Libre opinion - Moi, à la maîtrise? Qui l'aurait cru?

Durant mon parcours scolaire, j'ai participé à plusieurs manifestations. Mais, cette fois-ci, j'ai décidé de ne pas participer à la grande manifestation étudiante du 1er mars à Québec. Je suis plutôt allé voir mon père, qui n'a pas le moral ces temps-ci. Mon père est pauvre et sans éducation. Il n'a jamais aimé l'école. On ne lui a pas appris à quel point c'était important; ce qu'on lui a dit, c'est d'aller travailler comme un homme. Il a 55 ans, il a travaillé toute sa vie comme charpentier (comme mon grand-père), il a mal partout et est maintenant contraint de faire de l'entretien ménager.

Puisque mes parents n'ont pas plus qu'une IIe secondaire, je n'ai jamais même pensé terminer mon secondaire. C'est drôle comme la culture a une emprise profonde sur nos vies: j'ai toujours pensé faire un métier comme mon père et aller travailler comme un homme. Pourtant, j'ai terminé mon secondaire, j'ai été sur le marché du travail pendant trois ans et je suis même allé au cégep.

Vous imaginez? Je suis resté presque quatre ans au cégep dans un programme préuniversitaire d'une durée normale de deux ans. Je fais peut-être partie de ce fameux cliché de l'éternel étudiant en sciences humaines. Peu importe. Il faut savoir d'où je viens pour comprendre mon cheminement. J'ai dû apprendre en arrivant au cégep comment me servir d'un ordinateur. C'est très long écrire un travail de trois pages quand on n'a pas de doigté et qu'on ne connaît pas les logiciels de traitement de texte. Puis, j'ai rencontré des gens qui m'ont montré comment me créer une adresse courriel. À 21 ans! Mes nouveaux amis et mes nouvelles amies riaient un peu de moi, tout bon étudiant qui se respecte est censé savoir comment utiliser cette forme de technologie. Tranquillement, en avançant dans mes études, je me suis rendu compte que je n'étais pas plus con qu'un autre et du sentiment de honte et d'humiliation, j'ai commencé à ressentir de la fierté.

En plus de faire mes études, j'ai décidé de m'impliquer socialement dans ma communauté. J'ai même gagné des prix de la fondation de mon cégep, j'étais très fier. D'un ouvrier dans une usine puante, je suis devenu en quelque sorte un modèle d'implication et cela a fortement contribué à forger mon identité. Mais ce dont je suis le plus reconnaissant, c'est d'avoir rencontré des gens qui ont su m'ouvrir les yeux par rapport à la société dans laquelle je vis. Les bons professeurs que j'ai eu la chance de rencontrer, mais surtout, ceux et celles que l'on nomme les militants.

C'est leur rencontre qui m'a formé en tant que citoyen. J'ai eu la chance de participer à des exercices démocratiques à travers mes assemblées générales étudiantes. En 2005, je suis allé manifester, je me suis informé davantage, j'ai participé et j'ai grandi. Je suis maintenant à l'université, même à la maîtrise, ce qui, dans mon cas, est pratiquement un miracle. Je sens maintenant que j'ai la capacité d'influencer les débats publics par mon expression politique et je crois que c'est un gain pour la démocratie. Ce que mon père m'encourage à faire aujourd'hui pour ne pas faire comme lui et avoir des regrets le restant de ma vie.

Aujourd'hui, j'ai décidé d'écrire mon opinion. On m'a dit que le Québec avait fait, il n'y a pas si longtemps, des choix de société. Par exemple, démocratiser son système d'éducation pour permettre au plus grand nombre d'y avoir accès. Évidemment, je m'identifie fortement à ce plus grand nombre et je remercie ceux et celles qui, à ce moment-là, se sont battus pour cela. Je ne serais sans doute jamais allé aussi loin. La culture institutionnelle et les droits de scolarité élevés auraient sans doute contribué à me repousser des établissements d'enseignement supérieur.

Quand je me suis rendu compte que ces choix étaient éminemment politiques, j'ai arrêté de croire au miracle. En fait, le seul miracle qui existe, c'est la prise en charge politique de notre avenir collectif; cela s'appelle un choix de société.

Ce sont des gens comme moi qui souffriront le plus du projet (néo)libéral de la hausse des droits de scolarité. C'est à mon sens une mesure régressive et injuste qui va avoir d'importantes conséquences. Plusieurs autres choix pourraient être faits. Si pour le gouvernement l'appauvrissement de la population déjà endettée est une solution, alors notre réponse sera la lutte. Ce sont sur de telles luttes que le Québec moderne s'est bâti, et elles sont encore aujourd'hui au coeur de mes espoirs.

