Grève étudiante: au-delà des sous

Le mouvement de grève étudiante qui a démarré sur un refus de la hausse des droits de scolarité autour du slogan «bloquons la hausse» a pris une coloration différente de celle qu'il avait au départ du fait de l'intransigeance du gouvernement et des effets politisants de l'action politique elle-même.

Certes, la hausse des droits de scolarité n'est pas un prétexte. Comme se plaît à le rappeler la ministre de l'Éducation, Line Beauchamp, c'est avec une rare unanimité que la FECQ, la FEUQ et la CLASSE ont refusé de participer à des consultations bidon où il n'était pas question de remettre en cause la hausse, seulement d'en discuter les modalités d'application. En réitérant leur refus lors de la manifestation de novembre 2011, puis en déclenchant un mouvement de grève à partir de la mi-février, les étudiants ont clairement indiqué qu'ils refusaient la hausse des droits de scolarité.

Le mouvement de grève a d'ailleurs (presque) débuté avec une action de solidarité entre les étudiants et la Coalition contre la hausse des tarifs afin de bloquer la tour de la Bourse, le 16 février. Contrairement à ce qu'affirme le gouvernement, le mouvement étudiant, en se solidarisant avec les groupes communautaires, féministes et syndicaux qui s'opposent notamment à la «taxe santé» uniforme et à la hausse des tarifs d'électricité, voulait montrer qu'il n'entendait pas défendre de supposés privilèges, mais s'opposer à une mesure sectorielle (la hausse des droits de scolarité) qui s'inscrit dans un mouvement plus large de démantèlement de la nature publique des services gouvernementaux et de tarification de ceux-ci selon le principe de «l'utilisateur-payeur».

Depuis le début de cette vague de mobilisation étudiante, on peut voir un déplacement des enjeux: on reparle maintenant de plus en plus ouvertement de gratuité scolaire et on dénonce les gabegies administratives des directions universitaires, plus préoccupées de béton et de compétitivité (surtout celle de leurs salaires) que de formation intellectuelle. Plus encore, en défendant le droit à l'éducation, les étudiants et ceux qui les appuient fraient la voie à une autre conception de l'éducation et de la société que celle qui prévaut actuellement, un peu plus près de celle que défendait Condorcet lors de la Révolution française.

On aurait tort d'attribuer une telle transformation au caractère fallacieux de la revendication initiale ou à la fourberie de certains leaders étudiants. C'est plutôt l'oeuvre du caractère politisant de la lutte. Si plusieurs avaient des espoirs en déclenchant le mouvement, personne ne pouvait prédire le cours qu'il prendrait et la formidable leçon de science politique qu'en tireront ses participants. En agissant collectivement, en inventant des slogans, en prenant le temps de discuter, en arpentant les rues des villes pour faire autre chose que se déplacer, en profitant du soleil de ce printemps inespéré, les militantes et les militants donnent chair à ces valeurs fondamentales des sociétés démocratiques que sont l'égalité, la liberté et la solidarité.

Face au tournant néolibéral accentué dans les politiques québécoises depuis le fameux «déficit zéro» de Lucien Bouchard et réitéré par les gouvernements successifs à Québec (et à Ottawa), la grève étudiante rappelle que l'éducation n'est pas une marchandise que l'on débite à la pièce selon la capacité de payer du «client» et que l'on choisit en fonction de sa rentabilité supposée. Elle souligne également que l'université n'est pas une entreprise dont la gestion relève de son seul conseil d'administration.

Dans ce sens, on peut situer le mouvement étudiant actuel dans la foulée du printemps arabe revendiquant la démocratie, dans la logique du mouvement des indignés de Madrid ou d'Athènes contre la «discipline budgétaire», ou dans celle du mouvement Occupy, dénonçant l'accroissement des inégalités sociales. D'abord l'expression du refus d'une supposée fatalité (tous les prix augmentent, pourquoi pas les droits de scolarité?). Ensuite une formidable expérience qui fera sentir ses effets à long terme: la recherche, non sans quelques tâtonnements (c'est si certains plaquaient une solution toute faite sur le mouvement qu'il faudrait s'inquiéter, pas vis-à-vis de ses hésitations) d'un autre monde plus juste et plus démocratique. Dans ces conditions, l'intransigeance du gouvernement a permis au mouvement de se déployer et de se radicaliser.

Quand un gouvernement n'a que la police à offrir à sa jeunesse en colère, il y a lieu de s'inquiéter. Pas tant pour la jeunesse que pour le gouvernement...

