Université Laval - Pourquoi je quitte la course au rectorat

Plus je réfléchis à la présente course au rectorat, plus je suis convaincue de l'importance de son enjeu pour l'avenir de notre université. Deux modèles s'offrent à vous.

Selon le premier modèle, progressivement mis en place par les recteurs précédents et le recteur sortant, une université est une très grosse entreprise dans un marché très compétitif dont les clients sont — ce n'est pas très clair — soit les étudiants, soit les futurs employeurs de ces étudiants, ces derniers s’intéressant aussi aux innovations produites par la recherche (pour les mettre en marché dans le cas du secteur privé).

La formation offerte par l'université devient alors un service pour lequel les premiers doivent payer afin d'en assurer la qualité (d'où le consensus des recteurs sur la hausse des droits de scolarité), mais qui doit aussi répondre correctement aux demandes des seconds, d'où les gestes destinés à faire entrer l'entreprise privée dans les départements (par le biais des chaires privées), dans les bâtiments (en les renommant) et au conseil d'administration.

L'adoption de ce modèle rend aussi «logique» d'augmenter le salaire des dirigeants en survalorisant les compétences de gestion (la crise économique nous a pourtant montrés une autre réalité), de privilégier les chercheurs dont la spécialisation «rapporte» de l'argent ou permet de lucratifs partenariats public-privé, et d'investir dans le marketing et les communications plus que dans le service à la collectivité. La réforme de la gouvernance proposée par l'équipe du recteur sortant [Denis Brière], même si ce dernier tente de faire croire dans les médias qu'il n'y est pour rien, va aussi dans cette direction.

Responsabilité sociale

Selon le deuxième modèle, heureusement porté par plusieurs candidats au rectorat cette année, une université est un service public qui, au nom de son intégrité, doit se tenir à une distance nécessaire du pouvoir politique et du pouvoir économique. Une université n’est pas un méga centre de recherche. Elle a pour mission première de former des étudiants PARCE QUE la société dans son ensemble a besoin de citoyens instruits, bien formés et conscients de leur responsabilité sociale: des médecins, des enseignants, des journalistes, des organisateurs communautaires, des ingénieurs, des écrivains, des biologistes, des juristes, des informaticiens, etc.

Certes, les diplômés sont souvent issus des classes sociales les plus favorisées et retirent de leur formation universitaire des avantages personnels dans une société qui valorise l'instruction, mais ils apportent tout autant à l'ensemble de la société, que ce soit par les services qu'ils rendent, par les impôts qu'ils paient ou par la qualité de la vie démocratique à laquelle ils contribuent avec leurs compétences civiques renforcées, espérons-le, par leur passage à l'université (capacité de s'informer, d'argumenter, de mettre en contexte, de débattre, etc.).

Cette responsabilité sociale de l'université doit la conduire à préférer une pédagogie orientée vers le développement de la pensée analytique, synthétique et critique et vers une compréhension des valeurs communes et de la citoyenneté, et à offrir des services de formation ou d'accompagnement aux personnes qui ne peuvent ou ne veulent pas faire d'études universitaires par des activités de formation continue ou d'éducation populaire.

Elle doit la conduire à se soucier de rendre accessibles les connaissances produites par ses chercheurs et à être attentive aux préoccupations et valeurs des citoyens formant la communauté qu'elle dessert prioritairement. Cette responsabilité a aussi un impact sur la forme de son action à l'international qui doit viser un monde plus juste et plus équitable au lieu d’y voir des occasions de recrutement d’étudiants. C'est évidemment en m'ancrant solidement dans ce deuxième modèle que j'ai rédigé mon programme d'action au rectorat de l'Université Laval.

Choisir en fonction d’une vision

Ces deux modèles sont si distincts sur tous les plans que les candidats au rectorat n'auront pas le choix de prendre une position claire. Vous devrez les conduire à le faire publiquement par vos questions. Un recteur ou une rectrice ne doit pas être choisi en fonction de son cv ou de son capital social, mais en fonction de sa vision, du modèle d'université qui l'inspire et qui sera à la base de ses propositions d'action. Ce que j'appelle la corruption douce (promesses de postes, d'argent, de nouveaux bâtiments, vision vague qui cherche à plaire à tout le monde, etc.) ne doit pas aveugler les membres du collège électoral sur les enjeux de valeur de cette course au rectorat. Le nombre élevé de candidats le montre bien, d'ailleurs!

