Libre opinion - La prise en charge des aînés malades par les médecins de famille menacée

Notre groupe est un collectif de médecins enseignants, impliqués dans les soins aux personnes âgées, œuvrant dans les quatre départements de médecine familiale et de médecine d'urgence (DMFMU) de la province et les universités de Montréal, de Sherbrooke, Laval et McGill. Mandatés au départ pour revoir l'enseignement destiné aux jeunes médecins de famille, nous avons dû nous pencher sur les conditions de pratique au Québec lorsque nous avons réalisé qu'elles étaient un obstacle majeur à la prise en charge médicale en première ligne de patients âgés vulnérables.

Nous voulons faire part ici de notre inquiétude quant à la disparition progressive au Québec de la médecine familiale consacrée au suivi de patients âgés. Les jeunes médecins que nous formons actuellement optent en majorité pour la pratique hospitalière et des consultations médicales ponctuelles sans prise en charge. Nous croyons que ces choix reflètent l'insuffisance de la rémunération de la prise en charge médicale en première ligne ainsi que l'insuffisance du soutien à cette pratique lourde.

La proportion des médecins de famille québécois qui effectuent des visites à domicile décroît sans cesse depuis 20 ans. Contrairement au désir des patients, rares sont les médecins qui offrent leurs services aux personnes âgées à domicile ou en centres de longue durée, alors qu'il en coûterait moins cher pour l'État.

Nous voulons proposer dans ce texte des solutions concrètes, qui sont à la portée de notre société, pour inverser rapidement cette tendance. Ne dit-on pas qu'on juge une société à la façon dont elle s'occupe de ses vieux et de ses malades?

La rémunération : le coeur du problème

Partout au Québec, la pratique en cabinet médical, rémunérée à l'acte, est en déclin: les responsabilités inhérentes à cette pratique rebutent de nombreux médecins, et la relève actuelle ne fait pas exception.

Depuis 20 ans, la rémunération à l'acte des médecins de famille tient insuffisamment compte du temps requis pour traiter des patients âgés ayant des conditions médicales complexes et multiples. Pourquoi ne pas baser l'essentiel de cette rémunération sur le diagnostic, et non sur l'examen physique, comme on le fait actuellement au Québec?

Il est utopique de croire que les médecins québécois, quel que soit leur âge, effectueront en toutes saisons des visites à domicile pour des cas complexes, tout en étant moins rémunérés que s'ils demeuraient dans leur bureau. Alors que nous connaissons les tarifs des visites à domicile des électriciens et des plombiers, nous décourageons la visite médicale à domicile au Québec: est-ce un choix de notre société?

Le soutien à la pratique médicale passe par l'engagement d'infirmières en première ligne, non seulement dans les CLSC et les Groupes de médecine familiale, mais dans tous les cabinets. Ce soutien passe aussi par un support administratif efficace, souvent absent dans les établissements du réseau, ainsi que par l'accès à un dossier médical électronique simple et rapide à utiliser.

La formation en médecine familiale

Le ministère oblige les finissants en médecine familiale à opter pour des activités médicales prioritaires essentiellement en hôpital: cela décourage la prise en charge de patients âgés vulnérables en première ligne. De cette décision gouvernementale découle le fait que 40 % du temps des médecins de famille québécois (70 % pour les jeunes médecins) est actuellement consacré aux soins hospitaliers, contre 20 % dans les autres provinces: en fait, nos jeunes médecins de famille sont de plus en plus des médecins hospitaliers. Est-ce un choix éclairé de nos décideurs?

Nous croyons qu'il faudra réformer l'enseignement dans nos unités de médecine familiale en insistant sur la prise en charge de patients âgés vulnérables hors des hôpitaux (cabinet, domicile, longue durée), avec un accès rapide, lorsque c'est nécessaire, au médecin traitant (ou à un collègue de son groupe). Les urgences et les cliniques sans rendez-vous ne devraient plus être le premier lieu de consultation des malades âgés lorsqu'ils ont un médecin de famille. Les données confirment qu'une prise en charge efficace en première ligne permet d'économiser des sommes considérables en réduisant la surconsommation de médicaments et le recours aux urgences et aux hospitalisations.

Nous devrions offrir des stages statutaires en centres de longue durée et à domicile à nos étudiants: il est utopique de croire que nos jeunes médecins choisiront cette pratique médicale s'ils n'y sont pas suffisamment exposés pendant leur formation.