Je vais me battre. Je suis en grande partie un produit de cette société et je m'apprête à la défendre avec tous les outils qu'elle m'a permis de développer. J'ai peut-être manqué cette manifestation, mais c'est un combat de longue haleine que nous nous apprêtons à mener. Je ne suis pas seul et c'est bien là ma force.

***

Mathieu Lévesque - Montréal
32 commentaires
  • Luc Fortin - Inscrit 6 mars 2012 06 h 28

    Manifester

    Tout d'abord félicitations pour avoir réussit à passer du "sentiment de honte et d'humiliation " à "ressentir de la fierté".

    Manifester c'est aussi témoigner de votre expérience et votre position comme vous le faites avec votre lettre.

    C'est pour que des personnes comme vous puissent avoir le cheminement que vous avez eu que j'accepte de payer un peu plus d'impôt même si j'ai quitté les bancs d'école depuis longtemps.

  • Claire Fortier - Abonnée 6 mars 2012 07 h 08

    Merci pour ce beau témoignage

    Merci pour ce beau témoignage.
    En tant que prof de cégep, votre témoignage m'encourage à poursuivre mon enseignement devant parfois des jeunes qui semblent désabusés, inintéressés. On ne sait jamais, après 3-4 ans au cégep, certains d'entre eux feront peut-être comme vous une maîtrise. Et même s'ils n'en font pas tous, le cégep leur aura donné une certaine culture voire même une culture certaine.
    Merci pour cette belle reconnaissance sociale à l'égard de la démocratisation de l'enseignement et du militantisme. Comme je l'ai dit à mes étudiants avant qu'ils votent la grève, ils apprendront peut-être autant sur le sens de l'enseignement supérieur, le politique et l'économique durant cette grève, sur des lignes de piquetage, des manifs que dans bien des cours. Depuis une douzaine d'années, j'explique le néolibéralisme dans mes cours, mais là on dirait que ce dernier devient bien concret.

  • Charles F. Labrecque - Inscrit 6 mars 2012 07 h 58

    J'ai du mal à comprendre

    J'ai lu avec plaisir votre texte qui se rapproche passablement de la condition que j'ai vécu dans ma jeunesse. Ce qui me trouble c'est de votre pensée socialisante qui prône la vie où tout doit être fourni gratuitement par l'état.
    Pourtant l'histoire nous rappelle que cette formule du paradis sur terre ne semble pas une panacée. Ce qui ne porte à dire: pourquoi votre père devrait-il payer les études à de jeunes qui une fois gradués viendront l'exploiter tel le dentiste le notaire ainsi que multiples professionnels qui ne se gêneront pas à lui réclamer des honoraire exorbitants pour ces conditions financières.
    Ne trouvez-vous pas que vous encouragez une action anti-sociale toute en espérant régler vos propre problèmes financiers. C'est ce que l'on appel être égoïste.

  • Thomas Dean Nordlum - Inscrit 6 mars 2012 09 h 15

    À M Labrecque

    J'avais le même sentiment quand j'ai lu ce texte. Si on s'attend à ce que l'état nous donne tout, est-on vraiment libre? Je crois qu'on avait besoin d'une intervention sociale à l'époque. Aujourd'hui, je ne sais plus, mais on n'est pas si peu instruit qu'on se laisse prendre aussi facilement. Ou peut-être que oui, ils sont plus subreptice, qui qu'ils soient.

  • NDNM - Inscrit 6 mars 2012 09 h 25

    bravo

    Bravo pour votre persistance et votre courage. Ayant suivit un parcours assez tortueux (15 ans à l’université par épisodes) moi aussi en particulier pour des raisons financières, j’appuie complètement votre point de vue. La seule option juste est la gratuité totale de l’éducations à tout les niveaux. Le financement du système doit venir f’un impôt sur le revenu du travail quand vous l’exercer. Maintenant très bien rémunérer, je suis fier de payer plus d’impôts . Ce dont je me plains est de leur utilisation inadéquate par les gouvernements (achat d’armes, construction d’une aréna de hockey à Québec, subvention à des compagnies malhonnêtes qui délocalisent à la première occasion...). Il faut remettre l’homme au centre des préoccupations et enlever la nouvelle trinité argent-économie-individualisme.