Libre opinion - La «grand-mère des compositeurs» n'est plus

Les dons exceptionnels d'organisatrice et d'animatrice de la vie culturelle et musicale de Maryvonne Kendergi ont pu s'épanouir au Québec grâce à deux formidables moyens d'expression: la diffusion radiophonique à la chaîne culturelle de la Société Radio-Canada et l'enseignement à la Faculté de musique de l'Université de Montréal.

Armée de son micro, Maryvonne Kendergi a joué un rôle central par ses interventions et ses entrevues dans le domaine de la musique contemporaine, à une époque dite d'«avant-garde», dont les particularités étaient alors fort peu connues du public québécois. Comme professeure, elle dressait à ses étudiants le cadre analytique des grandes oeuvres qu'elle présentait à la radio. Elle organisait des discussions en classe avec les compositeurs d'ici (les Papineau-Couture, Tremblay, Prévost, Morel, Hétu et autres) et invitait à la Faculté de musique les compositeurs et interprètes qu'elle faisait venir d'ailleurs, principalement d'Europe (Stockhausen, Messiaen, Xénakis, Berio, Boulez, Ligeti, Kagel, Amy, Constant, etc.).

Ses réalisations furent nombreuses et remarquables. La série d'émissions Festivals européens (1956-1962), où elle mettait en ondes des oeuvres qu'elle rapportait des grands festivals d'Europe, lui ouvre les portes d'une brillante carrière radiophonique.

En 1961, avec Pierre Mercure et Serge Garant, elle organise la Semaine internationale de musique actuelle dans le cadre du Festival de Montréal. Cette semaine sera un extraordinaire électrochoc pour le milieu de la création musicale, qui se voit enfin propulsé dans la vie culturelle montréalaise et internationale. À l'instigation de Pierre Mercure, malheureusement décédé avant qu'il ait pu voir son projet concrétisé, elle contribue à instituer la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ, 1966) aux côtés des compositeurs et des musiciens qui forment le noyau fondateur: Serge Garant, Jean Papineau-Couture, Hugh Davidson et Wilfrid Pelletier.

En 1967, elle est invitée par Jean Papineau-Couture à intégrer le corps professoral de la Faculté de musique de l'Université de Montréal. Avec l'aide de ses étudiants, elle conçoit et organise les Musialogues en 1970, dont les activités continueront d'animer la vie musicale universitaire et montréalaise au-delà de sa prise de retraite de l'université en 1981. En 1980, elle prête son concours à la fondation de l'Association pour l'avancement de la recherche en musique du Québec (ARMuQ), devenue, en 1990, la Société québécoise de recherche en musique (SQRM). Elle en devient la première présidente.

Dans cette foulée d'encouragement des études sur la musique québécoise, elle fait don à l'Université de Montréal d'un fonds Maryvonne-Kendergi, dont les bourses sont annuellement attribuées aux étudiants de maîtrise et de doctorat en musicologie. Gilles Tremblay a vu dans ce geste plus qu'un don: il y a vu une sorte d'acte de foi envers la musique québécoise.

Maryvonne Kendergi a toujours clamé sa reconnaissance envers ce Québec qui l'a accueillie et qui lui a offert les possibilités de brillantes réalisations. À sa retraite, son engagement envers la musique s'est mué en un mécénat actif dans des organisations d'oeuvres caritatives et sociales catholiques (Ad Lucem, les Amitiés Canada-Orient, ATD Quart-Monde, les Petits Frères des pauvres, le Chic Resto Pop...). Fervent apôtre de la culture française et de sa langue, elle n'hésite pas, à la demande du premier ministre Jacques Parizeau en 1995, à se porter à la défense du Oui. Elle marque ainsi son appartenance à la citoyenneté des Québécois.

Le Québec aura permis à cette Arménienne se déclarant originaire de Cilicie, devenue Syrienne après le génocide de 1915, formée comme pianiste à l'École normale de musique de Paris (1928-1933) tout en étudiant la littérature, l'esthétique et l'histoire de la musique et de l'art dans les grandes institutions de la Sorbonne (1937-1942), d'inscrire son idéal, en tant que femme, musicienne, chrétienne, Arménienne, Française et Québécoise, dans le sillage de l'explosion culturelle et moderne de la Révolution tranquille.

Les grandes institutions gouvernementales, universitaires et culturelles du Québec et du Canada lui ont décerné les plus hautes distinctions, rendant ainsi hommage au talent, à la passion et à la détermination qu'elle a toujours su inscrire au service de son milieu d'adoption.

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Louise Bail - Auteure de Maryvonne Kendergi, la musique en partage (HMH Hurtubise, 2002)

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