J'ai décidé de me lancer dans cette course au rectorat il y a environ un an, pour transformer en action mes inquiétudes croissantes face à la transformation de mon université en simili grosse entreprise — ce qui ne date pas de l'équipe sortante, bien sûr. Je me souviens encore du discours de bienvenue aux nouveaux professeurs d'un ancien vice-recteur qui nous demandait de nous identifier à des joueurs de football qui ont le ballon (la cagnotte) et qui doivent foncer au but sans se la faire prendre…

Ne pas nuire à la course

Je veux autre chose pour mon université, pour ma société, pour mon peuple. Le programme que j'ai rédigé propose des repères clairs, parfois novateurs, parfois classiques, pour reconstruire une université ancrée dans sa communauté, au service du bien commun, capable d'accompagner le Québec dans son histoire.

Ce faisant, j'ai réalisé l'essentiel de ce que je voulais faire. J'aurais aimé avoir l'occasion de débattre en direct de ces enjeux avec tous les candidats et le collège électoral, mais, en raison du nombre élevé de candidats et bien consciente du caractère minoritaire de ma position, je préfère me désister aujourd'hui et ne pas nuire à la suite de la course et surtout aux candidats les plus proches de cette position. Le modèle managérial, inscrit dans le sillon du néolibéralisme actuellement dominant, est éphémère et anecdotique en comparaison du rôle social et politique fondamental des universités ou des centres de transmission du savoir depuis les débuts de l’humanité. Mais il a peut-être le potentiel de détruire ce qui en a fait la longévité.

Florence Piron
Ex-candidate au rectorat et professeure à l’Université Laval
16 commentaires
  • Darwin666 - Abonné 30 mars 2012 07 h 01

    Belle vision!

    En souhaitant que ce soit votre vision qui l'emporte!

  • Nicole Moreau - Inscrite 30 mars 2012 07 h 57

    Je partage votre vision de l'Université

    Je comprend votre désistement de la course au rectorat, c'est toutefois dommage. La discussion avec les autres candidats et candidates aurait cependant pu permettre au collège électoral de voir plus clairement les limites du modèle actuellement en vogue et qui, j'espère, n'aura pas trop d'impacts négatifs à long terme sur le développement de l'institution universitaire qui devrait s'inscrire dans une communauté pour assurer la formation et le développement d'une pensée analytique, synthétique et critique autonome.

  • Jacques Patenaude - Abonné 30 mars 2012 08 h 34

    Dommage

    À lire votre texte vous semblez avoir des positions on ne peut plus pertinentes dans la situation actuelle. Votre choix de vous désister vous appartient, il faut le respecter. Mais tout le monde y gagnerait si vous publiez ce programme que vous avez rédigé. Avec le débat qui s'amorce sur le rôle de l'université ce serait surement une contribution importante.

  • Jacques Patenaude - Abonné 30 mars 2012 08 h 34

    Dommage

    À lire votre texte vous semblez avoir des positions on ne peut plus pertinentes dans la situation actuelle. Votre choix de vous désister vous appartient, il faut le respecter. Mais tout le monde y gagnerait si vous publiez ce programme que vous avez rédigé. Avec le débat qui s'amorce sur le rôle de l'université ce serait surement une contribution importante.

  • Lamonta - Inscrit 30 mars 2012 09 h 21

    Les universités, comme le reste...

    La critique de Mme Piron montre bien que les universités sont devenues comme la société dans son ensemble: des domaines publics accaparés par des intérêts privés qui veulent nous faire croire que leurs intérêts servent toute la société. La tendance a commencé depuis longtemps. N'est-ce pas à l'Université Laval que les enfants des professeurs n'ont pas à débourser de frais de scolarité? Ça s'appelle un privilège de classe et du népotisme dans sa forme la plus grossière. Pourquoi n'accorde-t-on pas ce privilège, plutôt, aux enfants d'ouvriers, de vendeuses et de caissières qui, eux, le méritent vraiment?

    Il y a quelque chose de pourri au royaume...

    Bravo pour votre prise de position, Mme Piron. J'espère seulement que votre missive déclenchera vraiment une discussion sérieuse. Mais compte tenu de ce que je connais de Québec et de l'Université Laval, je ne serais pas du tout surpris que tout le monde ait un sourire gêné et passe rapidement à un autre sujet.

    • Yvan Dutil - Inscrit 30 mars 2012 13 h 28

      De mémoire à l'université Laval, les enfants de profs ne payent pas l'équivalent des anciens frais de scolarité (300 $), toutes les augmentations sucessives et les frais aférents ne sont pas déduits. À l'Université de Montréal, les enfants d'employés ne payent que les frais aférent.