Réplique à Denyse Baillargeon - Le déni de l’histoire nationale du Québec

Dans un article du Devoir publié le 14 octobre dernier, l’historienne Denyse Baillargeon critique le rapport de la Fondation Lionel-Groulx, co-rédigé par le professeur Éric Bédard, qui fait le constat du recul de l’histoire nationale dans les universités francophones du Québec.

Ce rapport dénonce en particulier l’insuffisance de la formation en histoire — et particulièrement en histoire du Canada-Québec — des futurs enseignants qui donneront le cours Histoire et éducation à la citoyenneté en secondaire 3 et 4. La première recommandation du rapport est justement de rehausser la formation disciplinaire en histoire de ce programme de formation des maitres, en le haussant à 20 cours d’histoire au lieu des 10 actuels et d’en consacrer la moitié spécifiquement en histoire du Québec et du Canada, dont au moins deux cours en histoire nationale.

 Le rapport affirme que les programmes de baccalauréat en enseignement secondaire instaurés en 1994 axés davantage sur la pédagogie et la didactique contreviennent à l’esprit du Rapport Parent, lequel considérait que les deux tiers de la formation des futurs maitres devaient être consacrés aux contenus disciplinaires. Depuis 1994, le ministère de l’Éducation a confié la responsabilité de ces programmes aux didacticiens des facultés d’éducation, et reconstitué dans les faits l’époque des écoles normales: les pédagogues se sont empressés en effet de réduire la part des disciplines académiques dans la formation des maîtres. Cela a eu entre autres pour effet que les historiens universitaires se sont désintéressés davantage de la formation des futurs enseignants d’histoire du secondaire, appelés aujourd’hui enseignants d’«univers social».

Deux approches différentes

Madame Baillargeon, qui se définit comme «historienne des femmes», conteste qu’il soit possible de distinguer histoire nationale et histoire sociale. On assisterait aujourd’hui à «une imbrication de ces différents champs de l’histoire». Pourtant, le rapport du professeur Bédard explique très clairement la différence entre les deux approches.

L’histoire nationale aborde le Québec comme une communauté de mémoire et de destin. Cet angle d’analyse aborde, entre autres, l’étude des grands événements de l’histoire d’un peuple, de ses institutions, des constitutions qui lui ont été accordées, de ses combats pour lutter contre l’oppression nationale et la défense de ses institutions, et également l’étude de ses rapports intergouvernementaux et de ses relations internationales, bref les grands moments où s’est jouée son existence en tant que peuple et les personnages significatifs, hommes et femmes, qui ont marqué son passé et orienté sa destinée à certains moments.

Et le rapport souligne avec raison que cette histoire est le plus souvent politique car c’est sur ce terrain que se prennent les décisions qui engagent la communauté nationale; alors que l’histoire sociale aborde par fragments les divers groupes, les catégories sociales et les identités multiples, bien sûr en les situant dans un contexte national. Une étude sur les immigrants, ou sur les communautés lesbienne et gaie, ou sur la jeunesse, ou la vieillesse, les syndiqués ou les chômeurs, ou les communautés culturelles, ne conduit pas à de l’histoire nationale, bien que toutes ces entités font partie de la nation.

Hégémonie de l’histoire sociale


Madame Baillargeon prétend que «les historiens du social intègrent l’histoire politique et nationale à leurs recherches» et que finalement, les spécialisations n’ont plus de raison d’être en histoire. Voila une subtile façon de maintenir le statu quo de l’hégémonie de l’histoire sociale dans nos départements. Bien sûr, une étude sur l’absence de la participation des Amérindiens au processus électoral abordera une dimension politique mais ne couvre pas l’histoire du processus général de la représentation, comme une étude sur les Amérindiens peut aborder les politiques gouvernementales envers ce groupe.

 Le rapport Bédard précise que le Québec est à la fois une société globale et une communauté nationale et que les deux approches sont légitimes et rendent compte de phénomènes différents. Le rapport reconnaît avec raison que l’histoire sociale a permis des avancées considérables dans la connaissance du passé québécois. L’histoire sociale a initié de nouvelles avenues de recherche comme l’étude de la condition féminine et l’existence des classes sociales et des conflits sociaux.

Mais il doit y avoir aussi une place pour rendre compte de notre histoire politique et nationale. Si toute étude de la société est nécessairement «sociale», il faut préciser que l’angle pour l’aborder peut être socio-économique, socio-culturel, mais aussi socio-politique. Et l’histoire dite sociale n’aborde pas l’histoire politique du phénomène national au Québec. Pour Denyse Baillargeon, l’histoire politique se réduit au «rôle joué par certains membres de l’élite masculine lors de certains épisodes du passé».

