Libre opinion - L'Assemblée nationale se fout de la langue

L'Assemblée nationale a refusé, à la majorité, de corriger des fautes de français dans la loi qui interdit le placement syndical dans l'industrie de la construction. Tel est le résultat du rejet par la ministre du Travail, Lise Thériault, des suggestions de l'Association pour le soutien et l'usage de la langue française (Asulf). Plusieurs mots-clefs de la loi sont des anglicismes et doivent être remplacés comme suit:

  • service de référence de main-d'oeuvre devenant service de présentation de;
  • référer devenant présenter;
  • occupation devenant emploi;
  • certificat de compétence devenant certificat de qualification;
  • agent d'affaires devenant agent syndical;
  • coûts défrayés devenant coûts payés, prélevés ou couverts;
  • est à l'emploi de devenant travaille pour ou est employé par;
  • renseignements devenant mentions.
L'argumentation à l'appui de ces suggestions est contenue dans un mémoire déposé à la Commission de l'économie et du travail. Cette dernière a refusé de recevoir une délégation de l'Asulf, vu son horaire chargé. Pas de temps pour la langue! Tous les députés ont reçu une copie de ce mémoire.

La ministre Thériault rejette les suggestions ci-dessus en commission parlementaire: «On n'y relève pas des fautes d'orthographe, mais des expressions perçues comme n'étant pas du bon français. [...] Pour ne pas prêter à confusion, le législateur a choisi de ne pas changer ces termes. [...] Il faudrait modifier tous les articles, présenter des amendements à tous les articles. On n'en sortirait pas. Ce sont des termes usuels dans l'industrie de la construction — une modification pourrait avoir des incidences sur le sens de certains articles ou sur l'interprétation de certains aspects de la loi.»

En troisième lecture, la ministre ajoute: «Il est faux de prétendre que ce n'est que des anglicismes. [...] Il est évident que de référer les noms des gens avec qui on travaille dans le système, c'est le terme qui est approprié.» Un député s'exclame: «Référer est le bon terme à employer. C'est le langage de la construction. [...] Référer et présenter, c'est la même chose.» Ces gens ont-ils lu notre mémoire?

Les auteurs des notes explicatives du projet de loi, des juristes, expliquent «que toute référence de main-d'oeuvre doit se faire par l'intermédiaire du Service de référence [...] que les associations [...] qui veulent référer des salariés [...]». C'est là s'exprimer à l'anglaise avec des mots français.

La présence de fautes s'explique par le fait que le Groupe de travail sur le fonctionnement de l'industrie de la construction et les fonctionnaires qui ont conseillé la ministre, compétents dans leur spécialité, le sont moins dans le domaine linguistique. Si la ministre avait eu recours à des linguistes ou à des jurilinguistes, elle aurait évité le désastre actuel.

L'Asulf a écrit à la ministre. Son cabinet a répondu sans mentionner le nom
de l'expéditeur: «Votre correspondance a été portée à l'attention de la personne concernée pour un suivi approprié.» Quelle réponse!

L'Asulf s'est adressée, mais en vain, à la ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française et à la présidente de l'Office québécois de la langue française. Elle a envoyé aux députés une supplique. Le député Pierre Curzi a déposé les amendements de l'Asulf en troisième lecture. Ils ont été rejetés à la majorité des voix.

Le vocabulaire de la loi s'impose à tous. Que les tenants du français, journalistes, enseignants, syndicalistes, juristes et autres, sans oublier l'organisme chargé de l'application de la Charte de la langue française, demandent au législateur de respecter la loi. Il doit employer le vocabulaire français et non «les termes usuels dans l'industrie de la construction». Ainsi le veut la Charte de la langue française, dont nous célébrons le trente-cinquième anniversaire cette année. Il faut le lui rappeler.

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Robert Auclair - Fondateur et président honoraire de l'Association pour le soutien et l'usage de la langue française
20 commentaires
  • Michel Richard - Inscrit 22 décembre 2011 07 h 20

    Petit verre d'eau, grosse tempête



    Il me semble qu'on se base sur bien peu pour titrer que l'Assemblée Nationale se fout de la langue.

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 22 décembre 2011 08 h 15

    Langue vernaculaire

    La langue est à notre service et non l'inverse, à moins d'en faire un principe identitaire et une prison mentale.

  • NDNM - Abonné 22 décembre 2011 08 h 40

    scandaleux

    S'il fallait encore en trouver voilà un bon exemple de l'attitude de colonisé qui sévit chez les élus libéraux et une bonne partie de la population

  • Jean Lapointe - Abonné 22 décembre 2011 09 h 01

    L'assemblée nationale devrait donner l'exemple


    Notre français au Québec fait pitié. Il me semble qu'on ne peut pas ne pas le reconnaître.

    L'influence de l'anglais est énorme et le pire c'est que très souvent nous ne nous en rendons même pas compte.

    Très souvent nous parlons et écrivons en anglais avec des mots français sans le savoir.

    Chacun de nous peut bien sûr essayer de s'améliorer mais, de cette façon, nos progrès ne seront pas rapides.

    Pour que le français de tous les jours s'améliore, il faudrait pouvoir le perfectionner tous les jours et pour cela il faudrait que, par exemple, la publicité soit écrite dans une langue française acceptable, ce qui n'est pas le cas d'après ce que je constate tous les jours.

    L'Assemblée nationale devrait aussi se faire un devoir d'écrire ses textes de loi dans un français qui soit vraiment français tout en tenant compte de nos particularités.

    Nous avons un travail énorme à faire si nous voulons mieux nous comprendre entre nous et mieux comprendre les autres peuples qui parlent aussi le français et si nous ne voulons plus être considérés comme des «habitants».

    Je pense que nous avons fait des progrès énormes comme peuple, en ce qui concerne le vocabulaire en particulier et ce ce qui concerne la langue parlée, et l'école fait sa part je pense mais nous avons encore beaucoup à faire.

    Mais il faudrait le vouloir vraiment pour que cela se fasse .Ce qui n'est pas assez le cas je pense.

    Si nous faisions de notre pays un pays totalement indépendant, il me semble que cela nous motiverait davantage à améliorer notre langue.

    Pour moi il ne s'agit pas d'en faire un drame non plus malgré l'importance de la question.

  • J Maurais - Abonné 22 décembre 2011 09 h 17

    Petite tempête, vraiment?

    @ M. Richard

    Vous trouvez que c'est peu? Allez donc voir ce que cela donne comme nombre d'occurrences de fautes dans le texte de la loi. J'ai pris la peine de faire l'exercice sur mon blog:
    http://linguistiquement-correct.blogspot.com/2011/
    Et il ne faut pas oublier que ces incorrections, dans la foulée de la loi, seront reproduites dans les conventions collectives, les documents syndicaux, etc.