Libre opinion - Qui sauvera les sociétés d'histoire régionales?

En lisant les pages nécrologiques des journaux, je vois que deux hommes ayant occupé la fonction de président d'une société d'histoire viennent de mourir: Pierre Frenette de la Société historique de la Côte-Nord et Gérard-Marie Thériault de la Société historique de la Gaspésie, dont je voudrais saluer ici le courage et l'engagement.

Triste hasard sans doute. Mais pour moi qui préside depuis plus de 25 ans une société d'histoire dans la région de Charlevoix, le hasard révèle ici une triste réalité qui n'inquiète personne ou presque: nos sociétés d'histoire régionales existent encore en 2011 essentiellement grâce à l'apport passionné et désintéressé de quelques bénévoles de plus en plus rares et nécessairement vieillissants.

Qui voudra, dans l'avenir, soutenir de ses forces personnelles, de son temps, de son argent, ces organismes parfois très anciens possédant une documentation unique en livres, en manuscrits, en archives, en savoirs aussi, comme un véritable lieu de souvenance où la mémoire même de nombreux territoires québécois réside discrètement dans un oubli presque total de la majorité de nos concitoyens et de nos gouvernements?

Un sous-financement intolérable

Il y a quelques années, lors d'un congrès de sociétés d'histoire québécoises, nous avons pu prendre connaissance — bien partiellement il faut le dire — du budget annuel moyen de ces organismes. Certaines sociétés existaient sans ressources financières ou presque, plusieurs avec un budget de moins de 5000 $ par année! À peu près aucune société ne bénéficiait de permanents rémunérés et ces organismes avaient souvent peine à se trouver un local pour remiser leurs précieux documents. Une situation de sous-financement intolérable en fait.

D'où venait le pauvre argent de nos sociétés d'histoire régionales? Essentiellement de l'effort laborieux et difficile des membres. Parfois des municipalités concernées, mais toujours avec le risque de déplaire ou de trop se conformer aux désirs des élus locaux et de perdre ainsi sa liberté. Presque rien du côté provincial, encore moins du fédéral, sinon des projets estivaux d'emplois pour étudiants.

Si je présente le cas de notre société d'histoire de Charlevoix, considérée comme une des plus à l'aise avec un budget annuel pourtant modeste, nous ne bénéficions d'aucune subvention pour notre revue régionale de la part du ministère de la Culture et des Communications du Québec ou du Conseil des arts du Canada parce que ce périodique, paraissant quatre fois par année, est... régional. Rien non plus pour nos archives, le gouvernement québécois ayant préféré financer une structure nouvelle pour la documentation locale plutôt que d'aider ce qui existait déjà à notre enseigne.

Pas de subventions statutaires non plus pour les sociétés d'histoire locale ou régionale. Un véritable tiers-monde culturel, pour tout dire. Le financement de la Société d'histoire de Charlevoix provient donc presque entièrement de nos membres, amis et généreux donateurs, et rien n'est assuré en ce domaine chaque année.

Un héritage pourtant précieux

Souvent fondées par des clercs et des religieux il y a plusieurs décennies, les sociétés d'histoire du Québec ont joué un rôle majeur dans les régions québécoises comme sociétés savantes et comme lieu de culture. Elles jouent encore ce rôle, mais pour combien de temps encore?

En 1984, quand je devins président de la Société d'histoire de Charlevoix à 25 ans, j'étais un très jeune dirigeant en ce domaine et je le suis encore, maintenant dans la cinquantaine, alors que l'essentiel des administrateurs de ces organismes dépassent toujours mon âge actuel.

Faut-il croire que ces gens s'accrochent? Non, ils tiennent le fort, et qui voudrait de leurs postes sans avantage aucun, sinon celui de tenir «dans le mauvais temps», comme le petit cheval dans la chanson de Georges Brassens? Bien des jeunes historiens et historiennes voudraient travailler en région dans une société d'histoire, mais comment les retenir sans argent, sans ressources ou presque? Ils partent, bien sûr; il n'y a plus de religieux et de religieuses sans souci d'argent comme autrefois pour travailler à la cause sans compter et sans mot dire.

Tout cela est donc voué à la disparition, évidemment. Et bientôt.

Qui voudra sauver les sociétés d'histoire régionales? Il faudrait de l'argent. Pas beaucoup au fond. Il faudrait aussi respecter ces lieux culturels et, plutôt que de leur imposer des normes, les aider à surnager. Cet héritage précieux pourrait ainsi peut-être survivre.

Ou alors personne ne s'en soucie? Surtout pas nos administrations publiques, qui laissent le Québec culturel régional s'effondrer comme un viaduc ou un pont. Mais dans le cas des sociétés d'histoire du Québec, personne ne pousse les hauts cris et c'est la mort lente.

Je continue pourtant dans Charlevoix. Je ne suis pas encore mort. S'il vous plaît, n'attendez pas de voir mon nom dans les pages nécrologiques avant de nous aider à faire vivre encore les sociétés d'histoire régionales du Québec.

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Serge Gauthier, président de la Société d'histoire de Charlevoix

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Note aux lecteurs: Cette lettre a d'abord été publiée ce matin sous une autre signature, mais il s'agissait d'une erreur. Correction est maintenant faite.

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