Libre opinion - «Je ne serai plus étudiante»

Je ne serai plus étudiante à partir de demain. Je pourrais dire que ça m'enrage, parce que je quitte l'institution du savoir par manque de moyens financiers, mais, pour m'encourager, j'essaie plutôt de voir les bons côtés. Je pourrai enfin utiliser mon iPhone sans honte, mais ça, c'est accessoire.

Par contre, je pourrai transférer toutes mes frustrations sur les étudiants qui siphonneront mes impôts. S'ils ne sont pas contents, je leur répondrai qu'ils sont gâtés, qu'ils ont juste à faire comme moi, à quitter les bancs d'école pour aller jouer dans la vraie vie pendant un an ou deux afin de payer leurs études. Et puis, si en plus c'est à des récipiendaires de prêts et bourses que j'aurai affaire, bien là, je rougirai de jalousie, je les traiterai de BS de luxe parce que moi, je n'y ai plus droit.

Quand on me dira que l'éducation est un bien commun, que c'est utile à la société, je leur répondrai que c'est moi, toute seule, qui paie mes dettes d'études, que je m'en fiche de la société, qu'elle n'a jamais rien fait pour moi. Par paresse intellectuelle ou pour mieux vivre avec mes désillusions, je ne voudrai plus replacer les choses dans un ensemble plus large que ma situation personnelle et immédiate.

C'est en brandissant l'argument de la solidarité sociale qu'ils me traiteront d'égoïste. Mais qu'est-ce que j'en aurai à faire de ce qu'ils pensent de moi, quand bien même qu'ils auraient raison? Et là, parce qu'il me restera un peu de jugeote, j'assumerai mon égocentrisme et mon élitisme. Je leur répondrai qu'ils n'ont qu'à se démarquer pour décrocher les bourses d'excellence, même en travaillant une trentaine d'heures par semaine. Que leurs parents n'avaient qu'à mettre de l'argent de côté pour eux, que ce n'est pas de ma faute à moi si leur famille n'a pas fait les efforts nécessaires pour qu'ils puissent jouir de la vie comme des enfants-rois.

Finalement, tranquillement, je me refermerai sur moi-même, dans mon quotidien effréné, à la recherche de la vie qu'on me propose depuis toujours dans les médias, mais que je n'ai jamais pu me permettre. Je consommerai, je m'endetterai même pour le faire. Je trouverai une satisfaction dans la contemplation de mes biens, mais elle sera insatiable et je ne remettrai pas en question mon propre rythme de vie. Ma colère envers les étudiants grandira, parce que je trouverai injuste de devoir me priver pour payer leurs études. Je leur demanderai alors leur juste part.

Demain, je ne serai plus étudiante, mais j'espère que rien de tout ce qui précède ne m'arrivera. Que je trouverai le courage de ne pas renier mon appartenance à ma collectivité. Que je resterai fidèle aux valeurs d'équité et de justice que j'ai eu la chance de développer à l'université, par l'acquisition de connaissances et d'un mode de pensée rationnelle qui me permettent d'appréhender la société dans son ensemble, au-delà de mes intérêts particuliers.

Demain, je serai travailleuse, contribuable, citoyenne, féministe, militante, et je croirai encore à une société juste.
***
Julie Gingras - Bachelière en science politique de l'Université Laval et étudiante en Fine Arts à Concordia

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

31 commentaires
  • Sirois Alain - Inscrit 13 avril 2012 02 h 00

    Vous verrez, ce n'est pas si douloureux que ça

    Bravo pour votre belle lucidité.

    Les choses vont probablement débuter comme vous le prévoyez après votre sortie de l'Université, mais vous verrez avec le temps qu'on s'y fait et que ce n'est pas difficile comme vous l'imaginez. Vous ne serez même pas obligée de vous refermer sur vous-même ni de vous lancer dans une consommation effrénée si vous ne le souhaitez pas vraiment.

    Bien sûr que la société est injuste, et que ces belles valeurs d'équité et de justice qu'on prétend, à juste titre, vous inculquer tandis que vous êtes encore jeune, passeront toujours après les intérêts personnels de tout un chacun.

