Sensationnalisme, quand tu nous tiens...

Dans sa chronique consacrée au monde des médias, Stéphane Baillargeon a fait état hier des suppressions de postes effectuées au cours des dernières semaines au quotidien gratuit 24 heures à Montréal («Les kleenex de Quebecor»). Habituel pourfendeur du sensationnalisme et apôtre de la rigueur journalistique, M. Baillargeon a néanmoins cette fois choisi de troquer la seconde pour le premier en commettant de nombreuses erreurs factuelles, lesquelles, bizarrement, ont toutes eu pour effet d'accroître l'effet dramatique de ce qui s'est véritablement produit. À croire que le seul objectif de M. Baillargeon était de faire sortir les «kleenex» de ses lecteurs.

C'est ainsi, par exemple, qu'au lieu de «sept ou huit rédacteurs, des pupitreurs et trois photographes», ce sont en réalité six personnes qui ont perdu leur emploi à 24 heures, soit trois pupitreurs et trois photographes, dont deux pigistes et quatre employés permanents. Cette décision s'explique notamment par la multiplication des gabarits préformatés qui permettront aux journalistes d'entrer leurs textes directement dans les pages du journal, réduisant ainsi les besoins en pupitreurs.

D'autre part, loin d'être «laconique», la lettre envoyée aux employés permanents remerciés faisait plus d'une page et comprenait entre autres les détails d'une généreuse indemnité de départ et l'assurance de la collaboration de la direction dans la recherche d'un nouvel emploi.

Ce qui est toutefois encore plus important est que, contrairement à ce que M. Baillargeon a pu laisser entendre, pas un seul journaliste n'a été remercié. La salle de rédaction de 24 heures continue ainsi de compter sur huit journalistes, deux journalistes-pupitreurs, deux pupitreurs et un graphiste.

Nous sommes donc bien loin du «journal sans journalistes» évoqué par M. Baillargeon.

Plutôt que d'un tel sensationnalisme, les lecteurs de M. Baillargeon auraient pu bénéficier d'une meilleure mise en contexte de ce qui s'est produit à 24 heures. Ce dernier aurait par exemple pu traiter de la liquidation judiciaire, plus tôt ce mois-ci, de la Comareg, l'un des plus importants éditeurs de presse gratuite en France, laquelle entraînera vraisemblablement la mise à pied de 1650 employés.

De la même façon, M. Baillargeon aurait pu choisir de mettre en lumière les dizaines de postes en rédaction créés par les filiales de Quebecor Media au cours des derniers mois, au sein de l'Agence QMI et de nos nouveaux hebdos régionaux.

Les bouleversements profonds qui continuent de secouer le paysage médiatique ont mis l'inaltérable et la permanence au ban. Devant un public de plus en plus fuyant et des revenus publicitaires commensurablement diffus, la diffusion multiplateforme et son pendant, le journaliste multiplateforme, sont devenus des nécessités. Il en découle un besoin de flexibilité qui, hélas, entraîne parfois des réorganisations.

C'est dans ce contexte que, comme toute organisation responsable est appelée à le faire de temps à autre, Sun Media, la filiale de Quebecor Media dans le domaine de la presse écrite, a dû procéder à une réorganisation de ses modes de travail pour refléter l'évolution des technologies et des conditions économiques dans son industrie.

Mais tout cela n'est malheureusement probablement pas suffisamment sensationnel pour faire sortir les kleenex des lecteurs de M. Baillargeon.

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J. Serge Sasseville - Vice-président aux affaires corporatives et institutionnelles chez Quebecor Media

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Réplique

J'ai contacté M. Sasseville la semaine dernière pour obtenir des confirmations ou un commentaire au sujet des mises à pied à 24 heures. Il a refusé de répondre aux questions. La direction du journal a aussi refusé l'interview. Deux ex-employés de 24 heures ont cependant expliqué que le journal comptait une douzaine de journalistes, huit pupitreurs et trois photographes avant les compressions. Si je comprends bien les explications de M. Sasseville, ce sont plutôt six employés (et non pas une douzaine) qui ont été licenciés la semaine dernière. Où sont passés les autres? Quoi qu'il en soit, merci de la précision.

