Libre opinion - Politique 2.0 : nous sommes mal partis

Certains commentateurs relevaient avec enthousiasme que l’utilisation des réseaux sociaux au courant de la campagne électorale actuelle allait lui donner plus de couleur. Moins de filtres des médias de masse, donc plus d’authenticité, plus de gaffes, donc plus de jus. C’est peut-être vrai que le spectre des couleurs s’est agrandi. Par contre, je crois que les couleurs ayant pris le plus d’expansion ne sont pas celles du logo de la CAQ, mais plutôt le gris. Le gris de la partisanerie fade et mécanique.


Mon réseau Facebook est relativement bien garni de gens politisés et militants. Souvent grévistes lors du printemps érable et munis d’un jugement bien en selle. Ma surprise est donc de taille lorsque ces derniers se transforment en dépliant vivant d’un parti politique donné, se contentant de cadrer les informations obtenues d’ailleurs en fonction de leurs intérêts partisans précis.


Ce serait mignon si ce phénomène était plutôt limité. Or, l’infection est majeure. Ouvrir son ordinateur et se connecter sur Facebook est maintenant l’équivalent de voir une pile de dépliants de propagande politique engloutir sa boîte aux lettres toutes les 15 minutes. C’est à la limite du spam.


Ce comportement n’est pas nouveau. Déjà en 1960, Angus Campbell et plusieurs autres, à la base de l’énorme étude du comportement électoral des Américains The American Voter, démontraient que les citoyens les plus politisés avaient évidemment une connaissance plus approfondie des enjeux du moment, mais qu’ils utilisaient un filtre partisan pour analyser tout ce qui possède un lien avec une campagne politique. On discréditait et ignorait les bons coups des autres tout en encensant ce qui vient de notre équipe, même si tout cela relève d’une triste banalité.


Ces citoyens, par leur intérêt important pour la chose politique, cherchent à être présents sur le plus de réseaux de communication possible. Ils écoutent les nouvelles, lisent le journal et en 2012… vont sur Twitter. On peut donc penser que tout ce cirque 2.0 se déroule entre convaincus ne s’écoutant qu’à moitié.


« Les recherches en matière d’attitudes ont montré que ceux qui s’identifient fortement à un groupe de référence réagissent aux informations de la manière qui leur paraît “cadrer” le mieux avec l’attitude adoptée par eux à l’égard de ce groupe. Leur attachement à un parti les met en cause personnellement. Ils se défendent contre toute information hostile en l’évitant, en la rejetant ou en la déformant pour la faire coïncider avec leur propre attitude » (Angus Campbell, « À la recherche d’un modèle en psychologie électorale comparative », Revue française de sociologie, 1966, p. 585).


Un militant d’un parti X voit ses affiches vandalisées. Il accusera les militants du parti Y d’avoir causé ce tort. Un militant du parti X voit les affiches du parti Y vandalisées. Il accusera bien normalement les militants du parti Y d’avoir volontairement vandalisé leurs propres affiches pour faire porter le blâme aux militants du parti X.


On se moque de la chanson du PQ. On se moque de la moustache de Manon. Barrette est gros. Sur ses affiches, Pauline brille comme Edward dans Twilight. Bref, si j’avais à qualifier le niveau des discussions Facebook que je vois passer depuis le déclenchement des élections, je dirais qu’il se situe au niveau des discussions de fin de soirée d’un party de Noël raté composé de gens qui ne s’aiment pas et qui s’en foutent.

 

La démocratisation du spin


Autrefois considéré comme une fonction attribuée à des individus proches de l’establishment d’un parti, le spin doctor est maintenant à la portée de tous à partir du moment où l’on possède un compte Twitter et/ou un compte Facebook. Ainsi, un militant d’un parti X lance un commentaire quelconque sur Twitter, et les autres militants branchés de ce même parti vont se faire un plaisir de retwitter ce même commentaire, faisant augmenter la bulle d’influence 2.0. « Hourra ! La bataille est gagnée ! Notre bulle est plus grande que celle de l’autre ! » Ça reste une bulle.


Même si les médias sociaux élargissent la portée du débat, ça ne veut pas dire qu’il est de meilleure qualité. Je crois de plus qu’il reste relativement clos par rapport à une population québécoise plus ou moins branchée. Ainsi le PLQ, toujours en mesure de gagner l’élection, possède une faible présence sur les réseaux sociaux. Évidemment, cette constatation n’enlève rien aux stratégies 2.0 plus globales des partis politiques qui produisent bien des bons coups. Elle relève plutôt son côté le plus déplaisant et le plus remarqué qui enterre parfois les bijoux.