    Mieux encore, vous réaliserez rapidement qu'il vous reste presque tout à apprendre, et dans peu de temps, cette belle époque de la vie étudiante qui vous semble si intense et si riche aujourd'hui, deviendra un souvenir banal comme autant d'autres et vous saurez alors que vous vous êtes tourmentée pour rien et que la vie ne faisait que commencer quand vous avez quitté l'école.

    Bonne chance et oubliez vite tout ça.

    • Hyperbolique - Inscrit 13 avril 2012 08 h 44

      Oulàlà!!! Le ton paternaliste dans le propos... Un vrai cynique sans compassion.

    • Michel Simard - Inscrit 13 avril 2012 10 h 53

      Que de condescendance !

      Alain Sirois est l'archétype du "lucide" moralisateur d'extrême-droite. Et ceux-ci sont tous incohérents parce que si on mettait en place leur philosophie sans compromis, un genre de société sans État, ils seraient les premiers à crier grâce. N'importe quoi ces dinosaures conservateurs.

    • David Boudreau - Inscrit 13 avril 2012 11 h 08

      Ce n'est pas parce-que la société est injuste et qu'elle vit une crise des valeurs qu'il faut s'assoir sur son steak et regarder passerle train des valeurs néolibérales individualistes qui saccagent les liens sociaux sans bouger le petit doigt. Bravo à cette dame pour cette profession de foi en la justice sociale et la solidarité. Il est intéressant de constater qu'une mesure sociale comme la mise en place d'un système public de garderie est non seulement rentable socialement, mais aussi économiquement. Il est possible d'arrimer mesures sociales et économie. Il s'agit de s'arrêter et de donner l'espace à ceux qui sont capable de concevoir ce genre de projet au lieu de décréter des mesures qui ne répondent qu'à des impératifs de profits à cours terme et qui ne tiennent pas compte de l'ensemble d'une problématique ainsi que de ses effets sur la collectivités.

    • François LeBlanc - Inscrit 13 avril 2012 11 h 54

      Si vous n'avez pas compris l'ironie de la lettre de Julie Gingras, votre intervention a le mérite de confirmer ce qu'elle dénonce (ça, vous ne l'avez vraiment pas compris).

      Je vous paraphrase : « Le monde est injuste, et c'est correct comme ça. Au plus fort la poche. Dépêchez-vous de servir le capitalisme sauvage. »

      Même votre « oubliez tout ça » est pathétique. Comme à une autre époque, où on invitait les femmes à ne pas se mêler de politique et à rentrer dans le rang.

      Retour au « Darwinisme » économique

    • RobertB - Inscrit 13 avril 2012 18 h 23

      Pour ce qui est du mythe de la société dite injuste, ou de la société dite «juste» (plutôt rare), je voudrais vous rappeler que le concept de «justice» est un concept artificiel inventé par les humains. La justice de l'un est toujours l'injustice de l'autre.
      Et sans avancer que nous devrions redevenir animaux, la gazelle qui se fait bouffer par le lion, il n'y a aucune injustice envers elle et si le lion ne la bouffe pas et meurt de faim, il n'y a pas d'injustice non plus.
      Pour vos commentaires disant partenalisme et condescendance: tout à fait d'accord (c'est ça que je fait ici?); pour ce qui est de «la société vit une crise des valeurs», n'importe qui connaissant l'histoire, de quoi que ce soit, sait que l'humain a toujours connu une crise des valeurs.
      Sachant cela, notre petite société humaine avance SI il y a pensée, rébellion, révolution tranquille ou autre, démocratie, amour, remise en question.
      Même et surtout, sur ce que je viens d'écrire.
      Meilleures salutations!

  • Chantal_Mino - Inscrite 13 avril 2012 06 h 52

    Bravo Mme Gingras ! Et merci pour votre partage !

    Votre vécu est celui de beaucoup d'autres Québécoi(se)s et au nom de la solidarité, de l'équité et de la justice, le peuple québécois ne se laissera pas enlever ses valeurs si chères pour la majorité.

