Libre opinion - Le chiac: tout mélanger

Depuis que la vague Lisa (prononcer « Lissa ») LeBlanc a déferlé sur le Québec, le chiac est sur toutes les lèvres, si l’on peut dire. Certains voient dans ce phénomène un reflet de l’érosion de la culture francophone en Acadie tandis que d’autres y voient au contraire une affirmation de cette même culture. Enfin, des Acadiens se lèvent et chantent haut et fort leur langue chiac sans complexe ni hésitation !

Ce débat soulève des questions essentielles et constitue une bonne occasion pour les Québécois d’en apprendre sur cette Acadie qu’ils voient encore trop souvent à travers les traits de la Sagouine. Les jeunes Acadiens ont une soif de modernité que reflètent partiellement Lisa LeBlanc et Radio-Radio. Mais qu’est-ce donc que le chiac ? Une langue vivante qui marie avec plus ou moins de bonheur le français et l’anglais, non seulement dans le vocabulaire, mais aussi dans la syntaxe et c’est ce qui surprend l’oreille, ou la choque, c’est selon ! Le danger ici est de tout mélanger, comme dans la langue chiac elle-même. Certains font un rapprochement rapide avec le joual des pièces de Michel Tremblay, tentant ainsi de justifier le chiac. Or, le principal intéressé disait récemment sur les ondes de Radio-Canada que parler joual au XXIe siècle est un signe de paresse intellectuelle. Le joual est la langue des générations pour lesquelles l’accès à l’éducation était réservé à l’élite. Dans l’Acadie des Maritimes, l’accès à l’éducation en français est encore plus récent qu’au Québec et il a été obtenu après des luttes héroïques face à une majorité anglophone frileuse à l’idée que les francophones prennent leur place dans la société. Le film L’Acadie l’Acadie, de Michel Brault, témoigne bien de cette tension.


Je crois qu’il faut tout d’abord reconnaître qu’une langue « artistique » n’est pas le baromètre absolu de la langue normative : on peut aimer Lisa LeBlanc ou Radio-Radio tout en parlant un bon français et en étant conscient quand on fait des erreurs, ou carrément des dérapages. Or, à titre de professeur à l’Université de Moncton, j’ai pu constater que la qualité de la langue écrite et parlée laisse souvent à désirer. Les élèves francophones du Nouveau-Brunswick occupent d’ailleurs la cave des classements de l’OCDE, tant en lecture qu’en mathématique et en science, parmi les provinces canadiennes. Il est difficile de rattraper ce retard à l’université, sans compter que la faiblesse de la formation de base influe sur la culture générale, la curiosité intellectuelle, voire même la structure de la pensée de nos étudiants.


Christian Rioux et Pierre Harel ont dénoncé le glissement vers l’anglais que l’on perçoit en écoutant les chansons de Radio-Radio et Lisa LeBlanc. Ils craignent aussi l’impact que leur succès à l’ADISQ pourrait avoir sur la jeunesse québécoise. Je crois pour ma part qu’il est sain d’en débattre, mais en prenant soin de recueillir les données nécessaires. Les Acadiens du sud-est du Nouveau-Brunswick parlent le chiac, comme les Québécois parlaient le joual dans les années 1960 ou 1970. Le drame est qu’ils ne connaissent souvent aucun autre niveau de langue, ce qui affecte leur capacité à communiquer non seulement dans le reste de la francophonie, mais parfois même entre eux. Il est donc grand temps que quelqu’un tire la sonnette d’alarme et rehausse la qualité de l’éducation au Nouveau-Brunswick, car un sérieux coup de barre s’impose. Bien sûr, les jeunes Acadiens pourront citer les musiciens comme Lisa LeBlanc et revendiquer leur droit de s’exprimer en chiac, mais l’élite acadienne a le devoir de les rappeler à l’ordre quand ils en font leur seul et unique mode de communication.

6 commentaires
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 6 novembre 2012 01 h 13

    Pierre Perrault et Michel Brault

    Le film L'Acadie, l'Acadie?!? est de Pierre Perrault et de Michel Brault. Je ne sais pas si c'est un oubli de Monsieur Villard ou sil prend parti dans la polémique à ce sujet. Je suis une des principales protagonistes du film et je peux affirmer que, si Michel Brault était effectivement à la caméra, où sa grande sensibilité se manifeste dans des prises de vues qui ajoutent au son, Pierre Perrault était à la tâche également. Il suffit d'aller aux archives Pierre Perrrault à l'Université Laval pour constater le travail gigantesque effectué par Pierre Perrault pour réaliser ce film avec Michel Brault. Irène Doiron

  • Michel Patrice - Inscrit 6 novembre 2012 07 h 05

    Éloge du Chiac

    Oui, voir L'Acadie L'Acadie de Michel Brault.

