Libre opinion - Grèves étudiantes : la fin d'un engagement moral?

Une nouvelle fois depuis l'accession au pouvoir de Jean Charest, les étudiants québécois semblent avoir choisi la voie de la grève générale pour faire entendre leur opposition aux réformes qui touchent l'éducation universitaire. Opposés à une nouvelle hausse des droits de scolarité, les étudiants québécois reprennent un moyen de pression qu'ils utilisent ponctuellement depuis presque 45 ans et qui a souvent été couronné de succès. Cependant, cette fois-ci, dans l'espoir de ne pas perdre la face comme en 2005, le gouvernement et les établissements universitaires ont franchi une ligne quant aux moyens utilisés pour contrer la grève.

Règle générale, lorsqu'ils font face à une grève, le gouvernement et les administrations universitaires ont recours à la menace de l'annulation de la session en cours. En laissant planer la pire conséquence possible, le gouvernement et les administrations souhaitent surtout éviter d'avoir à gérer le capharnaüm inhérent à une annulation de session. Les étudiants ne le savent que trop bien.

Sachant que cet argument ne fonctionne pas vraiment, l'actuel gouvernement et les administrations universitaires, forts de l'expérience de 2005, ont changé leur fusil d'épaule en décidant d'attaquer directement la légitimité de la démocratie étudiante. En effet, pour la première fois, on envoie le message suivant: peu importe le résultat des votes de grève, les cours continueront coûte que coûte. C'est ainsi que la sous-ministre adjointe à l'enseignement supérieur, dans une récente lettre envoyée aux administrations des cégeps, a souligné que les étudiants ne sont pas assujettis au Code du travail, affirmé que la grève est un moyen qui relève de la liberté d'expression et stipulé que les institutions devaient créer les conditions pour que les étudiants qui désirent continuer leur cours puissent le faire. L'Université de Montréal et l'UQAM ont emboîté le pas à cette interprétation et averti les étudiants que les cours se maintiendront pour ceux qui ne participent pas aux «boycotts».

En agissant de la sorte, le gouvernement et les administrations universitaires montrent non seulement qu'ils cèdent à la panique, mais surtout qu'ils sont prêts à mettre au rancart l'engagement moral qui balise la conduite de la démocratie étudiante depuis longtemps. Il est vrai que le droit de grève des étudiants n'est formellement reconnu dans aucune loi. Mais en pratique, le gouvernement et les institutions d'enseignement ont admis le droit de grève, pourvu qu'il résulte d'un vote démocratique. Ce faisant, ils reconnaissaient que la décision était le résultat d'un processus démocratique et évitait, à l'instar du monde syndical, que les opinions ne s'affrontent autrement que par des votes en assemblée générale.

En brisant cette entente cordiale, le gouvernement et les établissements universitaires minent gravement les institutions étudiantes en tentant de saper leur légitimité. En ne reconnaissant plus les votes de grève, ils lancent le message que les exercices de citoyenneté que constituent les assemblées générales et les décisions collectives qui en découlent ne valent rien. Surtout, ils essaient délibérément d'inoculer le venin de la bisbille en encourageant les étudiants eux-mêmes à ne pas respecter les votes de grève, obligeant ceux qui les honorent à des actions plus musclées.

Les conditions se mettent en place pour que la sécurité des étudiants soit compromise. Cette attitude est peut-être valable sur le plan tactique, mais complètement irresponsable au regard de la valeur accordée à l'exercice de la citoyenneté et à la sécurité des étudiants. On pourrait s'attendre à mieux de la part de ceux qui détiennent la responsabilité de former les grands esprits de demain.

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Jocelyn Caron et Vincent Ranger - Montréal

Les auteurs ont été membres de l'exécutif de la Fédération des associations étudiantes du campus de l'Université de Montréal (FAÉCUM) en 2007-2008.

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10 commentaires
  • celljack - Inscrit 24 février 2012 08 h 19

    À part les pratiques réservées?

    À part obtenir un diplôme, à quoi servent les universités?

    Et quelle est l'utilité d'avoir un diplôme, si ce n'est que pour avoir un travail à pratique légalement réservée?

