Libre opinion - Démocratie et «dictature du peuple»

L'éditorial de Josée Boileau dans Le Devoir de la semaine dernière en réaction à la consultation menée par le député Bernard Drainville exprime peut-être l'impatience de beaucoup de dirigeants face aux revendications des citoyens et à tous ceux qui prônent une réforme en profondeur de notre système de démocratie représentative. Mais il révèle du même coup une inquiétante méconnaissance de ce que doit être une démocratie: le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Quand Mme Boileau prétend que permettre aux citoyens d'avoir leur mot à dire entre deux élections conduirait à une «dictature du peuple» invivable, on se demande quelle définition on peut encore donner à la démocratie, sinon de la réduire à une couverture utile pour permettre à un réseau restreint d'intérêts privés de détourner l'État à leurs fins. C'est d'ailleurs ce à quoi on assiste sur une grande échelle avec le gouvernement actuel.

Si on veut éviter, justement, que les citoyens contestent à tort et à travers, il faut qu'ils puissent disposer de mécanismes démocratiques pour s'exprimer et participer en permanence aux décisions qui les concernent: consultations par médias sociaux, élections libres des partis, initiatives populaires, gouvernements territoriaux et chambre territoriale, conseils citoyens et chambre citoyenne, prédominance de l'Assemblée nationale sur l'exécutif, etc.

Si les gens n'ont plus confiance dans notre système contrôlé par les partis, c'est précisément parce qu'il favorise systématiquement l'électoralisme plutôt que la recherche du bien commun, la propagande partisane plutôt que la vérité, le culte du chef plutôt que le respect des citoyens, l'intérêt des partis plutôt que l'intérêt général, le favoritisme envers les entreprises privées plutôt que la satisfaction des besoins du plus grand nombre. L'engouement pour Layton ou Legault en est l'expression, maladroite ou illusoire malheureusement, car ni l'un ni l'autre n'a fait la preuve qu'il pouvait livrer la marchandise dans le système actuel.

La réforme démocratique, que cela plaise ou non, n'est pas de la structurite: elle est désormais une priorité incontournable si on veut pouvoir combattre le rôle néfaste des partis politiques, l'absence de démocratie directe, la centralisation excessive de l'État, l'aliénation de nos ressources et de notre environnement, l'écart grandissant des revenus, la corruption et l'incertitude sur l'avenir politique du Québec. On peut peut-être gagner une élection avec un assemblage pragmatique de quelques mesures populaires, mais le système, s'il reste le même, aura vite fait de se remettre à marcher comme le veulent les intérêts privés qui le manipulent à leur gré.

M. Bernard Drainville a sûrement consulté plus de gens que Mme Boileau dans son cénacle d'éditorialiste. C'est tout à son honneur qu'il ait le courage d'admettre que la réforme démocratique est plus urgente que l'indépendance, et même une condition pour que celle-ci puisse éventuellement se réaliser par voie d'initiative populaire. Le reproche qu'on peut lui faire, à mon sens, c'est de ne pas aller assez loin dans sa remise en question: c'est la présence même des partis politiques dans le processus électoral et parlementaire qu'il faut remettre en question, car c'est eux qui sont les premiers responsables de la dérive démocratique et de la rupture de confiance des citoyens envers la politique.

Si aucun parti n'a le courage de proposer cette réforme, rien n'empêche une coalition de candidats «sans parti» de le faire lors des prochaines élections, comme le suggère le Projet Papineau.

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Roméo Bouchard - Saint-Germain-de-Kamouraska
19 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 30 août 2011 03 h 26

    La démocratie, c'est aussi respecter les décisions du peuple. Que ce soit lors d'élections ou de referendum.

    On ne peut pas faire autrement que de s'étonner qu'un vrai péquiste, si tant est que celà existe de nos jours, songe à proposer la tenue de référendum d'initiative populaire en comparant la culture politique en Suisse à celle qui prévaut au PQ, comme le fait Bernard Drainville..

    En Suisse la tradition et la culture politique imposent à l'État et aux citoyens de reconnaître et d'appliquer les décisions prises par référendum. Au Québec, ou tout au moins au PQ, on a dit aux citoyens qui avaient refusé le projet proposé, "à la prochaine fois...". Sous-entendu, on vous reposera la même question, jusqu'à ce que vous disiez oui, ou jusqu'à ce que vous ne vouliez même plus entendre parler de référendum.

    Ce doit être parce qu'il a sauté assez récemment dans le "bateau" péquiste, que Bernard Drainville a "oublié" de se rappeler ce constat.

  • Jean-Michel Picard - Inscrit 30 août 2011 07 h 41

    L'oligarchie ça suffit : vive la démocratie !

    L'oligarchie ça suffit : vive la démocratie !

    Bravo M. Bouchard

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 30 août 2011 07 h 44

    Un chien qui se mord la queue

    La démocratie directe, par le truchement des référendums, a démontré que cette façon de gouverner peut être néfaste. Voyez ce qui se passe en Californie alors que cet État a, par ses décisions citoyennes, pratiquement mis son économie par terre. En Colombie-Britannique, l'harmonisation des taxes de vente a été bloquée, contre-sens économique qui laisse le gouvernement élu en porte-à-faux. Cette manière de faire peut venir défaire littéralement l'application d'un programme politique par un gouvernement dûment élu. Cette question ne devrait pas être prise à la légère. Le PQ présentement, fait flèche de tous bois pour paraître comme l'acteur de changement par excellence, mais pour moi c'est de l'agitation irresponsable.

  • sawyergordon - Inscrit 30 août 2011 08 h 26

    DE CICÉRON À WILDE

    Pas souvent d'accord avec madame Boileau, mais là, elle a frappé dans le mille. Aux grands défenseurs de la démocratie à tout crin, rappelons-leur que la finalité de celle-ci est l'obtention de la license, en tous point contraire à la notion de collectivité, alors que fondée sur la domination de l'opinion, du refus de l’autorité, de même que de l’égalitarisme méprisant les mérites et le talent.

    Pour Cicéron, la domination de la multitude ne constitue pas une république, alors qu’elle reprend les éléments typiques de la tyrannie autocratique ou de la dictature d’un groupuscule :

    ''Cette masse assemblée est un tyran tout autant que le serait un homme; elle est même plus odieuse, parce qu’il n’est pas d’animal plus monstrueux qu’une multitude prenant l’aspect d’un peuple et en usurpant le nom.''

    Faisant de la multitude - assemblée - certes le corps exécutif de l’État mais un corps, dans les faits, supérieur… à l’État même.

    Comme le résuma avec justesse Oscar Wilde des siècles plus tard : Démocratie, l'oppression du peuple pour le peuple par le peuple.

    Gordon Sawyer

  • Moteur - Inscrit 30 août 2011 09 h 10

    Dans le bon sens

    Ce texte en est un autre de plus sur le sujet et c'est bien ainsi.

    Simple!

    Avant de nous dire quoi que ce soit, arrangez vous pour rétablir votre crédibilité! Ça s’adresse aux politiciens, bien entendu!