Libre opinion - Le charivari comme arme politique

Le recours au charivari par le mouvement étudiant dans les rues de Montréal témoigne d'un encrage historique remarquable dans la tradition politique québécoise et rappelle la stratégie mise de l'avant par le mouvement patriote à la veille des rébellions de 1837 et 1838.

En France comme dans la vallée du Saint-Laurent, un charivari se produit traditionnellement lors du mariage d'un couple mal assorti. Selon l'historien Allan Greer, «le ton carnavalesque et railleur des rassemblements, leur cadre nocturne, le vacarme, les masques et les costumes des participants, les longues processions dans les rues et leur caractère résolument public, tout cela rappelle des pratiques françaises qui remontent au Moyen Âge».

Les premières mentions des charivaris remontent au XIVe siècle. À l'origine, «le charivari est un bruit confus, tumultueux et désagréable, d'une assemblée de gens qui crient d'une manière bouffonne, et font du tumulte avec des poêles, chaudrons, des cors et des tambours, pour faire quelque sorte de confusion à ceux qui se marient en secondes noces». L'ambiance, à la fois festive mais aussi hostile, oblige alors les nouveaux mariés à faire appel à un médiateur afin de négocier une amende afin de rétablir un climat plus paisible.

À compter de l'été de 1837, le charivari est récupéré à des fins politiques par les patriotes en vue d'intimider leurs adversaires politiques tout en accolant une certaine légitimité à leur geste. Cela se limite dans la plupart des cas à briser quelques carreaux, à endommager les abords d'une propriété ou à proférer des menaces. Les cas de violence physique sont peu nombreux. Les juges de paix et les officiers de milices demeurés fidèles à la Couronne sont plus particulièrement visés par les charivaristes et finissent en général par remettre leur commission ou par quitter la région.

Ces charivaris n'ont alors rien de spontané et démontrent un certain degré de détermination nourri par des rancunes bien ancrées qui finissent par concerner toutes les classes sociales. Ainsi, lors du charivari contre Louis Bessette, le 2 novembre à Saint-Athanase (Iberville), sur 28 participants identifiés par les affidavits, 16 ont pu être retrouvés sur les listes nominatives à titre de «patriarches», des chefs de famille bien établis dans la paroisse. Pour Yvan Lamonde, «dix ans de tensions coloniales, dix ans de tergiversations métropolitaines, dix ans d'attentes finalement déçues, la pression militaire britannique, la radicalité de certains éléments du Parti patriote ajoutée à d'autres causes permettent de comprendre que la situation ait évolué vers un goulot d'étranglement dont la responsabilité est difficilement imputable à une personne ou à un seul des protagonistes».

L'utilisation du charivari politique fut en fin de compte réussie à la veille des troubles de 1837: «[et] seule une poignée d'officiers de milice et de juges de paix détiennent encore une commission de la reine dans les comtés ruraux du district de Montréal, et ces individus sont isolés et assiégés».

Après les rébellions, la coutume du charivari renoue avec son rôle de tribunal populaire visant à condamner les moeurs contraires à la morale. Encore de nos jours, les journaux rapportent parfois le récit d'épisodes de colère populaire envers des individus ne se conformant pas à un code moral en vigueur. Le mouvement étudiant actuel semble, lui, davantage renouer avec la grande tradition des charivaris politiques héritée des patriotes.

Après six semaines de grève, il me tarde bien sûr de renouer avec mes étudiants. Mais en attendant que je puisse à nouveau leur enseigner l'histoire du Québec, ceux-ci semblent bien décidés à écrire eux-mêmes l'histoire ou, dans le cas de la tradition du charivari, à la réécrire...

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Gilles Laporte - Professeur d'histoire au cégep du Vieux-Montréal
7 commentaires
  • Fabien Nadeau - Abonné 30 mars 2012 07 h 33

    Lapsus orthographique

    Venant d'un professeur, le choix du mot "encrage" plutôt que "ancrage" a quelque chose de subliminal. Surtout à la lumière de sa conclusion: écrire et réécrire l'histoire...

    Ceci dit, merci de nous aider à nommer la situation. L'idée de charivari décrit bien ce que nous vivons.

  • michel lebel - Inscrit 30 mars 2012 09 h 16

    L'histoire...

    C'est un charivari limité! Ce n'est pas tout le peuple qui prend la rue!Faudrait pas exagérer! Mais il semble toujours vrai que l'histoire racontée sert généralement le présent...

  • Solange Bolduc - Inscrite 30 mars 2012 10 h 24

    Le Charivari : transgression de gré ou de force !