    C'est vrai, car pour écrire un roman, il suffit d'avoir lu, de savoir écrire et d'avoir un peu de talent. C'est vrai qu'un professeur peut vous aider à progresser, mais ultimement, tout étudiant peut progresser par lui-même.

    Quiconque a passé quelques années à l'université sait de quoi je parle. La première on assiste assidument à tout les cours. La quatrième année, à moins d'un laboratoire pratique ou d'un examen, il est presque inutile d'assister à un cours puisqu'il est beaucoup plus efficace de lire les notes de cours et les bouquins de référence.

    Avec le travail à temps partiel, surtout à l'aube d'importantes hausses, les étudiants s'enlignent pour avoir de moins en moins la possibilité d'assister à des cours. En effet collatéral, c'est qu'il sera de moins en moins nécessaire d'y assister.

    L'université se transforme. Pour en revenir au sujet de la lettre ci-haut, les cours n'ont pas besoin d'être arrêtés pour la grande majorité des programmes, même s'il y a une grève. Vous n'avez qu'à étudier par vous même, hors du campus tout en maintenant la grève, remettez tous vos travaux pratiques, présentez-vous aux examens et obtenez votre diplôme. Là, à ce moment, vous aurez prouvé que non seulement les hausses de frais ne sont pas utiles, mais même qu'une baisse de services et qu'une gratuité complète ne vous empêcherait pas de réussir: car vous avez appris à apprendre.

  • Bernard Terreault - Abonné 24 février 2012 09 h 16

    Je pige pas

    Une grève a pour but de faire mal à l'employeur pour l'amener à offrir de meilleures conditions de travail, que ce soit le salaire, les heures de travail, les vacances, le fonds de pension, les assurances, ou la sécurité d'emploi. La soi-disant grève étudiante ne pénalise que les étudiants eux-mêmes! C'est de refuser de se prévaloir d'un service que l'on a déjà payé. Supposons qu'un de ces étudiant s'est par ailleurs inscrit à prix fort à des cours de Cogne Fou, est-ce qu'il sera assez fou pour rater ses cours? Appelez ça une manif pour conscientiser la population, joignez un parti qui prône la gratuité, mais n'appelez pas ça une grève.

  • Maurice Tardif - Abonné 24 février 2012 09 h 17

    Une morale de la solidarité

    Dans le contexte actuel de la grève étudiante (laquelle reçoit jusqu'à présent un appui massif de la part des étudiants dans tous établissements collégiaux et universitaires, sauf bien sûr des étudiants affiliés au parti libéral), il est nécessaire que les syndicats des professeurs des collèges et des universités recommandent à leurs membres de ne pas franchir les lignes de piquetage dressées par les étudiants en grève. De cette manière, la stratégie gouvernementale qui consiste à diviser les professeurs et leurs étudiants s'effondre d'un seul coup.

  • Lise Moga - Inscrite 24 février 2012 09 h 25

    La légitimité de la démocratie étudiante

    "Il est vrai que le droit de grève des étudiants n'est formellement reconnu dans aucune loi."

    C'est un fait!
    Et la façon dont les représentants des étudiants obtiennent leur mandat de grève n'est pas ce qu'il y a de plus régulier, de plus conforme à la démocratie. La Presse 24/02/2012. Donc l'engagement moral, c'est à double sens. Si les organisateurs n'ont pas la possibilité de contrôler certains individus adeptes du dérapage, le fait de prévoir des gestes "musclés" n'est pas une décharge de leur responsabilité... Justement, prévoir ces gestes amplifie cette responsabilité.

  • Robert Boucher - Abonné 24 février 2012 16 h 17

    Au CEGEP de Jonquière...

    ...le gouvernement du Québec récolte déjà les résultats de sa décision irresponsable dans ce dossier. Des étudiants des deux camps se font harceler et même menacer de mort à cause de leur prise de position dans ce conflit. Voir dans Le Quotidien du Sag.L.-St.-Jean d'aujourd'hui.
    Robert Boucher Sauenay Jonquière.