens dépressifs sont responsables de leur condition et qu'il vaudrait mieux qu'ils apprennent à se mobiliser plutôt que de se poser en victimes de la "maladie", il n'y a qu'un pas. Voilà justement la nature des préjugés couramment entretenus à l'égard de la dépression. Or, comme tous les préjugés, ceux-ci reposent sur la méconnaissance de ce dont il est question. Demandez à n'importe quelle personne ayant souffert de dépression.

    • Richard Laroche - Inscrit 15 novembre 2012 15 h 34

      Je crois que le Dr. tente d'illustrer simplement un usage abusif du terme "maladie".

      Est-ce qu'un marathonien serait en droit d'affirmer à une personne avec une santé physique moyenne de courir moins que lui?

      Est-ce qu'une personne qui présente une forte résilience aux difficultés de la vie serait en droit d'affirmer à quelqu'un qui, face aux même difficultés, s'appitoie et déprime, d'offrir une moins bonne résistance?

      Ce n'est pas de la discrimination ou des préjugés, à ce niveau c'est de la constatation de faits.

      À savoir "pourquoi", alors là c'est autre chose. Dire que quelqu'un est dépressif à cause d'un virus ou simplement par lâcheté, sans en avoir la certitude, ça c'est un préjugé.

      Compte tenu de la cause inconnue de la dépression, qualifier la dépression de "maladie" requiert alors une définition du mot "maladie" au sens plus large que strictement physico-chimique.

      Il faudrait donc clarifier l'usage du mot "maladie" dans le contexte. Je crois que le Dr. Vaillantcourt utilise surtout le terme "maladie" dans le sens strictement physico-chimique.

  • Michel Mongeau - Abonné 15 novembre 2012 09 h 20

    Des nuances s.v.p!

    Pendant que psychiatres, psychologues, psychanalystes, neurologues et consort se querellent sur ces questions, au demeurant fort légitimes, n'oublions pas que des personnes, nos proches, voisins ou collègues, en souffrent et parfois en meurent. Et l'on sait aussi que certaines thérapies et médicaments ont aidé et parfois sauvé des millions de personnes. Gardons cela en mémoire avant de crier ''haro sur le beaudet'' psycho-pharmaceutique. Je terminerais en disant à madame Chabot que ses généralisations sur la question révèlent qu'elle ne connait pas grand chose à ce mal que l'on ne sait nommer mais qui sévit si fortement. Quant aux propos de nature disons épistémologiques, de monsieur Vaillancourt, je ne vois pas leur pertinence dans ce type de publication qu'est le Devoir.

  • odle gallant - Inscrit 15 novembre 2012 09 h 29

    Au pied de la lettre

    Maladie ou pas ? Si on reste au pied de la lettre, le nez collé au papier il est certain qu'il ne s'agit ni d'un Parkinson ni d'un "bon" glyome!
    Il semble que le genre de reflexion que je vois ici, avec tout mon respect, justifie pleinement la publicité développée par le gouvernement.
    Je tiens à signaler à Madame Chabot qu'un psychiatre est un médecin qui a fait une longue route pour se spécialiser en psychiatrie et que les pillules doivent préférentiellement être prescrites par eux et non par des généralistes. mais l'accés aux spécialistes, est, encore une fois, fort compliqué, long et tortueux cheminement... De plus la médicamentation de la dépression, hors cerains excés à sauvéplus d'une personne même si elle a aussi des effets secondaires à surveiller de près.
    Le message de cette publicité est simple, si on ne coupe pas les cheveux en quatre pour déterminer la justesse de l'utilisation du mot "maladie".
    La personne dépressive est malade, elle ne mérite ni le goudron ni les plumes, elle ne pourra pas se secouer pour s'en sortir, cela est au dessus de ses forces. Ceci est LA RÉALITÉ.
    La personne dépressive ne doit pas plus être jugée qu'une personne cancéreuse ou diabétique.
    Si vous préférez ergoter, je m'inquiète...

  • Sylvain Auclair - Abonné 15 novembre 2012 09 h 43

    Une maladie?

    J'ai fait une dépression quand ma femme est partie avec nos enfants. Si la dépression n'avait eu comme origine que la chimie de mon cerveau, ça aurait été toute une coïncidence, n'est-ce pas? Si un homme casse le bras de sa femme lors d'une dispute, va-t-on accuser la fragilité des os de cette femme?

    • Monique Proulx Désy - Abonnée 15 novembre 2012 11 h 48

      Merci, M. Auclair, de nous ramener sur le plancher des vaches! On dirait que notre société refuse de voir que la vie humaine est une aventure exaltante, mais périlleuse. Et que les souffrances de l'âme devraient être considérées à partir de l'âme. On ne console personne d'une peine profonde en lui donnant des pilules. Bien sûr, la peine peut provoquer un désordre physiologique, que les médicaments peuvent corriger, mais essentiellement, c'est la peine qu'il faut consoler.

      Je remercie également l'auteur de l'article, M. Vaillancourt, pour ses éclaircissements, car cette publicité télévisée dont il est question ici me trouble. J'y sens comme une erreur fondamentale. Or, vous avez éclairé ma chandelle avec votre réflexion. Merci.

    • Jean-Rémy Provost - Inscrit 16 novembre 2012 16 h 50

      Je vous invite à venir dans les locaux de l'organisme Revivre pour y rencontrer des personnes souffrant de troubles anxieux, dépressifs ou bipolaires; et d'avoir le courage de prononcer les mêmes paroles réductrices devant elles.