Libre opinion - Le patronat inquiet… pour son portefeuille

Depuis l’élection d’un gouvernement minoritaire péquiste, le « patronat » ainsi que certains députés du premier parti d’opposition officielle, dont M. Raymond Bachand, se disent inquiets et souhaitent se voir rassurés que le climat demeure propice à la prospérité et à l’investissement.

Comme de « bons pères de famille », ces représentants de la communauté d’affaires nous mettent en garde contre les politiques que le Parti québécois entend mettre en œuvre en matière environnementale et fiscale. On se dit inquiet de la fermeture d’une usine qui produit de l’électricité à partir de l’énergie nucléaire, d’un moratoire éventuel sur les activités d’exploration et d’exploitation du gaz de schiste et de la hausse du taux d’imposition sur le gain en capital et le paiement de dividendes.
 
Par-dessus le marché, toujours en « bons pères de famille », ces soi-disant défenseurs des intérêts du Québec sont inquiets de ce qu’ils perçoivent comme un manque de compétence du gouvernement Marois en matière économique et de la présence d’anciens militants écologiques à la tête des ministères de l’Environnement et des Ressources naturelles. On sonne l’alarme face à cette « instabilité » économique qui minerait la prospérité économique. La prospérité de qui ? Des investisseurs, à qui profitent le plus les politiques néolibérales des gouvernements et la privatisation des services publics et des ressources.
 
Cela n’a rien de bien nouveau, et on a beau jeu de se prêter à cette rhétorique puisqu’elle fonctionne, malheureusement. Le discours néolibéral du patronat est bien connu et domine la pensée contemporaine.
 
Ce discours superficiel valorise la réussite ou le succès — économique — individuel et l’abolition de tout ce qu’il considère comme obstacle à la libre entreprise. Comme l’affirmait l’économiste et universitaire Riccardo Petrella (Pour une nouvelle narration du monde, Écosociété, 2007), « […] la TUC [Théologie universelle capitaliste] se présente comme un système “scientifique” capable de donner des certitudes et des solutions. Même les pauvres et les exclus peuvent trouver l’explication de leur condition et de leurs problèmes dans le cadre de la narration dominante, dans la mesure et à condition, bien entendu, qu’ils aient la volonté et la capacité d’emprunter la bonne route ».
 
Ce puissant discours qui mesure tout en termes de dollars comme si l’enrichissement matériel était le but ultime de la vie méprise effectivement ce qu’il considère comme l’échec économique individuel et le manque d’efforts et de productivité de celles et ceux qui, essoufflés par les responsabilités quotidiennes, la conciliation travail-famille, les dettes et la détresse humaine, n’arrivent pas toujours à jouer le jeu de la compétitivité et de la productivité aveugle.
 
Le slogan de campagne du chef caquiste en est une illustration éloquente : « On va faire le ménage. » Superficiel comme mot d’ordre et, surtout, très méprisant : lorsque l’on fait du ménage, on ramasse de la poussière. Or, ici, on parlait d’emplois et, plus fondamentalement, de personnes et de familles. Il est facile pour ce discours de se propager dans l’imaginaire collectif d’une société individualiste (certains diront sous l’effet des chartes ; je pense plutôt que les chartes des droits individuels sont le produit des valeurs sociales dominantes) et désolidarisée (merci aux étudiants qui nous ont prouvé le contraire récemment !) qui fait du bonheur et de la réussite une affaire individuelle et dans laquelle les valeurs de solidarité collective, dont les programmes sociaux sont le fruit, sont perçues comme suspectes ou utopiques.
 
Patrimoine collectif

Qu’y a-t-il de si grave à ce qu’un ministère de l’Environnement soit géré par une personne qui a vraiment l’environnement à cœur ? Qu’y a-t-il de mal à ce qu’un ministère des Ressources naturelles soit mis sous la responsabilité d’une personne pour qui les ressources québécoises ne sont pas à vendre au premier venu et à n’importe quel prix — économique et environnemental ? L’inverse, que nous vivions sous le gouvernement précédent, serait plutôt inquiétant. L’environnement et les ressources naturelles constituent le patrimoine collectif des Québécois et ne doivent pas être vus à travers la seule lunette du profit. Lorsque vient le temps de critiquer des politiques socioéconomiques et environnementales dites progressistes, on brandit le spectre de l’instabilité et de l’avenir sombre du Québec. Pourtant, ces mesures visent à nous aider, à contribuer au mieux-être des citoyens, à protéger l’environnement dans lequel nous vivons, à protéger notre santé et à redistribuer, un peu, les richesses.
 
