Libre opinion - Pour une ACDI québécoise

Il y a un an, dans le magazine L'actualité, je lançais l'idée que le Québec crée sa propre agence de développement international, laquelle gérerait les 800 millions que versent chaque année les Québécois, à même leurs taxes et impôts, en contribution à l'Agence canadienne de développement international (ACDI).

À l'occasion des 15es Journées québécoises de la solidarité internationale qui se tiennent jusqu'au 12 novembre, il m'apparaît plus à propos que jamais de ramener cette idée, à l'heure où dans ce domaine les conflits de priorités et de valeurs entre Québec et Ottawa n'ont jamais été aussi manifestes qu'aujourd'hui.

En effet, les politiques récemment adoptées par Ottawa en matière d'aide au développement ont plongé le milieu de la coopération au Québec et tous les citoyens qui s'en préoccupent dans un climat d'incertitude. Plusieurs craignent que la coopération internationale, telle que conçue et pratiquée par les acteurs québécois oeuvrant dans ce domaine, soit compromise. D'autres redoutent que certaines des relations privilégiées que le Québec entretient avec ses partenaires du Sud se trouvent hypothéquées.

Parmi ces décisions prises par le gouvernement canadien, on retrouve celle unanimement critiquée par l'Assemblée nationale d'exclure plusieurs pays d'Afrique, souvent francophones, de la liste des pays prioritaires recevant de l'aide canadienne. D'autres mesures, comme le retrait du financement à des ONG respectées et à des organismes de défense des droits des femmes oeuvrant à l'étranger, ont mis en lumière un processus décisionnel à l'ACDI hautement politisé et fait perdre confiance dans l'intégrité des mécanismes d'attribution de financement fédéral.

Plus graves encore, les récentes modifications apportées à la Direction générale des partenariats avec les Canadiens de l'ACDI ont grandement affaibli celui qui prévalait depuis 30 ans entre les ONG et l'ACDI. Désormais, les ONG sont soumises à un système concurrentiel d'appels d'offres et ne sont plus considérées comme des acteurs du développement, mais plutôt comme des sous-traitants.

Or, comme le soulignait un rapport récent de la Commission européenne, ce système concurrentiel d'appel de propositions ne permet pas de construire avec les ONG des partenariats qui, à moyen terme, leur donnent les moyens de s'attaquer aux différentes problématiques de manière planifiée et durable.

À cela s'est ajouté le récent gel des budgets de l'aide canadienne, et ce, alors que les dépenses militaires canadiennes, elles, explosent. Non seulement cette décision compromet l'atteinte des Objectifs du millénaire pour le développement, mais elle place le Canada parmi les derniers des pays donateurs. Aux prises avec de telles politiques, jamais le milieu de la coopération québécoise ne s'est dit aussi inquiet quant à la reconnaissance de son expertise, à l'indépendance de sa voix et à son avenir.

Dans l'état actuel des choses, je crois qu'il est devenu primordial pour le Québec d'occuper ce champ d'action et de rapatrier ces 800 millions. Donnons-nous les moyens de mettre en oeuvre notre propre vision de l'aide au développement, en créant notre propre agence d'aide au développement.

Déterminons tous ensemble — citoyens, gouvernement, société civile et organisations non gouvernementales, de concert avec les communautés du Sud — nos priorités bilatérales et multilatérales, nos objectifs; bref, le cadre et les modalités qui nous permettront de promouvoir un modèle québécois différent et novateur de développement international. Puis, une fois arrêtée, faisons en sorte que cette vision commune s'inscrive dans un cadre législatif afin d'en assurer la continuité et la cohérence. Afin, aussi, d'instaurer des mécanismes de reddition de comptes et de financement clairs et transparents.

En nous dotant de notre propre agence québécoise d'aide au développement, nous pourrons «jouer pleinement notre rôle dans la construction de rapports plus justes et plus solidaires entre les peuples», comme souhaité dans la Déclaration du Québec endossée par l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) en 2006. Nous serons en mesure de prendre part aux grands débats du moment, que ce soit sur la crise alimentaire, la reconstruction d'Haïti, les changements climatiques et leurs conséquences sur les pays du Sud ou bien sur la place des nouveaux acteurs de coopération Sud-Sud, tels la Chine ou le Brésil.

Nous avons ici, au Québec, une vibrante et très active communauté de la coopération internationale. Celle-ci a déjà entamé l'année dernière, dans la foulée des discussions sur les 60 ans de l'aide au développement, une intéressante réflexion sur la nécessité de repenser le développement, en collaboration avec les communautés du Sud. Pourquoi ne pas poursuivre, cette année, cette discussion en jetant les fondements d'une future Agence québécoise d'aide au développement?

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Louise Beaudoin, députée de Rosemont

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