Grève étudiante - Dépasser le faux dilemme de la violence

En 2004, le gouvernement annonçait une réforme de l'Aide financière aux études qui comportait une compression de 103 millions en bourses et reléguait une bonne partie de la gestion du système aux banques. La grève étudiante de 2005 a forcé le gouvernement à reculer partiellement en restituant des sommes en bourses, mais en gardant intacts les autres aspects de sa réforme. Si l'ASSÉ a alors parlé de victoire, c'est parce que des milliers d'étudiants ont évité de voir leur endettement exploser en prouvant, une fois de plus, que la défense de nos droits sociaux passe par la mobilisation collective.

Mais nous étions, et sommes toujours, capables de nuances. La négociation par la FEUQ et la FECQ — dont la CASSÉÉ avait été exclue — concluait une entente qui ne s'appliquait pas à l'année 2004-2005 et la reconversion de prêts en bourses se faisait partiellement pour l'année suivante. De plus, le réinvestissement annoncé par Québec s'est fait grâce à un transfert de sommes venues du fédéral. Cette allocation de fonds avait attiré l'attention du Comité consultatif sur l'accessibilité financière aux études qui remarquait que l'argent d'Ottawa aurait dû servir à bonifier l'aide aux étudiants, au lieu de venir éponger les compressions de Québec. Cette grève historique, forte d'un appui public massif, avait créé un rapport de force face à l'État qui laissait espérer de meilleurs résultats. Nous avons donc dénoncé ce qui était une entente à rabais.

Et nous n'étions pas les seuls! Une majorité de grévistes a critiqué et rejeté l'entente en assemblées générales. Des dizaines de milliers parmi eux étaient membres des fédérations étudiantes. M. Bouchard-St-Amant fait preuve d'un paternalisme déplorable et bafoue les principes démocratiques les plus élémentaires en passant tout cela sous silence et en affirmant que «tout ceci n'avait que très peu d'importance». Lui et son équipe étaient prêts à faire face à ces critiques, qu'ils avaient par ailleurs «prévues». Une telle «abnégation» s'apparente un peu trop à celle d'une ministre de l'Éducation qui imposerait une mesure (une hausse des frais de scolarité par exemple) impopulaire, mais «nécessaire».


Massé contre Chartrand?
Il existe d'autres façons de négocier. En 2005, les fédérations étudiantes ont appliqué les préceptes du président de la FTQ de l'époque, Henri Massé, qui nous avait asséné que «négocier c'est mettre de l'eau dans son vin». L’ASSÉ est plutôt de l'école d'un Michel Chartrand qui nous avait dit, lors d'un congrès: «Le gouvernement se comporte comme quelqu'un qui prend 20 $ dans ton porte-monnaie et qui, après que tu lui aies dit vouloir le récupérer, te dit qu'il veut négocier ça.»

Nous refusons d'aller sur un terrain balisé à l'avance par le gouvernement. Deux visions s'opposent: l'éducation comme droit et bien collectif; et l'éducation comme marchandise et investissement individuel. S'il faut faire des concessions, elles sont faites sur la base de l'évaluation du rapport de force face au gouvernement — et non pas sur celle d'un faux pragmatisme voulant qu'«il faudra bien en faire». La grève étudiante de 1986 a démontré qu'il était possible de bloquer intégralement les contre-réformes néolibérales. Celles de 1974 et 1978 ont même prouvé la possibilité de faire des gains, et non seulement de freiner le gouvernement. En 2012, ça ne sera peut-être pas possible, mais il faudra aller chercher tout ce qui sera permis par notre force collective.

De la violence au débat de fond

Bien sûr, la CLASSE veut rencontrer le gouvernement — tout comme la CASSÉÉ le voulait et l'a répété sur toutes les tribunes en 2005! Mais est-elle l'artisane de sa propre exclusion? Il appert plutôt que c'est le gouvernement qui tente de l'exclure. Il le fait pour la même raison qu'en 2005 (et lors de la grève de 1996 avant cela): pour tenter de contourner la frange combative et démocratique du mouvement étudiant. Mais voilà, cette même frange représente aujourd'hui la quasi-majorité des grévistes et les dirigeants des fédérations ont jusqu'à maintenant refusé de répéter l'erreur de 2005, soit de jouer le jeu  de la division auquel la ministre de l'Éducation les convie.

Face à cela, et à la ténacité impressionnante du mouvement, le gouvernement se sent pris au piège et ressort la carte usée de la condamnation de la violence. C'est un prétexte. Pour que cette demande soit crédible, il faudrait également que Mme Beauchamp condamne la violence policière et l'intimidation des gardiens de sécurité sur les campus où des injonctions sont appliquées.

