Libre opinion - Des précisions qui s'imposent

Il n'est pas malheureusement pas fréquent que Le Devoir s'intéresse à notre Musée, et permettez-moi de vous exprimer notre étonnement quant au bref article de Mme Hélène Buzzetti, intitulé «Musée des sciences et de la technologie du Canada - Une exposition sur les sables bitumineux financée par le lobby», publié le 29 septembre dernier. L'article porte fâcheusement ombrage à la réputation de notre institution en laissant croire qu'une intervention de l'industrie pétrolière canadienne ait pu corrompre le contenu de notre exposition Énergie: le pouvoir de choisir.

Le titre de l'article est réducteur et trompeur. En effet, l'exposition porte sur toutes les sources d'énergie, non sur les sables bitumineux, et cette manchette induit le public en erreur sur les faits mêmes qui sont en cause. Peut-être Le Devoir trouverait-il un égal intérêt dans les enjeux soulevés par l'exposition sur les autres sources telles que les gaz de schiste, les filières nucléaire, solaire ou éolienne, et même l'hydroélectricité, pour n'en nommer que quelques-unes. Pour chacune des sources d'énergie présentées, les avantages et les défis sont documentés — les sables bitumineux n'ont pas bénéficié d'un traitement différent. Il n'appartient pas au Musée de promouvoir ou de dénoncer l'une ou l'autre des sources énergétiques. Ce choix appartient au public. Notre mission est de l'informer, particulièrement au regard des considérations scientifiques et technologiques afférentes à ces secteurs, et nous croyons l'avoir fait selon les règles de l'art.

L'exposition invite également le visiteur à réfléchir sur ses propres choix énergétiques. Les Canadiens sont les plus grands consommateurs d'énergie au monde. Le public méconnaît souvent sa propre consommation et comment les considérations énergétiques sous-tendent toutes activités de la vie: travail, loisir, alimentation, etc. Nous interpellons les visiteurs sur ces enjeux énergétiques par des questionnaires interactifs, une «murale-Twitter», etc.

Le Musée est jaloux de sa réputation d'autonomie et de qualité dans ses contenus. Comme plusieurs institutions à but non lucratif et publiques, nous sollicitons la contribution du secteur privé pour mieux accomplir notre mission et offrir un service de qualité au public. Vous me permettrez même un parallèle avec le monde des médias, où le fait de devoir compter sur le secteur privé sous forme d'achats publicitaires, j'en suis sûr, ne remet pas en cause l'indépendance de la rédaction.

Le contenu de l'exposition a été préparé par nos propres conservateurs et validé par des experts indépendants externes et du milieu universitaire. Nous avons utilisé des artefacts technologiques et du matériel multimédia fourni par l'industrie afin de mieux illustrer notre exposition, mais non sans avoir préalablement jugé de sa pertinence et de la justesse du propos. Nos conservateurs sont prêts à défendre le contenu de cette exposition et croient qu'elle mérite mieux que le procès d'intention de cet article.

Nous nous sommes interrogés sur la pertinence du commentaire de M. Steven Guilbeault, d'Équiterre. Celui-ci jouit certes d'une grande notoriété, mais, à notre connaissance, il n'a pas visité l'exposition. Si cela devait être le cas, vous conviendrez avec moi que recourir à lui pour commenter l'exposition soulèverait une question digne d'intérêt. Quoi qu'il en soit, son commentaire nous enjoignant d'utiliser des allégories «plus impressionnantes» pour dénoncer les sables bitumineux démontre bien sa pauvre compréhension du rôle des musées et la polarisation des débats énergétiques qui prévalent au Canada. Ironiquement, par ailleurs, ce commentaire amène de l'eau à notre moulin, alors que M. Guilbeault nous reproche d'évoquer une réalité factuelle (dont il ne nie pas l'exactitude) et déplore, finalement, que nous n'ayons pas pris parti en y allant d'une image démagogique. Il fait la démonstration, en somme, de notre objectivité.

Le Musée a posé un geste audacieux en développant une exposition sur un sujet aussi controversé, mais par ailleurs d'intérêt public, et nous nous attendions à être critiqués de part et d'autre. Et nous le sommes. Nous espérons pouvoir collaborer avec Le Devoir afin de donner aux Canadiens des informations claires et factuelles sur les enjeux énergétiques qui s'annoncent.

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Denise Amyot - Présidente-directrice générale de la Société des musées de sciences et technologies du Canada

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Réplique

Madame,

Il me semble que le public est en droit de se demander pourquoi l'information est présentée de la manière dont l'industrie pétrolière aime, comme par hasard, la présenter. Pourquoi, par exemple, écrire (ou affirmer, dans les portions audiovisuelles de l'exposition) que les sables bitumineux sont «essentiels» à mesure que les sources traditionnelles de pétrole s'amenuisent? Il se trouve plusieurs critiques pour affirmer que cette source de pétrole est si polluante qu'elle ne devrait pas être exploitée du tout. Ce qualificatif n'est pas neutre.

Pourquoi avoir choisi de noyer les émissions de gaz à effet de serre de cette industrie albertaine dans le total mondial d'émissions, ce qui donne le pourcentage famélique de 0,1 %, alors qu'elles représentaient 6,5 % de toutes les émissions canadiennes en 2009?

Pourquoi avoir choisi d'affirmer que seulement 0,02 % de la forêt boréale de tout le Canada est dérangée par cette exploitation (autre chiffre peu affolant) plutôt que de dire que les transformations du paysage à Fort McMurray sont visibles de l'espace au même titre que la Grande Muraille de Chine?

Quant à l'eau toxique résiduelle de l'exploitation des sables bitumineux, je vous accorde qu'il n'était certes pas obligatoire, comme le suggère Steven Guilbeault d'Équiterre, d'utiliser l'image catastrophique des 160 000 piscines olympiques qu'elle pourrait remplir. Mais pourquoi avoir choisi de parler de la superficie des bassins de rétention plutôt que du volume d'eau qu'ils contiennent?

On peut faire dire bien des choses aux chiffres, et le public est en droit de savoir que ceux qui ont été retenus par votre musée ont systématiquement pour effet de dédramatiser l'impact environnemental de cette industrie.

Hélène Buzzetti

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