Les entreprises créent de l’emploi et cela n’est certes pas à négliger. Mais plutôt que de considérer celles-ci comme de généreuses distributrices d’emplois qu’il ne faudrait surtout pas déranger dans leur recherche infinie de profits, pourquoi ne considérerions nous pas plutôt que ce sont les travailleuses et travailleurs du Québec qui contribuent à l’essor de ces entreprises ?
 
Sans ces personnes, l’entreprise n’existe pas. Les citoyens ne sont pas des ressources au service des entreprises et de l’économie. C’est plutôt l’économie qui devrait être au service des citoyens. L’éducation, la santé et l’environnement ne doivent pas se concevoir en termes de profits, mais plutôt de droits humains fondamentaux, comme cela est reconnu dans de nombreux instruments internationaux de protection des droits de la personne.
 
L’inquiétude du patronat ne vient pas d’un prétendu manque de compétence du nouveau gouvernement en matière économique, mais du fait que la libre entreprise et le profit ne seront désormais plus le critère prépondérant dans la détermination des politiques environnementales, fiscales et économiques québécoises. Au fond, celles des personnes ou sociétés qui seraient tentées d’investir ailleurs en raison de l’augmentation du taux d’imposition des plus riches, phénomène contre lequel le patronat met en garde, recherchent le profit avant tout et ne sont pas réellement intéressées, malgré l’affirmation contraire, au développement — durable — du Québec et au bien-être fondamental des citoyennes et citoyens. Inquiet le patronat ? Certes, mais pour son portefeuille.
25 commentaires
  • Davide Montanari - Inscrit 24 septembre 2012 01 h 43

    Pour qqu'un qui est a Ottawa ...

    Que de beaux mots pour qqu'un qui paient ses taxes en Ontario.

    Quand on met tout le monde a droite et a gauche, et personne au milieu, alors on fait de la propagande car on evite le debat.

    Il y a bcp de monde dans notre societe qui se situe au milieu. Il y en a meme a gauche au point de vue social et a droite au point de vue economique. L'etat de notre economie et sa performance est garante des mesures sociales que l'on choisit. Hors, meme la mesure n'est pas populaire avec la classe moyenne, un pays (!) qui fait dans le populisme et taxes "encore" les mieux nantis pour gagner le vote des moins fortunes aura quand meme des mesures nefastent a long terme. A chaque reaction (taxe) la reaction (depart, reduction de temps au travail, etc), et les effets escomptes sont moindre qu'a l'application.

    C'est ce que le milieu des affaires craint. C'est le meme discours que la gauche des annees 80 et 90 en France avant la grande montee du socialisme qui aujourd'hui se traduit par un exode de cerveaux Francais vers le Quebec (ce qui a aide le Quebec ces 10 dernieres annees), Londres et l'Asie (100 nouveaux arrivant Francais a Hong Kong par mois !).

    Le riche ne se plaint pas qu'il ne peut plus payer, il dit que l'assiette fiscale risque de diminuer si un pourcenage de dentistes, medecins, ingenieurs et entrepreneurs decident de quitter. Et c'est ca le probleme ... un haut taux d'imposition qui se traduit par moins de taxes car les eduques se cassent ...

    Croyez moi, ce n'est pas la taxe sur la sante a $200/an qui vont faire que les "pauvres" vont se casser ailleurs, eux, ils vont rester !

    • André Le Belge - Inscrit 24 septembre 2012 10 h 40

      Le départ des jeunes Français vers d'autres cieux et le départ des jeunes Esapgnols vers l'Argentine, et... tous ces départs ne sont-ils pas dûs aux politiques d'austérité de la commission européenne créant un chômage de masse mais surtout des jeunes et de là leur départ? Franchement votre discours néo-libéral sent trop le part-pris.

    • Olivier Carrier - Inscrit 24 septembre 2012 10 h 50

      M. Montanari, vous soulignez que M. Robitaille vient d'Ottawa (et donc qu'il n'aurait pas à parler?) , ensuite vous lui reprochez de stéréotyper les autres? Pas très cohérent mais bon...