En dehors des intérêts personnels


Et pour cette historienne féministe, l’identité nationale est nécessairement en contradiction avec toutes les autres identités particulières et nuit nécessairement aux groupes oubliés de l’histoire à la recherche de reconnaissance et désireux d’avoir leur histoire particulière; par conséquent, l’histoire nationale devrait être écartée car dépassée et ringarde. Si la communauté noire ou les gais veulent écrire leur histoire, cela est légitime. Mais il n’y a pas que ces histoires spécifiques.

Et c’est précisément cela que Mme Baillargeon ne veut pas considérer. J’éviterai de parler comme elle le fait «d’honnêteté intellectuelle»: l’histoire nationale n’est pas plus nationaliste que l’histoire sociale n’est féministe, syndicaliste ou socialiste. Le rapport Bédard dit clairement qu’il faut éviter cet écueil: «Qu’il soit cependant clair que, du point de vue de l’enseignement et de la recherche universitaires, l’histoire sociale et l’histoire nationale doivent être rigoureuses et tendre à l’objectivité. Si les intérêts pour les questions sociales ou nationales découlent parfois de préoccupations citoyennes plus personnelles, d’aucune manière celles-ci ne doivent conditionner les résultats de la recherche.»

L’histoire des femmes ne devrait pas être une histoire féministe pas plus qu’une histoire nationale ne devrait être une histoire nationaliste. Madame Baillargeon, historienne des femmes et militante féministe, devrait comprendre cette distinction et éviter les procès d’intention chez ses collègues d’histoire politique qui connaissent aussi cette distinction.
Ceux qui écartent des programmes d’enseignement les phénomènes comme celui de la Conquête militaire en la qualifiant de simple «changement d’empire», qui font disparaître pour l’étude de la Nouvelle-France les concepts de «métropole» et les «rivalités coloniales» pour ne pas aborder les guerres et mettre l’accent sur l’étude de la diversité des sociétés et le multiculturalisme, ou qui écartent les phénomènes d’oppression nationale, ceux-là aussi embrigadent l’histoire au service de leur idéologie, comme si les historiens fédéralistes n’avaient pas d’idéologie!

 Le problème à l’université, dans les départements d’histoire, et uniquement chez les spécialistes du Canada-Québec, vient du fait qu’il existe un déséquilibre: l’histoire sociale et culturelle est hégémonique; les professeurs qui font de l’histoire politique sont quasi absents. Et comme les cours en ce domaine sont le plus souvent confiés à des chargés de cours, il y a peu de recherches nouvelles dans ce champ. Il faut aller à McGill ou Bishop’s pour trouver un professeur spécialiste des Rébellions de 1837-38.

Revalorisation nécessaire

Plusieurs gestes ont été posés pour tenter de revaloriser l’histoire politique:la création en 1992 d’une revue, le Bulletin d’histoire politique, la création de la Société du patrimoine politique du Québec en 2001, la création de la Journée du livre politique par l’Assemblée nationale en 2003; mais cela n’a pas  réussi à accroître la place de l’enseignement et de la recherche en histoire nationale du Québec dans nos universités ni à faire appel aux nouveaux docteurs en histoire politique.

Ce sont les professeurs en assemblée départementale qui choisissent les postes à combler en vertu de l’autonomie départementale. Face à un tel blocage du groupe majoritaire, une recommandation du Rapport Bédard demande la fondation d’un cinquième centre à l’Institut de recherche scientifique, l’INRS, qui serait exclusivement consacré à l’histoire politique du phénomène national au Québec. À l’Université de Montréal, par exemple, il a fallu 7 ans de luttes pour embaucher récemment un spécialiste d’histoire des relations internationales du Canada et du Québec (à l’UQAM, aucun historien du département n’aborde ce domaine) face à l’obstruction menée par les historiens du social.

Le Devoir devrait peut-être s’intéresser de plus près à ce qui se passe dans le milieu universitaire de l’histoire et poursuivre le débat sur le déni de notre histoire nationale. La chose devrait être plus facile  maintenant que le gouvernement Harper nous reconnait comme nation. Nous avons pourtant une Assemblée nationale et des Archives et une Bibliothèque nationale. Quand osera-t-on préciser que le cours Histoire et éducation à la citoyenneté du secondaire 3 et 4 aborde notre histoire nationale? Quand ce déni prendra-t-il fin?

