Libre opinion - Lettre ouverte à mon voisin

C’est lorsque j’ai décidé de joindre ma batterie de cuisine à la marmite étudiante que le facteur irritant s’est surpassé en allant vous écoeurer, vous, jusque dans votre salon. Vous, honnête citoyen. Vous, qui n’avez jamais rien demandé, sinon vivre votre vie tranquillement.


Au début, un éclat de colère. Premier jour de casseroles sur la 1re Avenue à Québec, premières insultes, délicatement décochées à mon égard, de votre balcon au mien. Je ne les esquive pas : je vous réponds que je comprends que ça dérange, mais tente quand même de calmer votre colère en vous assurant que ça ne durera que 15 minutes par jour et en vous expliquant pourquoi je me prête à ce jeu. En proie à la frustration, vous entrez à la maison, trop enragé pour continuer à dialoguer avec moi.


Les casseroles s’enchaînent, se font une fierté de rester debout face à l’arrogance du gouvernement Charest. Vos insultes aussi restent là, se répètent et se renouvellent.


Puis, un soir, vous en avez assez ! Vous sortez, rouge comme un carré, et vous me criez de ne pas être surpris de recevoir des plombs si je continue, parce que vous avez une carabine, et vous n’avez pas peur de la sortir… Bon, vous avez une carabine, j’ai une casserole. D’accord, nous sommes à armes égales. Cependant, comme je n’ai pas assez confiance en mes pouvoirs de faire dévier une balle avec ma cuillère de bois, je vous suggère de ne pas sortir votre arme à feu et de ne plus me menacer, puisque j’appellerai la police (faut bien qu’elle nous défende, pour faire changement !).


Le lendemain, vous êtes plus sage : vous avez ressorti vos gros mots en laissant le fusil dans la maison. Bien ! Il y a du progrès. Je reviens donc sur vos propos et je comprends que vous n’êtes qu’un homme amer et frustré. Pas besoin de craindre votre violence, ce ne sont qu’éclats verbaux.


J’ai tenu pour acquise cette sécurité que, vraisemblablement, je m’étais imaginée.


Je lis mes nouvelles d’une main, sur cet iPhone que l’on me reproche, et de l’autre, je frappe avec enthousiasme sur mon chaudron. C’est tout simplement mon karma, ou peut-être l’esprit de Martha Stewart qui n’accepte pas de voir ainsi maltraiter sa casserole ; vous avez entrepris de venir sur mon balcon, chez moi, et de pousser vos menaces plus loin qu’elles ne sont jamais allées.


Je vois quelqu’un s’approcher rapidement de moi, bouillant, avec ce quelque chose dans les yeux qui ne me donne plus du tout envie de sourire en pensant à vos insultes bredouillées maladroitement. J’arrête de frapper, je devine votre visage dans les trois secondes qui me séparent de la bousculade qui va suivre. Je ne vous ai jamais vu d’aussi près. Vous empoignez ma casserole et la lancez dans la rue. Plus rien ici, sur ce balcon, n’est beau.


Vous tremblez et j’ai le sentiment profond que je risque de faire connaissance avec votre main dans un avenir très rapproché. Moi, je ne trouve à dire que quelques « Vous êtes malade ? ! » sur un ton convaincu pour essayer de cacher le fait que, du haut de mes 6 pieds 140 livres mouillé, j’ai tellement la trouille que je ne trouve pas le moyen de trembler, moi aussi.


Heureusement, votre réflexe a su vous contenir et vous vous êtes fait violence, mais en partant rapidement chercher ma casserole et en l’emportant chez vous, me criant de venir la chercher, sur un air de défi. Je crie au vol et c’est absurde, mais c’est ce que je trouve de plus logique à faire. Les deux casseroles voisines du coin de ma rue sont retournées aux fourneaux.


Vous revenez quelques minutes plus tard me redonner ledit symbole de violence. Au lieu de me donner la casserole, vous me la lancez. Puis, avant de partir, vous vous assurez que j’entends bien vos nouvelles menaces. Sans mettre de mots clairs sur votre intention, je comprends facilement que je serai en danger si je sors la cuillère de bois une fois de plus.


J’espère que, peut-être, vous lirez cette lettre ouverte et aurez conscience de l’extrême violence dont vous avez fait preuve, non pas dans vos actes, mais dans leurs intentions.


J’ai eu peur, monsieur mon voisin. J’irai taper ailleurs avec mes chaudrons, désormais. Mais savoir que vous laissiez vos fenêtres ouvertes, que vous restiez parfois sur votre balcon… J’ai cru à tort que vous cherchiez quelqu’un ou quelque chose sur qui vous pourriez faire déferler votre écoeurantite aiguë du conflit étudiant. C’était vous sous-estimer, peut-être.


J’ai eu besoin qu’on sache ce que j’ai vécu, ce que vous avez provoqué. Moi qui étais tout espoir et enthousiasme, j’ai perdu des plumes. Je continuerai mon combat avec tous ces gens qui me font croire en ma génération, mais avec une petite amertume et un regard désabusé.

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