Stéphane Baillargeon

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4 commentaires
  • Fabien Nadeau - Abonné 22 novembre 2011 08 h 16

    Sensationnalisme

    J'ai commencé à lire l'article sans remarquer qui était l'auteur et je me suis arrêté en me disant: "Mais c'est du Quebecor, ça?" Preuve de plus que la "marque" Quebecor marque notre inconscient (et conscient, j'espère) collectif.

    Parlant de sensationnalisme, M. Sasseville, je ne sais pas qui je dois féliciter pour les magnifiques photos en bikini de l'aînée des Shafia montrée à la télé l'autre jour. Oui, oui, je sais, c'était pour montrer comment la jeune fille était devenue une vraie Québécoise. Mais montrer une victime de meurtre en bikini, on n'aurait pas pu se garder une p'tite gêne?

  • Richard Larouche - Inscrit 22 novembre 2011 10 h 39

    L'arroseur arrosé...

    Quoi? Québécor qui dénonce le sensationalisme? J'ai du relire le texte pour m'assurer que j'avais bien lu. C'est quand même étrange que Québécor dénonce son pain et son beurre !

    Peut-être que M. Sasseville pourrait en parler au conseil de presse... Ah, "j'oubliais", Québécor ne fait pas partie du conseil de presse parce qu'ils n'acceptent pas de respecter les mêmes règles que les autres médias.

  • Mathieu Bouchard - Inscrit 23 novembre 2011 00 h 43

    @ Fabien Nadeau

    Je viens de voir le clip de TVA... c'est du voyeurisme indécent. Ils se mêlent tellement pas de leurs affaires. La fille est maintenant traitée en tant que célébrité et on joue avec sa vie privée comme on espionne des stars de cinéma dans leurs activités privées pour faire des articles jaunes pour des gens avides de pas se mêler de leurs affaires.

    Pis une photo-cellulaire en bikini est pas un signe de quoi que ce soit. C'est ni suffisant ni nécessaire. On a pas besoin de voir la photo ni de connaître l'existence de la photo pour se faire une opinion sur la situation de cette fille, ce procès, ni même pour être juré.

    Alors là, les nonos, ils ont repassé une des photos de bikini une deuxième fois plus tard dans le reportage, question de bien en remettre, comme si ça avait rapport !

    Donc je suis bien content que vous critiquiez TVA. Ils le méritent bien.

  • Martin Bilodeau - Abonné 27 novembre 2011 11 h 11

    Du sensationnalisme à toutes les sauces...

    Quebecor récolte plus souvent qu'à son tour les critiques de tous et toutes principalement parce qu'il domine plusieurs créneaux, soit télévisuel, de la presse écrite, des magazines, bref plusieurs voix pour se faire entendre. Et il mérite certes la plupart des récriminations à son endroit.

    Mais Radio-Canada aussi peut sortir son sensationnalisme en diffusant par exemple des photos de Kadhafi jeté dans la boue et maltraité ou tout simplement mort (mais était-ce vraiment nécessaire?). Même « Le Devoir », mais très rarement quand même, peut jouer sur le sensationnalisme... de la part de certains chroniqueurs ici et là, sans plus. Madame Payette ne donne pas sans place en critiquant ad nauseam le gouvernement libéral de façon réductrice et démagogique -- voire sensationnaliste --, le rabaisser (surtout Charest) pour faire ressortir ses allégeances en grands traits de crayon, et oh surprise elle s'acharne maintenant sur Legault, qu'elle n'a pas manqué d'apprécier au PQ, à plus forte raison quand il prônait la souveraineté... Alors comme on dit il n'y a que les fous qui ne changent pas d'idée!

    Merci!