    Voir aussi, sur le site de l'ONF aussi, Éloge du Chiac. Un film très intéressant où de jeunes étudiants débatent pour savoir si on doit parler chiac ou se forcer pour bien parler français.

    Ces enfants débattent avec sincérité, candeur, conviction et avec, je dirais, une sorte de noblesse.

    http://www.onf.ca/film/eloge_du_chiac

    Michel Patrice

  • Sylvain Deschênes - Abonné 6 novembre 2012 07 h 09

    Chiac

    Excellente observation. Radio-Radio et Lisa Leblanc réussissent à être créatifs avec leur langue maternelle héritée. Reste ensuite à être assez fiers pour basculer dans une modernité de langue française qui tienne compte d'où on vient.

  • Bernard Dupuis - Abonné 6 novembre 2012 16 h 38

    Chiac, joual, franglais et un peu de français?

    Avez-vous remarqué que lorsque Lisa Leblanc entre un peu plus dans son intériorité, elle utilise une langue française beaucoup moins teintée de tournures anglaises? C'est comme si pour exprimer quelque chose de plus profond, elle sentait le besoin de faire attention aux normes de la langue française. Toutefois le problème avec ce genre de chanteuse, c'est que généralement la langue est bien rarement du français. Lorsqu'elle dit «il faut faire sûr que», ce n'est pas du chiac, mais ce que l'on pourrait appeler du franglais. On remarque le même genre d'expression dans la bouche de Damien Robitaille et du groupe Radio-Radio.

    Le joual ne contient pas cependant ce genre de tournure de phrase. Mais, «ma vie c'est de la «marde»» est bien typiquement joual. C'est ainsi que nous entendons un mélange s'apparentant à une sorte de créole canadien exprimant une aliénation existentielle et identitaire. Lorsqu'on ne sait plus quelle langue parler, comment se surprendre que l'on chante l'absurdité de sa vie.

    Il me semble qu'au Québec, à tout le moins, nous devrions ne pas applaudir trop fort ce genre d'artistes qui colportent une sorte de créolisation de la langue. Les adversaires du français doivent bien se frotter les mains en entendant cette mutation du français en une langue qui n'a plus rien à voir avec la clarté, le génie et la poésie du français standard.

    Bernard Dupuis, Berthierville

    • Djosef Bouteu - Inscrit 7 novembre 2012 14 h 09

      Il ne faut pas confondre chiac et français acadien.

      Le français acadien est la variété de français propre à l'Acadie. Il comporte un très fort substrat du parlanjhe de l'ouest de la France. La parenté avec le français cadien de Lousiane est évidente.

      À la base, il n'est pas plus anglicisé que le français québécois de Charlevoix ou du Saguenay.

      Le chiac est du franglais (voir presqu'un créole selon le degré d'anglicisation du locuteur), qui a vu le jour à Moncton chez des Acadiens en voie d'assimilation.

      Le chiac est donc un mélange de français acadien et d'anglais.

      Je n'ai aucune honte à parler le français québécois. Il fait partie de la richesse des registres de la langue française. Il n'a pas moins de valeur que le français de Paris ou de Chartres.

      Mais le phénomène d'attrition qui consiste à remplacer graduellement de plus en plus d'expressions et de mots français par de l'anglais, ça j'en ai honte. C'est le symptôme du statut inférieur du français.

  • Francois Drolet - Abonné 9 novembre 2012 07 h 04

    BRANCHÉ SUR L’ÉLOQUENCE

    Pour comprendre la puissance de notre langue
    Il faut l’enrichir de sa longue histoire
    Car notre langage s’est coloré du Poitevin
    S’est nuancé du Jersiais et du Saintongeais
    Issue d’un autre continent, d’autres époques

    Je contemple chaque jour les reflets de la prose
    Écrite à l’encre rouge sang sur papier d’émeri
    À la calligraphie acérées comme des griffes
    Lacérant l’apathie, chatouillant l’indifférence
    Osant parfois abuser de l’impératif et des jurons

    Confier moi les articles de votre timidité
    Laisser moi jouer avec votre indicatif présent
    Tricoter vos adjectifs avec des broches imparfaites
    Persiller vos silences d’interjections et d’onomatopée
    Ressusciter l’atavisme de l’expressionnisme

    J'étirerai vos textes et vos lettres mornes
    Afin qu'ils s'allongent au-delà de votre intention primaire.
    J'ouvrirai une autre dimension que vous n'espérez pas.
    J’ajouterai quelques mots farcis de votre amour, de votre magie
    Juste pour pouvoir goûter au plaisir de l’éloquence

    J’envelopperai vos idées dans des strophes
    Usant de la métaphore et du mystère allégorique
    J’éluciderai vos allusions et vos interrogations
    Je permettrai à la syntaxe de vous donner du style
    Démontrant ainsi qu’audace et plume se combinent

    François Drolet, @ août 2011