Libre opinion - Violence à Lionel-Groulx : voici notre version

Les événements qui ont mené au déploiement des forces de la Sûreté du Québec sur le territoire du collège Lionel-Groulx le 15 mai dernier sont comparables à la fameuse expérience de Stanley Milgram.

En effet, l’expérience menée par Milgram au début des années soixante a démontré qu’un sujet isolé, soumis à une figure d’autorité se situant dans la même pièce, arrivait à administrer des charges électriques mortelles à une troisième personne se trouvant dans une pièce contiguë. Le sujet isolé renonce ainsi à son autonomie, à son sens moral, et ne devient qu’un agent exécutif de l’autorité.


C’est ce rôle d’agent exécutif manipulé par l’autorité qu’a revendiqué la direction du collège en le martelant à son propre personnel, à ses étudiants et aux médias. « J’ai exécuté cette injonction contre ma volonté personnelle, il faut le dire. Je le faisais parce que je ne voulais pas placer mon collège en situation d’outrage au tribunal », a plaidé Monique Laurin, la directrice générale de Lionel-Groulx, dans La Presse le 16 mai.


Or, la direction du collège n’évolue pas en vase clos sous la tutelle de Jean Charest, du juge en chef François Rolland, qui a émis l’injonction, ou de l’avocat Claude Carignan, défendeur des demandeurs. Avant le 15 mai de Lionel-Groulx, des événements similaires, parfois plus violents et troublants, avaient eu lieu dans les campus de l’Université du Québec en Outaouais, de l’Université de Montréal, et surtout la veille au cégep de Rosemont. La présence incongrue des forces policières ou d’agents de sécurité zélés dans les campus avait mené à des scènes de répression ou de confrontation surréalistes. La direction de Lionel-Groulx a choisi d’ignorer ces précédents événements et de procéder à sa propre expérience, clamant pompeusement après coup qu’elle « venait de faire la preuve, devant tout le Québec, que l’injonction n’est pas une bonne façon pour assurer le retour en classe ».


Le 2 mai, soit une semaine avant l’audience de l’injonction, la direction semblait totalement autonome quand elle a diffusé un communiqué qui faisait état d’une entente prise entre elle, l’association étudiante et le personnel du collège. Cette entente stipulait que « les récents événements démontrent que les injonctions déposées à l’endroit des universités et des cégeps du Québec ne représentent pas une solution efficace au conflit [et qu’un] retour en classe dans un climat sain passe par le respect de la démocratie étudiante ».


Cependant, lors de l’audience de l’injonction le 8 mai, la direction du collège n’a fait aucun plaidoyer dans le sens de cette entente et a même affirmé d’emblée qu’elle « consent [ait] à l’émission d’une injonction interlocutoire provisoire » ; le juge Rolland n’avait pas encore rendu son verdict. La direction se plaçait donc à l’avance en simple agent exécutif. Cela est d’autant plus stupéfiant que d’autres directions de cégep, dont celle de l’Outaouais, avaient choisi de plaider vigoureusement contre l’émission de telles injonctions, honorant leur parole donnée.


La direction du collège Lionel-Groulx a aussi respecté au-delà de la lettre l’ordonnance de l’injonction qui lui demandait de « prendre tous les moyens appropriés, nécessaires et raisonnables y compris le recours aux forces policières » pour assurer la reprise des cours. Elle a notamment embauché, à partir du 11 mai, la section B.E.S.T de la compagnie de sécurité Garda, section qui avait déjà fait les manchettes pour l’intimidation physique et verbale dont elle avait fait preuve à l’Université de Montréal en avril dernier. Les employés de B.E.S.T. sont habilités entre autres à porter des matraques et à s’en servir : leur seule présence mettait le collège en état de siège réel.


Négligeant toujours les multiples démonstrations précédentes d’autres directions ayant réussi à préserver leur communauté de retombées néfastes pour tous, la direction du collège a porté plainte au criminel le 14 mai contre les étudiants qui voulaient faire respecter le mandat de grève voté démocratiquement, a ensuite affirmé aux professeurs présents que les cours n’étaient pas levés, « mais qu’ils pouvaient suivre la suite des événements [les arrestations des étudiants] à la télévision », a refusé de reconnaître qu’elle avait le pouvoir de retirer sa plainte en répétant que la situation était entre les mains de la police.


Le 15 mai, la direction a poursuivi sa logique de simple agent exécutif en faisant venir à nouveau le Service de police de Sainte-Thérèse, doublé cette fois de la SQ pour procéder aux arrestations nécessaires et pour dégager l’entrée du cégep grâce à une charge et à des grenades lacrymogènes. Après cet épisode traumatisant et malgré la tension accumulée dans les jours précédents, elle a refusé de lever les cours et a exigé que chaque professeur sous injonction se présente en classe à tout le moins pour « rétablir le contact » avec les demandeurs.


Les professeurs, le personnel, les étudiants, les parents présents ont subi pendant des jours l’interprétation légaliste qu’a faite la direction du texte de l’injonction. La direction avait aussi le « pouvoir de prendre les mesures requises afin d’assurer la protection du personnel, des étudiants », mais cette clause de l’injonction a été négligée, comme tous les précédents du 15 mai.


L’expérience de Lionel-Groulx a été fréquemment citée pour justifier l’adoption de la loi 78. Alors que la communauté du cégep est encore sous le choc des violences qu’elle a subies, de l’intransigeance aveugle de sa direction, elle doit se préparer à pire : la loi spéciale est une bombe entre les mains d’un tel agent exécutif.

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Ont signé ce texte : Murielle Chapuis, Yovan Morin, Stéphan Gibeault, Nathalie Larouche, Vincent Duhaime, Pierre-Paul Proulx, Daniel Desroches, Jean Thibault, Éric Montpetit, Sébastien St-Onge, Judith Trudeau, membres du groupe des Professeurs indignés du collège Lionel-Groulx.

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