Libre opinion - Un peu de soleil dans l'eau froide

Cette histoire aurait pu se réduire pour moi à un triste fait divers, une autre affaire scandaleuse qui nourrit toujours un peu plus ma suspicion envers l'Église catholique, institution avec laquelle j'ai coupé les dernières ficelles en rédigeant une demande d'apostasie. Ma requête fut acceptée et, heureux hasard, peu de temps avant le départ pour Rome du cardinal Marc Ouellet dont les propos réactionnaires et incendiaires, tout comme ceux de son patron Benoît XVI, ont beaucoup inspiré cette démarche solennelle et libératrice.

J'ignore ce qu'en penseraient mes anciens professeurs dont, justement, les pères Lavoie et Jean-Claude Bergeron, lui aussi accusé de délits sexuels sur des mineurs, et tous les autres aujourd'hui décédés qui ont emporté avec eux leurs secrets, leurs tourments, leurs outrages. Car j'étais leur élève entre 1978 et 1982, une époque tumultueuse au sein de ce pensionnat qui fut pour plusieurs le théâtre tragique d'une innocence bafouée.

Qu'est-ce qui se tramait le soir, la nuit ou les week-ends entre des abuseurs en position d'autorité et des adolescents forcément vulnérables? Ces dernières années, les récits d'horreur se multiplient et nous parviennent de gens courageux, capables de briser le silence, pleinement conscients qu'ils brisaient aussi des réputations, parfois même la leur. Toutes ces histoires m'ont souvent glacé le sang, car au moment des faits, je fréquentais sans le savoir des êtres meurtris, détruits de l'intérieur; certains, il faut le dire, portaient la soutane.

Encore aujourd'hui, il m'arrive de regretter mon propre aveuglement naïf, mais, comme je le dis souvent à la blague, «l'adolescence, je ne souhaite ça à personne». J'étais assurément occupé à surnager dans ce milieu à la fois stimulant et mesquin, discipliné et désordonné (surtout après le crépuscule), ouvert sur le monde et étouffant. Et je n'ai été surpris qu'à moitié lorsqu'en décembre 2010, j'ai reçu le coup de téléphone du sergent-détective François Giguère, me signalant que «[mon] nom était revenu à quelques reprises pendant l'enquête». Déjà considéré comme un pestiféré par certains compagnons de classe, j'imagine qu'à leurs yeux, le statut de victime m'allait parfaitement.

Sans la brandir comme un étendard, je remercie ma chance d'avoir échappé aux griffes de ces êtres tourmentés, coupables, mais aussi victimes d'une Église bien mal en point, où les tabous faisaient la loi, où les apparences primaient sur la justice. Voilà pourquoi mes pensées vont autant à mes camarades à la dignité écorchée — dont certains étaient peut-être dans ma propre classe, mais à ce jour, je n'en sais toujours rien — qu'à mes maîtres de cette époque, aussi imparfaits soient-ils. La vision de mes anciens professeurs menottés, à qui je dois beaucoup sur les plans artistiques et intellectuels, et le souvenir de la mort tragique par suicide du père François Plourde, un de mes éducateurs préférés dont les yeux étaient sans cesse voilés de tristesse, resteront à jamais gravés dans ma mémoire.

Et ils ne m'en voudront pas de citer Paul Eluard, un poète pas très catholique, aussi surréaliste que pouvait l'être cette étape marquante de mon histoire, celle, malheureusement, jonchée d'âmes broyées: «Le soir vient, sans voix, sans rien. / Je reste là, me cherchant un désir, un plaisir; / Et, vain, je n'ai qu'à m'étonner d'avoir eu à subir / Ma douleur, comme un peu de soleil dans l'eau froide.»

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André Lavoie - Critique de cinéma au Devoir et bénévole à Suicide-Action Montréal. L'auteur s'exprime en son nom personnel.

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