Libre opinion - Le clivage générationnel et culturel

J'ai suivi avec intérêt le dossier Shafia depuis plusieurs mois. S'impose à moi le besoin de dénoncer certaines opinions émises à la fois par certains médias canadiens et québécois, mais aussi par quelques membres de la communauté afghane.

Le fait de présenter les «crimes d'honneur» comme étant des pratiques généralisées chez les Afghans est une erreur. Par contre, on peut facilement dire que oui, le traitement réservé à la grande majorité des femmes afghanes est inacceptable.

Je comprends que pour certains Québécois d'origine afghane, le fait que des membres de leur communauté soient mis à l'avant-scène pour des raisons aussi horribles que les meurtres Shafia soit particulièrement honteux et troublant. Personne, en raison de son origine, ne peut être fier d'être associé à une telle histoire.

Oui, de sérieux problèmes persistent relativement aux relations homme-femme et père-fille en Afghanistan et pour certains Afghans immigrants n'ayant pas su s'intégrer — ou n'ayant pas reçu l'accompagnement nécessaire pour s'intégrer à la société québécoise.

Le moment actuel est tout désigné — malgré la souffrance impliquée — pour que les Afghans du Québec et du Canada osent nommer la problématique telle qu'elle est et prendre les mesures nécessaires afin de prémunir notre société contre des crimes tels que ceux perpétrés par les Shafia.

Ceci sera possible si les Afghans acceptent d'aborder ces problèmes de front, en discutant ouvertement entre eux et avec des représentants d'autres communautés plutôt que, sous l'effet de l'humiliation, continuer, comme certains, à nier le problème.

Cette problématique homme-femme/père-fille n'est pas unique aux Afghans, elle s'applique aussi à d'autres communautés et pays musulmans, juifs et même (encore) chrétiens.

En plus d'être culturelle, la situation est générationnelle. Les plus vieux ont des idées arrêtées et leur intégration sociale au Québec est plus difficile que pour les jeunes, qui, grâce au système scolaire d'ici, s'intègrent mieux.

Ce clivage générationnel et culturel est donc aussi un facteur majeur. Ayant été proche des relations entre mon père et mes soeurs, je peux en témoigner. Celui-ci avait des attentes précises les concernant, et elles, nées ici et étant de «vraies Québécoises» sont restées libres et autonomes dans leurs choix, ce qui suscita des tensions.

J'aimerais dire à quel point je suis attristé de voir ce qui fait la marque de commerce des Afghans: talibans, femmes en burqa, crimes d'honneur, etc.

L'Afghanistan a tellement changé! J'y ai vécu le premier tiers de ma vie, ces années si marquantes pour nous tous. L'enchaînement des guerres qui se sont multipliées a mutilé ce pays et ses habitants non seulement matériellement, mais dans leurs âmes propres. La souffrance s'accroissant depuis tant d'années, il n'est pas surprenant qu'elle aboutisse chez ceux qui, par manque de culture et d'éducation, commettent des crimes ignobles, au non du bien ou de l'honneur.

Les Afghans peuvent être tellement plus que ça! Ils ont, à travers les siècles incarné, entre autres choses, l'accueil, l'hospitalité, le raffinement et la bienveillance envers les invités (on veillait à ce que tout soit fait pour assurer un séjour agréable).

En terminant, je veux reconnaître le Québec, cette terre qui m'a accueilli et qui m'a tant appris, entre autres choses, qu'il est possible d'être à la fois musulman tout en appréciant les parentés de valeurs qui existent avec le christianisme; à la fois parler et penser en dari (persan) et en français; enfin: être un Afghan québécois.

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Zabi Naim-Zadeh - Afghan québécois, Montréal
11 commentaires
  • Dmarquis - Abonné 3 février 2012 06 h 03

    Poursuivre le dialogue

    J'ai bien apprécié votre lettre qui démontre la nécessité de maintenir le dialogue et de surtout porter un regard nuancé sur cette question.

  • Fabien Nadeau - Abonné 3 février 2012 06 h 26

    Merci!

    Merci de votre témoignage, Monsieur. Il permet de faire la part des choses, il permet l'espoir.

  • Minona Léveillé - Inscrite 3 février 2012 08 h 11

    Quand la "tradition" est récente.

    Il y a plusieurs années, j'ai emprunté à la bibliothèque un album de photographies prises en Afghanistan et datant de différentes époques. Les femmes en burqa étaient certes fort nombreuses sur les photos récentes mais je fus frappée de voir sur les plus anciennes photos, des femmes marcher tête nue, en chandail ajusté et en jupe coupés sous le genoux. Elles avaient été photographiées en train de marcher ou de discuter dans des lieux public. Sans doute photographiées à leur insu, elles ne posaient pas, elles ne faisaient qu'occuper un espace qui leur appartenait aussi, détendues et libres.

    Je savais que la burqa avait été imposée aux femmes par le régime Taliban mais comme beaucoup de gens, je croyais que la tenue islamique avait toujours fait partie de la vie des femmes afghanes (du moins depuis que le bouddhisme y est disparu). Je ne réalisais pas qu'en certains pays musulmans, la montée de l'intégrisme religieux qui jette un tabou sur le corps des femmes est un phénomène récent qui n'a rien de traditionnel.

  • Charles F. * Doublon M.c. * Labrecque - Inscrit 3 février 2012 09 h 08

    Grand témoignage,

    Votre témoignage m'a touché profondément et je suis certain qu'il touchera aussi beaucoup de québécois. Sachez que l’incompréhension s'applique autant chez les québécois que les nouveaux arrivants et que votre excellant témoignage devrait inciter d'autres québécois en devenir à nous faire connaître aussi leurs sentiments afin que tous puissent se comprendre et s,aimer. Un grand merci

  • Marc Lemieux - Inscrit 3 février 2012 11 h 42

    Aujourd'hui

    Beau témoignage mais l'Afghanistan d'aujourd'hui ce n'est plus ça, et c'est bien le problème, du moins assez souvent. Les pays occidentaux ont accueilli des gens du monde entier pour des raisons d'écart de richesse, soyons réalistes, et qu'ici c'est riche et qu'ils veulent vivre avec un niveau de vie équivalent pour faire une traduction.

    J'en parle au passé et ce n'est pas sans raison, car tous les pays occidentaux prennent des mesures législatives pour limiter les flux d'immigrants. Et si on limite quelle est la raison sous jasante?

    Les immigrants n'ont pas amené que le raffinement culinaire, l"Islam est à la France ce que l'Espagnol est aux États Unis, venant de pays, amis journalistes qui êtes renseignés vous devez le savoir, de pays où on ne sort pas la nuit, rien que le Mexique, et qui ont importé cela ici, aussi, comment dire le contraire?

    Vous savez la raison des gangs et autres, ce n'est peut-être pas ici qu'il faut la chercher, mais par contre les moyens de résoudre les problèmes oui, pour vivre tous ensembles dans une société meilleure, qui s'offre le luxe de faire un meeting pot en fabriquant des citoyens de deuxième catégorie, peut on réellement dire le contraire?