***

Diane Lamoureux - Professeure au Département de science politique de l'Université Laval
50 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 4 avril 2012 02 h 05

    Que dire de plus...

    Merc i!

  • michel lebel - Inscrit 4 avril 2012 06 h 48

    Une mesure socialement juste

    Madame la professeure exagère! Comparer la "grève" étudiante avec le printemps arabe, il faut le faire! Moi aussi je suis contre l'université-centre d'achats, contre une approche trop utilitariste des personnes et des choses, pour la justice sociale, mais, diable, je ne vois rien de réactionnaire dans cette hausse proposée des droits de scolarité. Bien au contraire, je la vois(avec le système de prêts et bourses) comme une mesure socialement juste!Certes elle est discutable, comme toute mesure gouvernementale, mais de grâce, qu'on ne me refile pas, pour s'y opposer, tous les lieux communs de la social-démocratie!

    • Monsieur Brodeur - Inscrit 4 avril 2012 09 h 40

      La justice pour les banques, n'est-ce pas? La justice pour les riches. La justice pour les libertariens. La justice pour le néolibéralisme. La justice pour l'utilitarisme. La justice pour les entreprises. La justice pour les droits individuels sur les droits collectifs. La justice pour les C.A. La justice pour les conservateurs.

      Vous tentez de dire une chose et son contraire. Comment faîtes-vous? La hausse des frais implique une diminution de l'accessibilité aux études pour la classe moyenne.

      Non monsieur. Vous êtes pour ou contre, mais pas les deux. Il y a des nuances à faire ici entre les deux idéologies, et votre discours en est un de partisan idéologique qui tente de bouffer l'autre.

      Stéphane Brodeur, montréal.

  • Michel Richard - Inscrit 4 avril 2012 06 h 59

    C'est bien beau

    Mais ce mouvement, il s'en va se casser le nez. Sans doute, justement, parce qu'il a essayé de trop embrasser.
    Et je ne pense vraiment pas que la jeunesse du Québec soit en colère. Y'a une frange en colère, y'a une partie significative qui s'oppose fermement à la hausse des droits de scolarité, et y'a aussi une partie importante qui veut étudier et pour qui les événements des dernières semaines ne sont qu'un grand dérangement.
    Et il n'est pas réaliste de dire que le gouvernement n'a que sa police à opposer à "sa jeunesse". La police a été présente, mais ses interventions ont été très restreintes, surtout depuis le 22 mars.

    • Monsieur Brodeur - Inscrit 4 avril 2012 10 h 00

      Je ne suis pas d'accord. C'est le gouvernement qui se cassera le nez. C'est même déjà fait, selon moi.

      Le printemps ne fait que commencer. Le 22 avril, il y aura convergeance de luttes encore plus fort. Un crescendo de mécontents, et non pas l'inverse.

      Que JJ déclenche enfin les élections, et le problème sera rêglé, s'il est si certain d'avoir l'opinion du peuple derrière lui. À moins, bien sûr, que le peuple ne compte pour rien dans son entreprise de liquidation des ressources collectives (l'éducation en fait parti) à ses amis du privé.

      Le calvaire pourrait rapidement prendre fin, si les gens comme vous décidaient enfin de s'ouvrir les yeux sur les enjeux, et nous aider à construire un québec juste et équitable, libre et créatif, respectueux de l'avenir et de l'environnement, éduqué à la fine pointe du social(baisse du taux de criminalité, c'est pas rien, et ça va dans le sens des objectifs de droites, non?)

      Bref, aidez-nous au lieu de chialer sur les mauvaises cibles. Cessons de s'endetter. L'argent est là, mais.. vous savez où elle va?

      Stéphane Brodeur, montréal.

    • JinYe - Inscrit 4 avril 2012 10 h 15

      Vous n'êtes pas aussi inspiré que Mme Lamoureux, vous!

      Quand quelque chose se passe au niveau collectif, un grand momentum de changement, ceux qui optent pour des valeurs plus individualistes devraient demeurer cohérants avec leur volonté d'indépendance de la sphère collective.

      Et arrêter de vouloir faire taire ceux qui ont quelque chose de nouveau à dire.