Est-ce que la CLASSE devrait tout de même condamner la violence pour accéder aux négociations? Une telle condamnation pourrait s'avérer à double tranchant. La ministre, qui a une conception pour le moins sélective et élastique de la violence, pourrait se servir d'une telle condamnation pour interdire l'usage de toute tactique de désobéissance civile pour la durée des négociations. Il serait certainement préférable que les organisations étudiantes se serrent les coudes, demeurent solidaires et accèdent ensemble, et la tête haute, aux négociations.

Mais peut-être faut-il la condamner et enfin passer au débat de fond. Ce n'est pas à moi, ni à M. Bouchard St-Amant d'en décider, mais plutôt aux instances démocratiques de le faire. Je nous invite donc, moi et lui, à restreindre nos envies de semer des leçons à tout vent. Il faudrait plutôt apprendre de ce mouvement qui a tant à nous enseigner et qui participe d'un renouveau des mouvements sociaux québécois.

Xavier Lafrance
Co-porte-parole de la CASSÉÉ lors de la grève étudiante de 2005 et doctorant en science politique à l'Université York

 
11 commentaires
  • claude landry - Inscrit 20 avril 2012 04 h 01

    En profiter pour condamner une autre violence

    Pourquoi ne pas profiter d'une condamnation de la violence pour condamner aussi les actes violents dont sont victimes les étudiants et le corps professoral. Oui, une condamnation des saccages et autres actes illégaux, qui sont de la violence contre les objets et une condamnation plus pointue de la violence de l'État contre ses citoyens, une violence beaucoup plus «dénonçable ». Le problème est que le gouvernement libéral et ses métas imposent de plus en plus l'équation payeur de taxes = citoyenneté. Tu payes des taxes tu as plus de droits que celui qui ne paie pas de taxes. C'est ainsi qu'un Dutrisac peut dire : «C'est nous qui payons pour les saccages, il faut donc de la police.» Mais ce «nous», qui exclu dans la bouche de Dutrisac les étudiants, contient aussi les étudiants payeurs de taxes ( ils travaillent ) et surtout les payeurs du «service», soit le service éducatif. En passant, il faudra faire un jour le bilan du rôle joué dans cette affaire intergénérationnelle par les commentateurs de la génération X, supposément flouée par la génération des boomers, et leur propos réactionnaire, démagogique, de droite et leur très étrange paternalisme.

  • Darwin666 - Abonné 20 avril 2012 07 h 06

    Bravo!

    «Ce n'est pas à moi, ni à M. Bouchard St-Amant d'en décider, mais plutôt aux instances démocratiques de le faire.»

    Voilà!

    • Samuel Croteau - Abonné 20 avril 2012 10 h 26

      Exactement.

      Il est grand temps selon moi que la CLASSÉ agisse de manière responsable si elle veut prouver qu'elle est assez sérieuse pour s'asseoir à une table de négociation.

      Je suis bien curieux de voir le résultat du congrès de samedi.

      Samuel Croteau
      Étudiant

  • Pierre Schneider - Inscrit 20 avril 2012 10 h 17

    Violence

    C'est vrai qu'on entend jamais le gouverne-ment condamner la violence policière. Étudiants matraqués et gazés, quelle honte !

  • Kimakt - Abonné 20 avril 2012 10 h 39

    A l'encre rouge!


    Merci à monsieur Xavier Lafrance pour sa mise au point.

    Je suis pleinement d'accord avec un précédent commentateur, monsieur Claude Landry, pour que l'on (et ici, les média en tête!) condamne aussi "les actes violents dont sont victimes les étudiants et le corps professoral". Ce serait à écrire à l'encre rouge! Rouge pour le drame, et rouge pour la perte nette démocratique... C'est certainement la plus grande aberration et la plus grande tristesse de ce conflit, même si déjà sa "juridicisation" a de quoi effrayer.

    Quelqu'un peut-il m'expliquer comment cette personne, qui sévit actuellement à la tête du plus important ministère de notre gouvernement national, a-t-elle pu changer à ce point?! Elle qui contribuait pourtant, il n'y a pas si longtemps, à l'essor d'une Radio communautaire dans l'est de Montréal... Oui, oui! " c o m m u n a u t a i r e "! Juste à voir les grands airs de sainte nitouche qu'elle se donne maintenant, l'absence de perspective et, surtout, de compassion de ses interventions publiques, sans mentionner, et pour cause sûrement, sa stupide ($?) et mielleuse soumission à la ligne de parti, c'en est bien assez pour faire sortir de ses gonds le plus calme des enfants sages! Elle provoque elle-même les dérapages et la violence.