    Je ne savais pas que la tradition du charivari avait persisté jusque chez les Patriotes de 1837...

    J'avais lu, dans le cadre d'une recherche sur le carnaval, un excellent livre "Le Charivari au Moyen Âge, écrit et publié en France, je crois dans les anéées 80.

    J'apprécie que vous le définissiez exactement comme il se doit, en espérant que le journaliste qui en a parlé hier à Radio-Canada, hier, en prendra bonne note.

    Vous avez raison de dire que cette tradition est en train de renaître sous une forme nouvelle, au plan du contenu.

    Le Gouvernement, par l'attitude quasi provocatrice est devenue immoral. Même si les médiévaux ,par leur charivari, cherchaient à attirer l'attention sur ceux qui trangressaient la loi morale du mariage, par exemple, telle qu'elle se pratiquait au M.-A., ici elle prend la forme d'une contestation politique et économique chez les étudiants, qui en ont bien l'essensiel : Faire du gros bruit, c'est rappeler à l'Autre, en l'occurrence au Gouvernement Charest, que l'autorité telle qu'elle s'exerce (absence de dialogue) va à l'encontre de la démocratie.

    La façon de se faire entendre est de transgresser la Loi de l'Ordre établi par un certain désordre public qui va jusqu'à solliciter la mainmise des policiers sur les "contrevenants" avec leur matraque, leur poivre de cayenne, leurs arrestations, etc.

    C'est de bonne guerre puisque le gouvernement a déclaré la guerre aux étudiants qui n'entrent pas dans les rangs et que la peur ne vient même pas entraver leur monvement contestataire.

    Et comme le peuple en soi est une sorte de gouvernement, l'affrontement est aussi inévitable que deux pays hostiles qui se font la guerre!

    Le charivari rappelle à l'ordre l'Autorité qui ne tient pas compte de l'existence du peuple étudiant qui, dans une démocratie, à le droit de se faire entendre.

    Le charivari, en effet, est l'occasion de se faire entendre et de transgresser l'ordre établi qui n'arrive pas à sat

  • Georges Langis - Abonné 30 mars 2012 11 h 14

    Un peu de respect pour l'histoire!

    George-Étienne Cartier, jeune et ardent patriote et nationaliste ayant notamment participé activement à la bataille de Saint-Denis, disait quelques années après les événements, dans un de ses premiers discours politiques, que les troubles de 1837 et 1838 avaient été mal compris. En 2012, il pourrait le redire à lire et entendre ce que certains de nos historiens nous racontent. Admettons quand même que des boulets de canon puissent effectivement produire un «charivari» mais l'histoire est infiniment plus riche et surtout plus signifiante.

  • camelot - Inscrit 30 mars 2012 12 h 18

    Histoire

    Charivari à Québec : « Le 7 juin 1683, on inhumait à Québec François Vézier dit Laverdure. Il laissait une veuve agée de 25 ans qui, exactement trois semaines plus tard, le 28 juin, épousait Claude Bourget, bougeois âgé de 30 ans. Trois semaines de veuvage semblèrent courtes peut-être à la population québécoise ? Toujours est-il qu’un grand tapage en résuta et que le sieur Bourget ne sut pas le calmer. Le dérèglement régnait depuis une semaine lorsque l’autorité religieuse résolut de sévir avec rigueur. Relisons ce document, plus que deux fois centenaire, signé par Mgr de Laval le 3 juillet 1683 : « Ayant été informé qu’en conséquence du mariage célébré dans cette ville de Québec depuis six jours, grand nombre de personnes de l’un et l’autre sexe se seraient assemblés toutes les nuits sous le nom de charivari et auraient dans leur désordres et libertés scandaleuses, comme il arrive ordinairement, commis des actions très impies et qui vont à une entière dérision de nos mystères et vérités de la religion chrétienne et des plus saines cérémonies de l’Église, ce qui nous aurait obligé de recourir au bras séculier pour faire cesser ces sortes d’assemblées, lequel aurait employé son autorité pour les réprimer nonobstant quoi nous avons appris que non seulement ils continuent, mais encore qu’ils vont augmentant de jour en jour, ce qui nous oblige par le devoir de notre charge de joindre l’autorité de l’Église à celle du bras séculier et nous opposer de tout notre pouvoir à ces sortes d’impiétés et à de telles assemblées expressément défendues à tous les fidèles de l’un et l’autre sexe, et même par les ordonnances civiles comme n’ayant rien de plus préjudiciable à la religion, aux bonnes mœurs, au bien public et au repos de toutes les familles. Nous, pour ces causes et pour apporter un remède convenable à un grand mal qui ne pourrait avoir que des suites et des conséquences