    • Michel Richard - Inscrit 4 avril 2012 14 h 01

      Oui je suis inspiré. Pas par les même choses. Je suis inspiré par l'initiative individuelle: je crois fermement que la meilleure façon de faire avancer l'ensemble du Québec c'est de stimuler l'initiative individuelle et de l'orienter, de loin.
      Sans doute qu'il y a de la magouille dans notre société, mais s'y attaquer n'empêche pas de faire ce qu'il faut faire par ailleurs. Est-ce qu'on interdit toute hausse d'impôts, de frais et de tarifs tant qu'il reste un seul cas de fraude ou de mal-gestion au Québec ? Ce n'est pas un argument qui tient la route.
      Je ne veux faire taire personne, Je n'ai pas fait de reproche à Mme Lamoureux, j'ai simplement exprimé une opinion différente.
      Et s'il faut attendre au 22 avril prochain pour avoir un nouveau crescendo, la session sera vraiment perdue ! Comment voulez-vous reprendre 8 semaines de cours (je sais, ça dépend de l'établissement) en quelques jours. La session pourrait peut-être reprise pendant l'été, j'imagine. Mais qu'arrivera-t-il des étudiants du CEGEP qui sont admis à l'université cet automne et qui doivent obtenir leur DEC ? Aurons-t-il leur diplome avant le début des cours d'automne ? Vous direz que c'est tellement impossible que le gouvernement pliera. C'est comme dire "donnez moi mille piastres, sans ça je me lance en bas du pont . . . " Attention, vous pourriez ne pas avoir la réponse espérée. (j'exagère, je sais).
      J'espère que je me trompe, mais le scénario le plus probable que j'entrevois en est un où la plupart des étudiants retourne à ses cours dans les prochains jours et termine ses cours à la va-vite, mais qu'un noyau dur persiste et perd sa session.
      Tout le monde perd, alors, et ça me fait de la peine.

    • Alex Perreault - Inscrit 4 avril 2012 22 h 58

      Hahaha eh bien M. Richard, qu'y a-t-il de mal à se casser le nez.. si jamais ça devait être le cas?
      Nous apprennons en ce moment quelque chose d'essentiel, qui ne serait pas accessible pour un grand nombre de jeunes adultes autrement.

      Votre portrait de la "diversité" des jeunes masque un autre fait, c'est la même diversité que dans les institution démocratiques dont on affirme qu'elles sont légitimes. Or, on ne voudrait pas tous faire table rase pour autant. L'initiative individuelle n'a de sens que lorsqu'elle se fonde sur des régularités et ça, c'est la société... le problème se retourne comme un gant et on se demande, qu'est-ce qui reste de réellement individuel, si cela ne correspond qu'aux limites qu'on nous demande de respecter aveuglément? hahaha!

      Le moment où je me sens tout de même insulté, c'est lorsque vous considérez que les gens qui veulent étudier ne seraient que dans le camp des non-mobilisés anti-grève.
      Moi, je vous dis que les étudiants grévistes veulent étudier sérieusement et vivent un grand dérangement, mais qu'en toute connaissance de cause ils choisissent l'action politique et s'opposent à l'individualisme égocentrique qui s'impose comme métaphore d'interprétation aussi bien de nos rapports à l'autre qu'au bien public... à ce qui les aurait conduit à s'assoeir bien gentilment et laisser davantage les inégalités économiques trier qui accèdera aux meilleure place dans la société.

      Devrions-nous nous excuser de vouloir un Québec différent et qui d'autre l'exigera si ce ne sont les jeunes?

      Un grand nombre de jeune se sentent mal à l'aise avec la direction que prend la société québécoise, et ce que nous voyons en ce moment c'est leur effort collectif de mettre en mot ce malaise qui a assez duré.

      Lorsque Charest viendra défendre publiquement cette "décision longuement réfléchie", alors seulement pourrons-nous dire qu'il oppose autre chose que sa police... et sa fin de non-recevoir!

    • Louis-Philippe Garceau - Inscrit 5 avril 2012 12 h 42

      Et qu'en savez-vous, monsieur? Sauf le respect qui vous est dû par la bonne convenance, il me semble que vous n'êtes pas du genre à aller voir ce qui se passe sur place et laisser les médias faire voguer vers vous l'information. Vous êtes à au moins 2 pas de la vérité: vous laissez quelqu'un choisir les images qui vous toucheront et vous laissez une voix vous indiquer ce qui semble être la réalité, sans considérer que celle-ci ne peut que rendre une fraction de ce qui se passe sur place lors de manifestations. Les nouvelles "informatives" sont une construction, volontaire et délibérée.