On me répondra qu’il est tout à fait normal que les militants fassent passer le message de leur parti et que je me suis souvent rendu coupable d’un tel comportement aussi. Je plaide coupable, mais je dois dire que je fais un effort. Mes « amis Facebook » intéressés par le résultat des élections savent très bien pour qui je vais voter le 4 septembre prochain. Je n’ai pas besoin de le leur rappeler toutes les 15 minutes.


Alors que l’on cesse de dire que les médias sociaux vont rendre la politique moins traditionnelle. On dirait plutôt qu’ils contribuent seulement à lui donner un espace supplémentaire, sans en changer le sens. Si cela est une composante de la nouvelle manière de faire de la politique, je crois que nous sommes mal partis.

***

Daniel Pierre-Roy - Étudiant à la maîtrise à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke

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5 commentaires
  • Roland Guerre - Inscrit 13 août 2012 02 h 57

    Ecole de la citoyenneté

    Une contribution intéressante, introduction d'une étude plus généreuse des votations du 4 septembre, qui souligne le chemin que les citoyens doivent parcourir pour donner à la campagne électorale toutes ses dimensions, débattre des questions fondamentales.
    J'espère que cette esquisse sera reprise, enrichie, après le scrutin.
    Bonnes votations.

  • Louis Courteau - Abonné 13 août 2012 08 h 52

    Avec de tels amis...

    Mon cher Daniel, si vos «amis» Facebook n'ont rien de mieux à faire que de commenter la pilosité des candidats ou de prendre leur compte pour un Publi-Sac, vous devriez peut-être mieux les choisir... Pour ma part, je trouve très stimulants les échanges auxquels je participe sur le vote stratégique, les priorités d'un prochain gouvernement et notre antique mode de scrutin qui se fait passer pour le rempart de la démocratie. Au besoin, consultez la rubrique d'aide de l'application pour savoir comment vous débarrasser discrètement d'un «ami» devenu encombrant...

  • Jean-François Couture - Inscrit 13 août 2012 09 h 57

    La malbouffe de la communication.

    Monsieur Pierre-Roy,

    «Alors que l’on cesse de dire que les médias sociaux vont rendre la politique moins traditionnelle. On dirait plutôt qu’ils contribuent seulement à lui donner un espace supplémentaire, sans en changer le sens. Si cela est une composante de la nouvelle manière de faire de la politique, je crois que nous sommes mal partis.»

    Et cela vous surprend? Moi qui ne «Fécebouke ni ne Touïtte», et qui pour cela se fait traiter de toute espèce de noms portant sur le refus de la modernité, cela ne me surprend aucunement.

    Et si les médias que l'on aime croire «sérieux» ne passaient pas leur temps à rechercher et surtout à relayer les perles issues des médias dits «sociaux» alors qu'ils ne le sont qu'à moitié, et encore, ceux qui y sévissent demeureraient, comme vous le dites si bien «....ce cirque 2.0 (se déroule) entre convaincus ne s’écoutant qu’à moitié.»

    Les Bodin's, ce désopilant duo d'humoristes Français, ont parfaitement bien résumé la situation dans un sketch intitulé «Face de bouc» disponible sur YouTube.

    En attendant, je vais continuer à suvre cette campagne avec un minimum de malbouffe communicationnelle car malgré la petitesse des portions, cela peut finir par donner des aigreurs d'estomac.

  • Monique Chartrand - Inscrite 13 août 2012 14 h 59

    Le web 3.0, web des relations

    A première vue j'abonderais dans votre sens. Mais prenant le temps d'y penser, je dirais que le web nous permet d'entrer en relation avec une foule de gens avec qui nous n'aurions pas normalement échangé, ce qui permet de réfléchir un brin et de parfois prendre un recul sur ses ergots ! Sans le web, ce serait vraiment décourageant de ne pas entendre parler de la réforme des institutions démocratiques et de l'environnement !!

  • Bruno Collard - Inscrit 14 août 2012 10 h 45

    Ironie

    Je dis (j'écris) ça comme ça, mais... c'est par un Tweet d'un ami que j'ai pu prendre connaissance de votre article.

    Au-delà des quelques dialogues de sourds auxquels donneront toujours lieu les conversations sur la chose politique, qu'importe où on est dans le monde, les nouveaux médias sociaux permettent à tout le moins un accès inégalé à une immense variété d'information et d'analyses sur le sujet, pour peu que l'on veuille bien aller lire plus loin que le prochain clic. Nous ne sommes plus à la merci d'un, deux ou trois grands médias pour se faire une idée, ce qui est une amélioration démocratique spectaculaire, mais j'apprécie tout de même la remise en question que vous soulevez. La propagande et le désir de convaincre l'autre ne s'évacue pas par la présence de nouveaux médiums de communication.

    "Une croyance forte ne démontre que sa force, et non la vérité de ce que l'on croit." :)