    Il y a une manifestation demain à Montréal, samedi le 14 avril, qui partira du coin Mont-Royal et avenue de l'Esplanade (Montréal), nous serons plusieurs à montrer que nous voulons une société juste, nous serons tous ensemble pour un printemps québécois. L'union fait la force ! http://www.journalvf.com/agenda/Manifestation-etud

  • Jean Bourgeois - Inscrit 13 avril 2012 07 h 54

    C'est curieux

    Jusqu'à la fin je croyais que vous racontiez mon histoire. Par contre, la mienne se termine avant vos deux derniers paragraphes. Je demeure entier à la description que vous en faîtes au début. Et, peut-être en existe-t-il quelques milliers d'autres comme ça. Désolé mais le conflit étudiant n'existerait pas si les étudiants n'avaient pas en 1996 fermé la porte aux négociations. Leur entêtement donne les résultats d'aujourd'hui.

    • Josianne Aucoin - Inscrit 13 avril 2012 13 h 17

      Normalement, le Moi est une phase de développement chez l'enfant entre 2 à 5 ans. J'ose espérer qu'il n'y a pas des milliers d'adultes qui en sont encore à cette phase..

    • Jean-François Guilbault - Inscrit 13 avril 2012 18 h 40

      J'en ai assez que L'Étudiant se fasse associer à une image figée de jeune effronté sans jugeotte. Les étudiant(e)s de 1996 ne sont plus sur les banc d'école, monsieur. Les étudiant(e)s de 2012 sont tout autres, inscrits dans une réalité différente.
      L'infantilisation des étudiants est désuète, car la grande partie sont des adultes bien éclairés de leur choix et plus articulés que la plupart de leur détracteurs. Leur mouvement est loin d'être égoïste car en sacrifiant une partie de leur session ils souhaitent aider les générations futures. La hausse ne les affectera quasiment pas. C,est un combat d'idéologie, pas de porte-feuille.

      Votre commentaire, quant à moi, évite le fond du vrai débat, comme le désire le gouvernement en ignorant le vif du sujet, en utilisant des arguments populistes et en effectuant sournoisement une campagne de salissage pour que le grand public soit désinformé des réalités de cette grève (car c'en est bien un, n'en déplaise à Charest, Martineau et Gendron.)

      C'est l'entêtement d'un gouvernement orgueilleux et borné qui donne les résultats d'aujourd'hui. 9 semaines de conflit sans réelle discussion, sans écoute, ignorant le cri du coeur (pacifique pour la très grand majorité), et ayant recours à des stratagèmes de manipulation de masse et d'appel à la violence, voilà ce que j'appelle l'entêtement.

      L'étudiant, n'est pas un ado avec un Iphone qui refuse de payer sa juste part. Enlevez-vous cette image de la tête, sortez de votre confort intellectuel trois secondes et ayez de la perspective, s'il-vous-plaît. Ce n'est pas V télé qui le fera pour vous. Ça coûte déjà beaucoup de réfléchir, n'ajoutons pas une facture colossale et un endettement au bout du processus.

      C'étais mes 2 cents!

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 13 avril 2012 08 h 08

    La lutte étudiante pour l'avenir

    Sans aucune lutte du peuple, ce dernier sera toujours exploité par une oligarchie égoïste et rapace.

    La gratuité scolaire post-collégiale rapporterait plus à l’État moyen et à long terme que les solutions de broche-à-foin qui endettent les étudiants et en éloignent plusieurs des études supérieures.

    • M. Enseignant - Inscrit 13 avril 2012 22 h 24

      Oui mais pensez-y elle ne rapporterait pas aux banques se serait terrible! Bravo Julie j'espère la même chose que vous pour vous et plusieurs personnes comme cela et les choses pourront changer!

  • Kim Cornelissen - Inscrite 13 avril 2012 09 h 06

    @ Alain Sirois

    J'espère que votre commentaire est sarcastique parce sinon, il est pathétique (mais je suis optimiste...)

    Merci pour cette lettre, madame Gingras, parce que ça explique très bien ce qu'on perd, du potentiel des gens qui ne peuvent aller à l'université... Et ce qu'on ne dit pas, c'est à quel point les gens vont avoir l'impression qu'ils ne pourront se payer l'université, et qui n'iront pas tout simplement... Où sont celles et ceux qui se désolent du décrochage scolaire dans ce dossier? Ne comprend-on pas que c'est la même idée? Où est la Fédération des Chambres de commerce qui déclarait dans un rapport récent que seul les institutions d'éducation supérieure pouvaient former les employé.e.s qualifié.e.s ?