      Sur place, il y a des jeunes, beaucoup de jeunes, énormément de jeunes, à toutes les actions, à tous les jours, qui parlent de renouveau et qui sont fâchés, très très fâchés. Je les vois tous les jours, car j'en suis. Il ne faut pas oublier que les étudiants universitaires d'aujourd'hui, au dire d'économistes, seront les élites économiques de demain. Je serais très inquiet, à votre place, de voir qu'une élite économique future se politise dans un débat qui, depuis la fermeture du gouvernement aux négociations, ne cesse de s'élargir, faute d'obtention de possibilité de négocier. Et si cela ne semble pas être pour vous comparable au printemps arabe, c'est que vous n'entendez pas ce qui s'y dit, c'est que vous ne voyez pas ce qui s'y passe, c'est que vous n'y êtes pas. Vous êtes déphasé.

  • Jean Bourgeois - Inscrit 4 avril 2012 07 h 24

    Et si tous les profs...

    qui manifestent contre la hausse se voyaient privés de leurs salaires, je crois qu'ils ne seraient pas solidaires longtemps. Moi, je dis encore bravo au gouvernement qui refuse de transiger avec des jeunes qui veulent encore avoir leur bonbon. Je crois qu'en comparant le Québec à l'Égypte ou d'autres pays arabes, vous faîtes une grave erreur madame. Je vous recommande de visiter ces pays où il est parfois insécure de sortir dans les rues. Même à Montréal, nous ne nous sommes jamais sentis aussi insécures. Là-bas, la police ne fait pas que refouler les manifestants, elle les tue carrément. Alors, un peu de nuance dans votre propos et votre analyse serait quasi parfaite.

    • Mathieu Normand - Inscrit 4 avril 2012 09 h 32

      Et pourquoi prendre une telle mesure pour faire taire la voix de certains enseignants qui se placent aux côtés de leurs élèves?

    • JinYe - Inscrit 4 avril 2012 10 h 16

      Tuer des manifestants? Qu'à cela ne tienne! On a vu la police faire bien des abominations à Toronto et 2010...

    • Dominique Beaulieu - Inscrit 4 avril 2012 14 h 00

      Pourquoi ne pas priver de salaire les députés du gouvernement qui n'écoutent pas la population?
      Les étudiants ont appuyé les professeurs dans leur grève.

    • Fabhf - Inscrit 4 avril 2012 18 h 24

      Du bonbon? Comment pouvez-vous comparer des revendications sociales à "vouloir du bonbon"?

      Pour ce qui est de la comparaison au printemps arabe,il s'agit plutôt d'une comparaison à l'idée même de printemps, de multiplication des revendications démocratiques, et non aux violences policières qui ont lieu dans les pays arabes. Ça me semblait pourtant évident!

    • Louis-Philippe Garceau - Inscrit 5 avril 2012 12 h 48

      Commentaire très hobbésien. L'état a le monopole des armes et sa seule fonction est d'assurer une sécurité nécessaire à la vie en groupe, soit d'éviter la seconde moitié de l'affirmation suivante, de Hobbes:
      "A l'état de nature l'homme est un loup pour l'homme, à l'état social l'homme est un dieu pour l'homme”...

      Or, il ne s'agit plus, désormais, de défendre la pertinence d'un gouvernement selon le monopole des armes, ou de la violence, qu'il exerce sur le commun. On sait, depuis le développement des sciences humaines dans les années '50, qu'il y a une alternative. D'user d'une expression comme "bonbon" vise à diminuer l'importance d'un filet social et de le déclarer comme "non-nécessaire". Or, il y a plusieurs études qui prouvent le contraire. Désinformation...

    • Jean_Yves - Abonné 10 avril 2012 09 h 16

      @ Dominique Beaulieu, vous êtes tout à fait habilité à couper les salaires des députés dont vous n'aimez pas les prises de positions à chaque élection.

      C'est le principe même de notre démocratie. Ces députés sont dans le haut de la pyramide démocratique et sont sujet à en descendre à chaque élection.

      Et Jean Bourgeois a tout a fait raison ici, si les salaires étaient liés aux services rendus vous pouvez être sûr que les prises de position seraient trrrrès différentes....

  • Jean-Marc Lefebvre - Abonné 4 avril 2012 07 h 42

    Ouverture

    Merci de ce texte qui ouvre, pour moi, de nouvelles pistes de réflexion et viennent enrichir une argumentation qui défende la richesse de cette mobilisation étudiante et citoyenne.