Libre opinion - Des oubliées: les études supérieures et la recherche

Dans la foulée de l'augmentation des droits de scolarité décrétée par le gouvernent du Québec — qui passeront de 2168 $ en 2011-2012 à 3793 $ en 2016-2017 — et de la grève de quelque 200 000 étudiants collégiaux et universitaires, la plupart des observateurs ont discuté de l'effet négatif de telles hausses sur l'accès aux études de premier cycle.

Dans Le Devoir du 23 mars, Pierre Doray et Amélie Groleau nous rappelaient qu'à la suite du dernier dégel des frais de scolarité, les universités francophones avaient subi une baisse de plus de 26 000 inscriptions entre 1992 et 1997. Peu d'observateurs ont toutefois noté l'effet délétère d'une telle hausse sur l'accès aux études de cycle supérieur et, par conséquent, sur la capacité de recherche des universités québécoises.

Les données de l'Association canadienne pour les études supérieures nous montrent que les inscriptions dans les programmes de doctorat furent également touchées, avec un certain décalage compte tenu du temps nécessaire au passage des études de premier cycle aux études doctorales. Pour les trois principales universités de recherche du Québec (Laval, McGill et Montréal), qui comptent pour plus des trois quarts des doctorants en 1995, les inscriptions au doctorat sont passées de 6792 à 5880 entre 1995 et 2001, soit une baisse de plus de 13 %. Certaines universités furent également plus touchées que d'autres: les programmes de doctorat de l'Université de Montréal, par exemple, ont subi une baisse de plus de 22 % (2865 en 1995 contre 2229 en 2001).

Effet pervers

De récentes données sur le rôle des étudiants de doctorat dans le système québécois de la recherche montrent fortement qu'une réduction de l'accès aux études supérieures aura un effet négatif important sur les activités de recherche des universités. En effet, bien qu'en phase d'apprentissage, les étudiants de doctorat comptent pour une part importante de la main-d'oeuvre en recherche des universités.

Le nombre d'articles scientifiques — indicateur fiable de l'activité de recherche fondamentale des universités — auxquels au moins un étudiant de doctorat a contribué est passé de 1500 à 3000 entre 2000 et 2007, et représente, en 2007, le tiers du total des publications des universités québécoises. Dans certaines disciplines, ce pourcentage est encore plus élevé: en 2007, les doctorants québécois ont contribué à 50 % des articles en physique, 43 % en recherche biomédicale, 40 % en chimie, 37 % en biologie et, finalement, 35 % en psychologie. Et ces chiffres ne concernent que les doctorants: l'inclusion des étudiants de maîtrise les augmenterait encore davantage.

Une baisse de l'accès aux études de cycles supérieurs et, par conséquent, du nombre de doctorants, non seulement réduirait la capacité de recherche actuelle des universités — qui perdraient ainsi l'accès à une main-d'oeuvre relativement «bon marché», stimulée et désireuse de contribuer à l'avancement des connaissances —, mais hypothéquerait également celle de demain, en réduisant le nombre de nouveaux chercheurs formés.

En somme, en réduisant l'attrait des études aux cycles supérieurs, toute hausse importante des droits de scolarité aurait aussi pour conséquence d'influer sur la capacité de recherche des universités québécoises. À l'heure où les universités et les gouvernements n'ont que les mots «société du savoir» et «innovation» à la bouche, on peut se demander s'ils ont réellement songé aux effets pervers de leurs décisions.

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Vincent Larivière - Professeur à l'École de bibliothéconomie et de sciences de l'information de l'Université de Montréal et chercheur associé à l'Observatoire des sciences et des technologies de l'UQAM
9 commentaires
  • claude landry - Inscrit 10 avril 2012 04 h 18

    La raison d'une hausse si élevée

    Les recteurs savent-ils que la hausse diminuera la fréquentation universitaire. Si ils ne le savent pas et qu'ils n'ont pas calculé l'effet de la baisse de fréquentation sur les revenus des univeristés ce sont des incompétents. Mais si au contraire, ils le savent, le niveau de la hausse a probablement pour but de contrer la baisse de fréquentation par des revenus par inscription beaucoup plus élevés. Alors ce n'est pas seulement de l'incompétence, c'est aussi du cynisme.

  • Marc Bourdeau - Abonné 10 avril 2012 08 h 28

    D,autres effets pervers

    De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

    On nous rappelle la baisse de 26K étudiants dans les universités francophones suite à la hausse des frais de scolarité en 1992, décrétée par robert Bourrassa. Encore faudrait-il établir que la hausse est le seul facteur qui a engendré cette baisse.

    C'est très vraisemblable toutefois que la hausse en fut le principal facteur, et Doray & Bastien (Le Devoir 23 mars) rappellent de plus que le nombre d'étudiants pre-hausse ne fut rattrappé que 10 ans plus tard, l'inflation la rendant moins débilitante sur les capacités des parents & étudiants de se payer ces études.

    26000 étudiants représentaient à l'époque plus de 10% des étudiants inscrits. Énorme!

