Libre opinion - Détérioration des services aux personnes âgées

Depuis quelques mois, les médias font état d'histoires d'horreur dans plusieurs résidences pour aînés: décès par ébouillantage, morts suspectes, manque d'hygiène, négligence dans les soins, nourriture de piètre qualité, personnel unilingue anglophone, etc. Comment en sommes-nous arrivés là?

Essentiellement parce que le gouvernement Charest a décidé de privatiser par la porte d'en arrière certains services qui étaient autrefois offerts par les centres d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). Auparavant, il fallait deux heures, puis deux heures trente, et maintenant trois heures de soins par jour requis pour être admis en CHSLD. Le gouvernement a tout simplement décrété ce changement de norme sans réel débat public. Les personnes ayant un profil de perte d'autonomie «moyenne» sont confiées maintenant à des ressources intermédiaires (RI), des entreprises privées qui existaient auparavant en petit nombre, mais que le gouvernement a maintenant mises «à contrat» en grand nombre pour les personnes ayant besoin de deux heures trente à trois heures de soins par jour. L'agence de Montréal avait décidé de limiter les RI à 40 lits chacune, mais l'entreprise privée entendait offrir des bâtiments allant jusqu'à 90 lits: l'agence a aussitôt accepté. Qui décide de l'organisation publique des soins au Québec? L'entreprise privée?

Le gouvernement favorise les RI parce qu'une place y coûte en moyenne 35 000 $ par an, comparativement à 60 000 $ pour une place en CHSLD. Cela est rendu possible par le fait que les employées des RI sont mal payées (à peine plus que le salaire minimum, souvent même sous le seuil de la pauvreté), elles sont souvent moins bien formées et en moins grand nombre que dans les CHSLD.

La politique néolibérale du gouvernement Charest est claire: on encourage l'accroissement des écarts de revenus entre les riches et les moins nantis en favorisant la création d'emplois sous-payés. Tout cela sur un fond de discours catastrophiste: «Nous sommes en déficit, il y a de plus en plus de vieux, on n'a pas les moyens», alors que de nombreuses études, dont celles de l'Institut de recherche et d'information socio-économiques (IRIS), entre autres, montrent qu'une taxation appropriée générerait des fonds suffisants pour offrir des services publics de qualité à toutes et à tous.

Une recherche récente, menée par Margaret McGregor et Lisa Ronald, de l'Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), démontre qu'il y a davantage de risques d'avoir des services de moins bonne qualité dans les établissements privés de soins aux aînés que dans les établissements publics.

Les RI constitueraient une formule appropriée pour les personnes en moyenne perte d'autonomie si elles gardaient une taille raisonnable (un maximum de 40 lits) et si elles étaient des établissements publics, et non pas des PPP (partenariats public-privé).

Une étude récente de la firme MCE Conseils a démontré que le CHSLD Saint-Lambert-sur-le-Golf, construit en PPP, va coûter 60 millions de plus au Trésor public que si ce CHSLD avait été construit en mode traditionnel, comme auparavant.

L'étude commandée par la CSN fait aussi valoir que les bas salaires devront être rehaussés pour assurer la continuité des soins en cette période de pénurie de personnel qualifié. Depuis l'ouverture, on évalue le taux de roulement du personnel à 44 %. C'est plus du double de ce qu'on retrouve normalement.

Le gouvernement Charest planifie de construire encore quatre nouveaux CHSLD en PPP, trois en Montérégie, un à Laval. Il faut intensifier nos pressions pour mettre fin à cette formule coûteuse et inappropriée.

Un reportage d'Enquête diffusé à Radio-Canada a illustré l'impact négatif de la formule PPP sur la quantité et la qualité des services offerts aux usagers de ce CHSLD. Lors de l'émission, Yvan Gendron, le p.-d.g. de l'Agence régionale de la Montérégie, dans une scène surréaliste, a déclaré qu'il n'y avait pas de problèmes. Il avait envoyé au CHSLD un employé qui a examiné les colonnes de chiffres. Ce dernier lui a dit que «les chiffres balançaient» et que c'était «conforme au contrat». Comble du déni: l'Agence propose aux familles qui se plaignent de déménager une nouvelle fois leur parent hébergé.