Dans un contexte de pénurie, une réorganisation du travail en cabinet médical s'impose afin d'y assurer la prise en charge de plus de patients âgés ayant des troubles médicaux complexes. Le suivi de cas complexes constitue pour les médecins de famille un défi stimulant, mais il ne pourra pas être relevé sans une modification majeure des conditions de rémunération, du support administratif et infirmier, des activités médicales particulières et de la formation des médecins résidents.


Signataires issus du collectif universitaire:

Miriam Abdelnour, DMFMU de l'Université McGill, Louise Authier, DMFMU de l'Université de Montréal, Nathalie Champoux, DMFMU de l'Université de Montréal, Geneviève Dechêne, DMFMU de l'Université de Montréal, Catherine Gagnon, DMFMU de l'Université Laval, François-Pierre Gladu, DMFMU de l'Université de Montréal, Marie-Josée Hotte, DMFMU de l'Université de Sherbrooke, Paule Lebel, DMFMU de l'Université de Montréal, Suzanne Lebel, DMFMU de l'Université de Montréal, Patricia Murphy, DMFMU de l'Université de Montréal, Diane Roger-Achim, DMFMU de l'Université de Montréal, Pierre-Michel Roy, DMFMU de l'Université de Sherbrooke, Francine Vézina, DMFMU de l'Université Laval
4 commentaires
  • jeanduc - Abonné 9 août 2011 08 h 14

    Démagogie 101

    "Ne dit-on pas qu'on juge une société à la façon dont elle s'occupe de ses vieux et de ses malades?"

    Dans votre article vous faites une relation de cause à effet entre votre rémunération et l'offre de service aux personnes âgées. Il s'agit là de la bonne vieille stratégie qu'utilise chaque groupe d'intérêt pour tenter de convaincre l'opinion publique de la justesse de sa "cause". Cet argumentaire est implicitement démagogique.

    Quel service public digne de ce nom permettrait à son "personnel" de choisir à sa convenance et à son bon gré les clients et les tâches les plus payantes. Permettrait-on à Hydro Québec de n'offrir son service d'électricité qu'à la clientèle la plus accessible et la plus payante? La réalité c'est que le système de santé a perdu le contrôle d'un groupe d'entrepreneurs indépendants qui ont toute la liberté quant à l'offre de service. Une telle liberté a comme conséquence qu'il est de l'intérêt de ses entrepreneurs de limiter l'offre afin de ne pas diluer l'enveloppe budgétaire. La logique commanderait plutôt d'augmenter le nombre de médecins et non d'augmenter la paye. Si ça devient plus payant de soigner des personnes âgées cela se fera au détriment d'autres clientèles.

    Dans le discours des médecins (croulant sous les tâches) on fait de plus en plus référence au besoin d'une meilleure qualité de vie. Vous dites, donnez-nous plus d'argent et nous soignerons plus de monde. La réalité fait en sorte que plus vous êtes payés et plus vous êtes tentés de faire votre "paye" en faisant moins d'heures (ref Dr Barrette).

    Il faut d'urgence revoir les bases du système de santé où l'offre de service ne sera plus une option!

  • Berthier Bérubé - Inscrit 9 août 2011 08 h 31

    acadiber

    Nous pourrions faire un échange avec vous : au Nouveau-Brunswick, il y a trop de médecins de famille en proportion avec les médecins spécialistes...

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 9 août 2011 09 h 16

    Recours aux infirmières et infirmiers

    L'utilisation efficace et efficiente des infirmières, infirmiers et médecins exige aussi qu'ils apprennent très tôt à travailler ensemble et à comprendre ensemble les mêmes phénomènes. Une tel apprentissage commencerait à l'université, chacun suivant un tronc commun de cours et faisant un minimum d'expériences communes. L'enseignement de base serait transdisciplinaire et promouvrait l'égalité des gens. Au besoin, la même situation se répéterait avec les technologues de la santé et personnes préposées aux usagers.

  • Yvon Bureau - Abonné 10 août 2011 08 h 39

    Le premier aidant

    Le premier aidant, c’est la personne en besoin d’aide. En disant qui elle est, ce qu’elle veut, ce qu’elle choisit comme aide.

    Aider est un art. Pas trop de paternalisme, beaucoup de compassion et de solidarité, en cohérence avec les seuls intérêts de l’aidé.