    "Oui, une condamnation des saccages et autres actes illégaux, qui sont de la violence contre les objets". Mais combien plus forte et "plus pointue" devrait être notre "condamnation de la violence de l'État contre ses citoyens", encore plus quand il s'agit de ses enfants et de son avenir. C'est assez! Ouvrons-nous les yeux. Donnons une chance au vrai dialogue, qui implique que le gouvernement (ou ce qui en tient lieu!) marche d'abord sur sa superbe, et manifeste un minimum d'intelligence, quitte à revenir au besoin sur une loi déjà votée. Ca s'est déjà vu, non.

    Bravo à ces étudiants qui ont à coeur un projet de société plus humain que ce qu'on leur propose et qui, pour le réaliser, son

    • Kimakt - Abonné 20 avril 2012 12 h 04


      Il semble que la dernière partie du texte "se serait envolé" quelque part... La voici donc:

      Bravo à ces étudiants qui ont à coeur un projet de société plus humain que ce qu'on leur propose et qui, pour le réaliser, sont prêts à payer de leur personne, là, maintenant, quitte à ébranler un tant soit peu la "bien-pensance" boulimique de trop de leurs aînés, sinon de leurs pairs! Car, pour qui que se soit, peuple ou individu, s'il y a quelque avenir, c'en est bien le point d'ancrage. La liberté ne s'écrit souvent qu'à l'encre rouge.

  • Paul-W Parent - Inscrit 20 avril 2012 11 h 24

    démocratie

    Pour le moment, les étudiants disent: "la démocratie c'est nous".

    Société de droit, société de démocratie : Je m'interroge.

    Il est évident que Gabriel Nadeau-Dubois n'a pas le mandat de son association pour émettre la moindre opinion . Dans les faits, s'il participait avec la ministre et les autres associations, Gabriel Nadeau-Dubois n'a pas la "liberté d'expression" de dire quoi que ce soit, sans faire valider ses dires par l'assemblé générale. Alors, dans cette rencontre, pour essayer de retrouver la "paix" il est un élément neutre. Il n'est donc pas un interlocuteur valable, non pas qu'il est de la CLASSÉ, mais parce qu'il ne peut pas s'inclure lui-même dans la solution. "Attendez-moi, je vais consulter, et je reviens avec une réponse. " La solution est urgente. Une "négociation" implique "question-réponses" aller-retour. On appelle ça aussi de la COMMUNICATION basé sur le respect et non sur des dogmes.

    • Sebastien Tanguay - Inscrit 20 avril 2012 15 h 51

      Bof, j'allais répondre à votre commentaire absurde, mais je me dis qu'au final, il n'en vaut pas vraiment la peine.

      Comme si ça ne faisait pas déjà partie de son mandat de négocier lorsque négociation il y a!

      À force de prendre les gens pour des cons on le devient soi-même M. Parent: faites bien attention, il ne faut pas jouer avec ça!!

    • Nadia Lafrenière - Abonnée 21 avril 2012 15 h 52

      Effectivement que le comité de négociations de la CLASSE n'a pas le mandat pour négocier une hausse moindre ou pour revendiquer un endettement étudiant qui se ferait selon d'autres modalités. Mais ce n'est pas pour rien! La CLASSE défend les principes adoptés dans les assemblées générales, principes qui dépassent la question du niveau des frais de scolarité, qui touchent l'ensemble des facettes de l'éducation. Un exemple : la CLASSE, contrairement à ce qu'en dit la ministre, a un discours sur la gestion universitaire. Alors que la FEUQ ne parle que d'anecdotes concernant la gestion des universités (salaires des recteurs, publicités, etc.), la CLASSE parle pour sa part du réel ploblème qui est la source autant de la hausse des frais de scolarité que d'une administration inappropriée des universités : la marchandisation du savoir.

      En défendant les principes à la base de la grève étudiante dont elle est l'artisane, la CLASSE a tout intérêt à être de la négociation avec le gouvernement et à dire à la ministre l'avis de la majorité des grévistes, que la FEUQ et la FECQ ne représentent pas.

      Et quant à la dénonciation de la violence, il reste à voir si la majorité des associations de la CLASSE saura, tout comme la FECQ et la FEUQ, se désolidariser de milliers de grévistes pour participer à une négociation factice ou choisira plutôt de faire un contre-poids aux deux fédérations étudiantes pour qui la hausse peut s'échanger contre l'annulation des crédits d'impôts aux frais de scolarité ou encore l'évaluation de mécanismes d'assurance-qualité ne prenant en compte qu'une surveillance de la gouvernance, faisant fi de l'intrusion de plus en plus grande de la logique privée en éducation.

      En réalité, peut-être que ce n'est pas seulement la ministre qui tente de diviser le mouvement étudiant, mais bien les fédérations étudiantes qui ont dénoncé la violence alors que le débat ne portait pas sur cette question....