      Le point que veut faire valoir M. Robitaille c'est que les intérêts du patronat ne devraient pas primer sur les autres intérêts de la société; ce n'est pas être à gauche, ça s'appelle être équitable et bien que vous ne sembliez pas en être un exemple, il y a des gens de droite qui reconnaissent cela.

    • John Mokawi - Inscrit 24 septembre 2012 13 h 37

      En fait, m. Robitaille vit au Québec. Mais bon, concernant le discours du milieu des affaires, je vais l'écouter lorsqu'ils auront de la recherche sérieuse et revue par les pairs pour l'endosser. Parce qu'à date, tout laisse croire qu'une redistribution des richesses donne aux plus pauvres les moyens d'augmenter leur contribution à la société, et est donc des plus rentables.

  • Henri Marineau - Abonné 24 septembre 2012 04 h 14

    Le spectre du Bonhomme sept-heures

    L’annonce par le gouvernement Marois de hausses d’impôts rétroactives pour les contribuables qui gagnent 130 000$ et plus annuellement a fait ressortir le spectre du Bonhomme sept-heures qui, selon la légende, incarne un personnage fictif sinistre aux jeunes enfants pour leur faire peur et ainsi les rendre plus sages.

    En effet, le président du Conseil du patronat du Québec, Yves-Thomas Dorval, évoque l’image de l’épée de Damoclès qui est suspendue au-dessus de la tête d’un gouvernement minoritaire qui risque, par une telle mesure, d’assister à une baisse importante de la productivité chez les mieux nantis, certains d’entre eux pouvant même quitter le Québec.

    Des arguments qui, encore une fois, tentent de miser sur une basse manipulation qui n’aura d’échos qu’auprès des contribuables touchés par une mesure qui m’apparaît tout à fait juste et équitable pour l’ensemble des citoyens du Québec.

  • ZINGRAFF Gérard - Inscrit 24 septembre 2012 05 h 23

    Vous êtes dans le vrai.

    Vos remarques valent aussi pour la France, mon pays. Notre patronat use avec distinction de larmes de crocodile et démontre un savoir-faire éclatant dans la gestion des variables d'ajustement que sont les travailleurs.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 24 septembre 2012 08 h 04

    Développement durable et croissance économique

    À écouter les reproches que certains font - un ministre de l'environnement soucieux d'environnement; un ministre du travail soucieux des travailleurs; et un ministre des richesses naturelles soucieux de toutes nos richesses naturelles, le gaz et le pétrole ne les résumant pas - on se demande dans quelle mesure les anciens ministres et gouvernements saisissaient bien l'arbitrage à faire entre les trois principaux pôles du développement durable, à savoir le social, l'environnement et l'économie. Peuvent-ils n'avoir réellement voulu que la croissance économique ? Peuvent-ils n'avoir voulu que ce que leur chef voulait ?

  • Charles F. Labrecque - Inscrit 24 septembre 2012 08 h 50

    Inquiétude

    Il est facile pour un savant universitaire au surplus d'un job garantie à vie payée à même les impôt des travailleurs de critiquer ces magnats de la finances qui expriment leurs inquiétudes envers les politique du nouveau gouvernement . Cependant ce même prof. semble oublier, que ce sont ces propriétaires soit disant profiteurs, qui procurent du travail aux québécois leurs permettant de verser des impôts afin de pouvoir payer les salaires de ces prof. Quelle ironie

    • Daniel Côté - Inscrit 24 septembre 2012 10 h 13

      Sauf que les salaires des travailleurs ne cesse de baisser et au mieux stagne alors que les profits des entreprises explosent.
      Il y a comme un débalancement dans la répartition équitable de la richesse.

      L'ironie est là!

    • Lise Thibault - Inscrite 24 septembre 2012 23 h 04

      Bonjour M. Labrecque,

      Je constate qu'encore une fois, vous avez lu trop vite.

      Je vous conseille de relire lentement le texte en son entier et au deuxième paragraphe sous le titre "Patrimoine collectif", vous comprendrez que ce brillant professeur d'université, loin d'avoir oublié la notion que vous évoquez, en présente plutôt une version beaucoup plus proche de la réalité. Une version réfléchie, qui tient compte de l'humain et de la place qu'il occupe réellement dans la société. Parce que nous vivons tous dans une société, pas dans une économie, n'est-ce pas?

      Bien bizarre d'idée que de croire l'inverse