Les médias rapportent aussi, avec raison, qu'il y a des problèmes dans la qualité des services dispensés dans les CHSLD publics. Quelles en sont les causes principales? Le secteur public de la santé a adopté depuis une vingtaine d'années une nouvelle philosophie de gestion qu'on appelle la nouvelle gestion publique, la NGP. Ce type de gestion s'inspire de l'entreprise privée: augmenter la performance, revoir les processus d'organisation des services, etc.

En théorie, c'est beau. En pratique, on ne gère pas des lits de CHSLD comme une usine de petits pois. Sur le terrain, les intervenantes, infirmières, travailleuses sociales ont l'impression d'être pressées comme des citrons. Elles passent beaucoup de temps à remplir des statistiques au détriment des services à la clientèle. Le nombre de cadres augmente, le personnel soignant diminue.

En théorie, la NGP prévoit que le personnel est consulté et que ses suggestions sont prises en compte. Sur le terrain, ce n'est pas ce que l'on constate: le personnel a l'impression d'être consulté pour la frime. Les professeurs Claude Larivière de l'Université de Montréal et Angelo Soares de l'UQAM ont bien montré, chacun de leur côté, le fossé entre le discours de la NGP et les résultats observés sur le terrain. Le secteur public doit améliorer ses méthodes de gestion, bien sûr, mais en se basant sur l'éthique publique et non sur les logiques commerciales. Le gouvernement doit adopter une approche scientifique et non idéologique dans ce dossier.

Les solutions apportées par les ministres Blais et Vien (plus d'inspecteurs, plus de contrôles, etc.) ne s'attaquent pas au coeur du problème. Les problèmes sont structurels et viennent de la place plus grande faite au secteur privé, ainsi que de l'importation servile des méthodes de gestion du privé dans le secteur public.

Il n'est pas acceptable que l'on permette au secteur privé de faire de l'argent de façon abusive avec la maladie et la perte d'autonomie des gens. Pour l'AQDR, la maltraitance envers les aînés, c'est inadmissible.

***

Jacques Fournier, Association québécoise de défense des droits des retraités (AQDR)
5 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 14 juillet 2011 01 h 23

    Effectivement...

    Cela constitue de la maltraitance.
    Il y a un redressement hénaurme à effectuer si nous voulons, un jour, vivre dans un État de droit et non de passe-droit.

  • Alain Villeneuve - Abonné 14 juillet 2011 07 h 31

    Bravo

    Je travaille comme infirmier en soins à domicile auprès d'une clientèle surtout âgée et M Fournier a très bien décrit la réalité vécue dans le réseau. Espérons que les dommages causées à notre système public ne seront pas irréversibles...

  • Fernande Trottier - Abonnée 14 juillet 2011 15 h 28

    CHSLD

    Je ne souhaite qu'une chose, ne jamais devoir aller vivre dans un CHSLD qu'il soit privé ou public. Je sais qu'il y en a où les aînés sont très bien traités, mais
    si par malheur je devais être dans un où je ne pourrais pas prendre une douche plus qu'une fois par semaine ou seraait bousculée, Dieu m'en préserve ! Je sou-
    haite vivre dans mon appt. jusqu'à la toute dernière minute et y mourir.C'est pour cela que la vieillesse fait peur à tant de personnes... que l'on souhaite être
    euthanasier mais pas moi...quand les petits et les aînés ne sont pas bien traités, cela démontre la faillite d'un pays !

  • Yvon Bureau - Abonné 15 juillet 2011 10 h 22

    Il y a des résidences... pourtant

    Il y a des services et soins exceptionnels qui se donnent dans ces établissements non idéaux mais nécessaires. Mon frère aîné reçoit d'excellents services.

    CEPENDANT, chacun a un devoir d'assurer sa survie, et cela dès sa naissance, ou de demander de l'aide pour y arriver. Chaque aîné devrait s'entourer d'une protection.

    Enfin, entre nous les vieux, vive la solidarité pour une fin digne et libre et sereine de notre vie.

  • Henri Jean - Inscrit 25 juillet 2011 10 h 35

    Biaisé

    C'est biaisé. La décision de ne pas créer autant de CHSLD publics date des années 95 ou 96, donc, avant le gouvernement Libéral.
    De plus, si les établissements doivent s'inspirer du privé dans leurs pratiques de gestion pour améliorer la qualité c'est que le privé en avait lui des pratiques d'amélioration de la qualité.
    Je préfère défendre les usagers que de défendre les syndiqués du public.