    Mais il faut rappeler, autre effet pervers, que tout étudiant qui ne s'inscrit pas aux études universitaires faute de moyens financiers, privera l'état québécois d'importants revenus en taxes et impôts supplémentaires qu'un diplômé universitaire moyen devra payer du fait de sa qualification. Sans parler des nombreux impacts non chiffrables, en termes de bonheur collectif pour ainsi dire.

    Un calcul simple sur 1% d'étudiants potentiels qui ne s'inscrivent pas montre les dégâts à cet égard. Voir le fichier:

    http://wikistat.polymtl.ca/tiki-download_file.php?

    S'il fallait compter avec 10% des étudiants potentils sacrifiés....

  • arabe - Inscrit 10 avril 2012 09 h 12

    Sans les étudiants gradués et les postdocs, la production d'articles scientifiques diminuerait probablement de plus de 75 %

    Dommage que l'article n'ait pas inclus les postdocs et les étudiants à la maitrise dans ses statistiques. Car alors il serait arrivé probablement au chiffre indiqué dans mon titre.

    Quelle est la morale? Les professeurs, qui ont presque tous la permanence et ne souffrent donc nullement s'il y a formation d'un nombre excédentaire de diplômés, promeuvent leur carrière en ayant sous leur gouverne le plus grand nombre d'étudiants possibles, peu importe les difficultés que ces étudiants pourraient ensuite rencontrer sur le marché du travail.

    Se soucient-ils vraiment si ces étudiants ont un emploi correspondant à leur formation plus tard? Non, ou plutôt, c'est un souci rhétorique. Du moins, je ne connais pas de professeur qui choisisse d'avoir moins d'étudiants sous sa gouverne pour des raisons autre que personnelles.

    Certains le font pendant quelques années. Certains, par exemple, font un effort conscient et rigoureux pour engager des assistants et associés de recherche supplémentaires plutôt qu'accepter des étudiants de plus. Mais vite il se rend compte que cela le rend moins compétitif: l'étudiant est tout simplement plus "rentable": il produit plus d'articles scientifique par dollar d'investissement.

    En fait, rien n'est plus "rentable" qu'un étudiant qui a sa propre bourse. Mais même un étudiant sans bourse est considéré par plusieurs comme 2 fois plus "rentable" qu'un assistant de recherche.

    Conséquence: une tendance partout au Québec à produire plus de diplômés que nécessaire, le tout au service du CV du professeur. Plus d'étudiants signifie tout simplement un meilleur CV, plus de publications. Et puis, si ces étudiant n'ont pas d'emploi plus tard, pourquoi le professeur s'en soucierait-il: il a la permanence et peut donc se permettre de produire un énorme "excès" de diplômés sans aucune conséquence négative pour lui, et avec beaucoup de conséquences positives (le prestige; le CV bien épais).

    Il faut savoir être

    • Q1234 - Inscrite 11 avril 2012 19 h 29

      Vous oubliez de faire état de ce qui oblige les professeurs à fonctionner ainsi: l'obligation de se trouver eux-mêmes des subventions pour leurs recherches , de plus en plus auprès des entreprises privées. La marchandisation de l'Éducation,il est là le problème et cela, ça vient de la belle vision que le gouvernement adopte de concert avec l'entreprise privée! Deux bons amis! qui veulent notre bien (commun) et qui font tout pour l'avoir!

  • arabe - Inscrit 10 avril 2012 10 h 38

    Suite du commentaire sans doute électroniquement tronqué

    Il faut savoir être conscient de ces effets pervers de la permanence universitaire: un intérêt égoiste à former le plus grand nombre d'étudiants possibles, parce que c'est bon pour le CV, tout en n'ayant pas à se soucier que ces étudiants que le professeur vient de former lui ravissent son emploi.

    • Yvan Dutil - Inscrit 10 avril 2012 13 h 38

      En fait, il s'agit simplement d'une conséquence de l'arrêt de la croissance du nombre de poste de proffesseurs d'université. En effet, s'il n'y a pas croissance, il y a sur-production d'étudiants dès que plus d'un étudiant est produit par professeurs. Il y a bien des fuites vers l'industrie et les organismes gouvernement. Cependant, il est quasiment assuré qu'une surproduction de diplomés aura lieue.

    • Q1234 - Inscrite 11 avril 2012 19 h 24

      Vous mêlez des tomates et des pommes: ce n'est pas la permanence qui crée ce phénomène, c'est la marchandisation de l'éducation et l'obligation pour les professeurs de courrir les subventions de recherches, cela de plus en plus auprès des entreprises privées!

  • arabe - Inscrit 10 avril 2012 13 h 01

    Mais il n'y a pas de solution simple.

    En effet, le non permanence universitaire a les mêmes effets pervers, ou même des effets magnifiés. Sans permanence, la pression vers la productivité est encore plus forte et tout professeur/chercheur sait que la meilleure voie vers la productivité maximale, en termes de publications de recherche, est d'avoir un nombre maximal d'étudiant faisant doctorats et postdocs sous sa direction, sans aucun égard pour le sort de ces étudiants une fois sur le marché du travail.