Robert Comeau
Historien et professeur associé à l’UQAM
19 octobre 2011

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7 commentaires
  • Claude Jean - Inscrit 22 octobre 2011 06 h 02

    Citation sur la nation

    On connait une nation aux hommes qu'elle produit, mais aussi à ceux dont elle se souvient et qu'elle honore.
    John Fitzgerald Kennedy

  • Hyperbolique - Inscrit 22 octobre 2011 10 h 18

    Le retard historiographique du Québec

    Il est clair que l'idée selon laquelle l'histoire politique et nationale serait partie intégrante de l'histoire sociale mérite bien des nuances. Pour l'histoire sociale dans la tradition vieillissante des "Annales", le politique se réduit essentiellement à l'histoire événementielle alors que l'histoire sociale n'est qu'une manière de faire de la sociologie en s'intéressant à l'évolution de la structure sociale ou encore à l'histoire des représentations populaires.

    Il y a juste au Québec où on continue de penser l'histoire sociale de la sorte alors qu'en France et en Allemagne, l'histoire sociale inscrit le politique dans l'analyse des transformations structurelles du social. En ce sens, les historiens québécois sont arriérés dans leur travail historiographique si on lit par exemple les travaux de Hans-Ulrich Wehler (son Deutsche Gesellschaftsgeschichte), Alf Ludtke, Hans Mommsen ou encore (dans une certaine mesure) Reinhardt Koselleck et la Begriffsgeschichte. En France, mentionnons les brillants travaux de Paul Veyne sur l'antiquité gréco-romaine ou encore François Furet qui font de l'histoire dans le croisement du politique et du social.

    Ce qui m'a amené à abandonner l'histoire à l'université dans les années 90 a été justement cet insistance dogmatique de mes anciens professeurs de l'Université Laval sur la prééminence de l'histoire sociale sur la politique. Certes, l'histoire événementielle n'est pas à l'ordre du jour si on veut écrire l'histoire politique intelligemment. Pour moi, il s'agit de comprendre qu'est-ce qui rattache l'individu à un ordre politique et comment cet ordre est amené à façonner les mentalités constituantes de notre culture politique dans une double optique de continuité et de discontinuité historique.

  • Michel Simard - Inscrit 22 octobre 2011 10 h 20

    Tout à fait d'accord

    Les étudiants de l'Université Laval auraient avantage à lire ce texte et à nous expliquer comment les absences d'historiens nationaux dans les départements d'histoire nous permettront d'avoir une connaissance de l'histoire nationale suffisante.

  • Geoffroi - Inscrit 22 octobre 2011 11 h 19

    Un débat essentiel

    D'accord avec M. Comeau:

    « Le Devoir devrait peut-être s’intéresser de plus près à ce qui se passe dans le milieu universitaire de l’histoire et poursuivre le débat sur le déni de notre histoire nationale.»

    De l'autonomie départementale:

    « Ce sont les professeurs en assemblée départementale qui choisissent les postes à combler en vertu de l’autonomie départementale. »

    Si un professeur ne fait qu'enseigner et ne produit aucun travail de recherche, est-ce qu'il conserve son poste durant 35 ans? Si c'est le cas, et c'est déjà arrivé, qui prend la décision du congédiement?

    S'il y a trop de chasses-gardées dans les département d'histoire des universités, et c'est le cas, les décisions "autonomistes" prises dans les départements d'histoire sont -elles une des principales causes de la situation précaire de l'enseignement de notre histoire nationale? Y a-t-il des priorités dans ces départements? Qui décide? Qui évalue les résultats?

    Il y a ici une sérieuse problématique au sujet de la gestion actuelle de l'enseignement et de la recherche en histoire. Si les départements d'histoire en sont incapables, que les autorités universitaires et publiques prennnent ou reprennent leurs responsablilités - car eux, ils sont imputables -.

    Le débat actuel sur la place de notre histoire nationale est essentiel pour notre nation - peu importe les options politiques de tout un chacun -.

  • Léonce Naud - Inscrit 22 octobre 2011 15 h 41

    Et la géographie, elle est muette ?

    L'enseignement de l'histoire fait débat, quid de celui de la géographie ?

    «La géographie est un vecteur de l'identité nationale et permet de donner un sens du territoire et de la nation. Éliminer cette matière des cursus scolaires est une erreur», croit André-Louis Sanguin, qui a enseigné la géographie à l'Université du Québec à Chicoutimi et à l'UQAM de 1970 à 1986.

    M. Sanguin a ensuite été engagé par l'Université Paris-Sorbonne. Il explique que, en France, la géographie est une matière obligatoire du primaire au secondaire. «Et c'est ainsi dans tous les pays de l'Union européenne. Pourquoi? Parce que la géographie permet de fortifier l'identité nationale», dit-il."

    (Source : "La géographie : une matière en voie de disparition ?" Par Ariane Lacoursière, Cyberpresse, 3 février 2011).